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Le combat pour l'égalité des sexes en maçonnerie

Publié le par J. P. Bouyer

3 siècles de franc-maçonnerie
féminine ??? (1/3)

Penser équitablement

Bâtir intelligemment

Innover pour le changement

On la croirait d'inspiration maçonnique, cette triple recommandation.

Et l'on pourrait penser qu'elle résume l'ambition d'une franc-maçonnerie qui se veuille instrument de progrès pour l'espèce humaine.

Le jour me semble donc bien choisi pour retracer en chansons l'histoire de la lente marche vers l'égalité des sexes en maçonnerie.

Inutile de rappeler l'hypothèse de base de la maçonnerie andersonienne : ni femme, ni esclave.

D'après cette chanson du XVIIIe siècle, c'est la faute à Eve, puisqu'elle a causé le péché d'Adam :

And since you have done this Thing, Madam, For your sake no Women Free Masons shall be (puisque que vous avez commis cet acte, Madame, Pour votre bien, aucune femme ne sera Franc-Maçon).

Quand la maçonnerie a traversé la Manche, la même règle fut applicable. Mais, si la Société française du XVIIIe était encore plus stratifiée, sur le plan social, que la Société anglaise, elle l'était nettement moins sur le plan sexuel : si en Angleterre la sociabilité passait par les clubs strictement masculins, ce sont les salons qui en France drainaient la société, et les françaises, qui y occupaient une belle place, ne se résignèrent pas aussi facilement à se voir tenues à l'écart des loges.

Il fallut donc leur faire quelques concessions.

Comme l'écrit Ragon en 1860 :

Dès 1730, les loges françaises conçurent le dessein d'admettre les dames et les parentes de leurs frères à un ordre spécial de travaux maçonniques, et l'ADOPTlON fut créée ; elle se généralisa et eut des imitations d'un genre analogue, mais moins sérieux ; aussi ces dernières ont disparu, et la Maçonnerie adoptive subsiste. Les documents pour les travaux des premières années nous manquent. Les résultats de ces travaux n'étaient pas sans importance, puisqu'ils ont inspiré aux dames de la cour le désir d'avoir de telles fêtes, de là l'institution de la célèbre loge, la CANDEUR.

Manuel complet de la maçonnerie d'adoption

Et en effet, le premier chansonnier maçonnique français, celui de Naudot, contient, dès sa deuxième édition en 1744, une Marche des Franches Maçonnes ainsi que diverses chansons où est évoquée la présence de Soeurs au banquet, comme celle-ci (p. 78)

et celle-ci (p. 84) :

Certes, on ne sait pas très bien ce qu'il fallait entendre par Soeur : ce pouvait être simplement des épouses invitées à partager un repas. Mais il semble bien que c'était parfois plus. Ce n'est probablement pas pour rien qu'un chansonnier, paru sans doute pour la première fois en 1757, s'intitule Recueil de chansons pour la maçonnerie des hommes et des femmes :

On y trouve par exemple ceci (p. 135) :

ou ceci, qui montre bien l'existence d'un rituel d'admission :

Les mystères de la maçonnerie risquaient donc de devenir accessibles aux femmes ?

Ne faisant sans doute qu'appliquer le principe bien connu ces événements nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs, le Grand Orient de France décida en 1774 d'autoriser la Maçonnerie d'Adoption, mais en en profitant pour la réguler.

En effet, ces Loges d'Adoption :

- étaient obligatoirement soumises à l'autorité de tutelle d'une Loge masculine

- utilisaient des rituels (à thèmes bibliques) n'ayant rien à voir avec le symbolisme de la construction.

On peut donc considérer que n'étant ni libres (puisque sous tutelle), ni maçonniques (puisque l'objet de la maçonnerie est de transposer au plan spéculatif le symbolisme du métier opératif de la construction), elles ne répondaient aucunement à la définition de la franc-maçonnerie et qu'elles pouvaient au mieux se voir qualifiées de para-maçonniques.

Cela nous est bien confirmé dans cette lettre à Mr de la H**, tirée de l'Abrégé de l'histoire de la Franche-maçonnerie :

On a même, depuis quelque temps, initié par adoption les femmes à des mystères de la Franche-maçonnerie. Ces mystères ne sont cependant pas ceux des hommes. Les grades des femmes sont extraits de la Genèse, les symboles & figures sont l'emblème des vertus de leur sexe, & la Loge représente aux réceptions le jardin d'Eden. Le but de cet ordre est de démontrer que la femme a été créée de Dieu pour être la compagne de l'homme ; que cette union, comme un don de sa main bienfaisante, devait être l'asile du plaisir, de la tranquillité & de l'innocence ; mais que la curiosité dans l'une & la douceur de la séduction dans l'autre ont occasionné la perte de tout le genre humain. On exhorte ensuite les femmes à réparer cette disgrâce par leurs vertus, qui seules peuvent affermir l'union & nous faire goûter dans la vie des plaisirs purs & solides.

Essai sur les mystères et le véritable objet de la confrérie des francs-maçons

Cette sorte d'amicale (cependant ritualisée) des épouses et parentes de maçons (car là s'en limitait le recrutement), baptisées Soeurs ou maçonnes pour l'occasion, se résume donc à un simple jeu de société ou, selon le mot de Roger Dachez dans Histoire de la FM française (Que sais-je, p. 106), à une aimable parodie

Mais ce jeu concernait surtout la haute société, comme on le voit si l'on examine la composition de la plupart des Loges d'Adoption, souchées sur les Loges les plus aristocratiques.

Hormis la bienfaisance, leurs activités étaient principalement aussi mondaines que futiles (avec cependant quelques exceptions, comme celle-ci).

Mais elles inspirèrent abondamment aux Frères chansonniers d'aimables marivaudages (souvent fort paternalistes) bien dans l'esprit du siècle et dans le style des salons, comme cette œuvre d'un nommé Ducrost :

ou celle-ci, déjà plus audacieuse, de Barré (cinq est le chiffre des Loges d'Adoption) :

Il est cependant insisté sur le fait que tout cela reste très décent et que les rapports sont amicaux et non amoureux :

Schizophrénie

Tout le chansonnier maçonnique du XVIIIe se partagera dès lors, dans une sorte de schizophrénie, entre deux tendances contradictoires.

Les contre ...

Dans les Loges masculines, on se félicite de l'absence des femmes, et on la justifie :

Dans cette chanson, (dont l'auteur est l'abbé Fréron, le meilleur ennemi de Voltaire), ce sont les raisons classiques qui sont évoquées : la supposée incapacité féminine à garder un secret, et les rivalités entre mâles qu'une telle présence pourrait provoquer.

On trouvait déjà ce dernier argument dès 1737, dans le célèbre Songe du chansonnier de Naudot, si souvent republié par la suite comme par exemple ici en 1779 :

... et les pour

Et pendant ce temps, dans les Loges d'Adoption on exalte  les avantages de la présence féminine, comme ici :

ou encore ici :

Mais il y a aussi les anti

Bien entendu, les anti-maçons tireront argument de cette présence pour accuser la maçonnerie des pires débauches (on trouve toujours un bâton pour battre son chien, et si les loges restent masculines on pourra les soupçonner d'homosexualité).

Mais pas que les anti-maçons : certains maçons seront tellement hostiles à toute mixité en Loge qu'ils les rejoindront dans la calomnie.

C'est le cas du rigoriste François Billiemaz qui en 1786 attaque à la fois le principe même des Loges d'Adoption et leur moralité :

... on a de nos jours en France, porté la licence jusqu'à imaginer une maçonnerie de femmes, sous le nom d'adoption ; elles sont à présent introduites dans nos Loges, qui sont alors appelées Arches … Nos attributs, nos décorations emblématiques, et presque nos mystères, sont offerts à leurs regards profanes : abus désastreux qui sape la maçonnerie dans sa base.

Une fois par hasard je me trouvai dans une Arche … je fus surtout surpris, de voir que les chères Soeurs que l'on initiait, n'étaient point alarmées des sacrifices exigés de leur pudeur, dans des cérémonies ineptes, mais compassées par le libertinage.

Ces dames, qui d'ailleurs ne justifiaient pas le bon goût des Frères, étaient sans doute de l’espèce de celles qui rougissent difficilement. Je croirais aussi que toutes celles que l'on admet dans l'Arche, sont dans les mêmes principes.

préface des "Francs-maçons plaideurs"

Mais tout cela n'émeut guère les maçons, qui chantent avec Naudot :

Comment cette situation, caractéristique du XVIIe siècle, a-t-elle évolué aux XIXe, XXe et XXIe ? C'est ce que vous saurez en lisant les épisodes suivants (peut-être l'an prochain à pareille époque ? peut-être avant cela ?). Si celui-ci vous a intéressé et que vous ne voulez pas manquer les suivants, abonnez-vous en cliquant ci-dessous sur S'inscrire à la newsletter.

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