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baiser

Publié le par J. P. Bouyer

Le baiser de paix

Eh oui, jadis chaque tenue se terminait par une Chaîne d'Union pendant laquelle on chantait un cantique et après laquelle on faisait circuler le baiser de paix, considéré comme une source aimable de bienfaits.

Au XVIIIe, il en allait déjà de même dans l'Ordre de l'Etoile, un des hauts grades du marquis de Gages, où l'on chantait : Avec nos signes ordinaires / Simples et Parfaits / Donnons-nous chacun / mes chers Frères / Le baiser de paix / Par ce gage tendre et solide / Confirmons notre union / La seule Etoile qui nous guide / C’est l’Etoile de la raison.

Parfois aussi, comme ici après une Réception de nouveaux Apprentis, on se donnait l'accolade après avoir tiré la canonnade :

Un air souvent joué en loge au XIXe, c'est le célèbre Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? de Grétry. 

Le Frère Brad, que nous connaissons bien, en a même fait une parodie, qui sert de conclusion à son poème scénique Vénus maçonne : Où peut-on être mieux / Qu'au milieu de ses Frères ? / Douce amitié, présent des cieux / Sois le lien de nos mystères / Embrassons-nous toujours à qui mieux-mieux.

Une question de décence

Mais que se passait-il en Loge d'Adoption ? S'embrassait-on aussi à qui mieux-mieux ?

Je n'ai en tout cas pas trouvé de trace d'une circulation du baiser de paix en Loge d'Adoption. Au XVIIIe, on est très soucieux de souligner que le lien entre les Sœurs et les Frères est un pur lien d'amitié, à l'exclusion de tout sentiment amoureux : Nous nous aimons en sœurs et frères et La vertu nous rend sœurs et frères, voilà ce que rappelle ce cantique de la fin du XVIIIe.

Une chanson maçonnique sur la paix (il s'agit sans doute de la Paix de Paris de 1783) chantée par de Piis à la célèbre loge de La Candeur en témoigne, qui met en scène ce dialogue entre le Vénérable et la Grande Maîtresse (lesquels, selon la norme de l'époque, se partagent la direction des travaux) :

Le Vénérable

Mes Soeurs, il me vient un projet
Auquel je veux qu'on obéisse,
Mais nos cœurs, plus que mon maillet,
En commanderont l'exercice...
Tenez c'est le cas, ou jamais,
De donner le baiser de Paix.

La Grande Maîtresse

Pour nous donner un tel baiser
Dans ce jour qui tient de l'orgie,
Frères, l'Amour peut se glisser...
Mais c'est l'Amour de la Patrie...
Allons ; c'est le cas, ou jamais,
D'accepter le baiser de paix.

Le Vénérable aux Respectables Soeurs

Digne ornement de ces climats,
Savez-vous le mot de vos Frères ?
Je vais vous le dire tout bas
Pour ajouter à nos mystères.
" Ce serait le cas, ou jamais,
" De rendre le baiser de paix ".

La Grande Maîtresse

Nous vous trouvons trop indiscrets,
Mes Frères, dans votre demande. 
Ce baiser chaste a tant d'attraits
Qu'il ne faut pas qu'on vous le rende.
Ainsi, c'est le cas ou jamais
De garder le baiser de paix.

Mais cela n'empêche pas de marivauder galamment, comme dans ces Couplets chantés par un Frère dans une Loge d'Adoption, dont on connaît plusieurs éditions à partir de 1785, et dont la conclusion joue sur le nombre cinq, qui est celui des Loges d'Adoption :

A la fin du XIXe, la langue de vipère de Léo Taxil ne manqua évidemment pas l'occasion de mettre son grain de sel pour accuser la maçonnerie mixte de toutes les débauches :

Il est amusant aujourd'hui de rappeler la manière dont voici près d'un siècle le Droit Humain tentait de s'immuniser contre de tels soupçons ; comme l'écrit Amélie André-Gedalge dans son Manuel interprétatif du Symbolisme maçonnique - 1er degré symbolique - Grade d'Apprenti (reprint Belisane 1986, p. 55) :

Dans les Loges symboliques du Droit Humain le baiser fraternel n'est donné qu'entre personnes appartenant au même sexe. Si le premier plateau est occupé par une Sœur et si le nouvel initié est un frère, c'est un membre de la Loge appartenant au sexe masculin qui donne au néophyte l'accolade fraternelle ...

Et l'hygiène dans tout ça ?

Accolades, baisers fraternels, ... En période d'épidémie, tout cela est-il bien prudent ?

Les circulaires récemment envoyées par diverses Obédiences françaises ne manquent pas de signaler que les accolades fraternelles et les embrassades sont provisoirement déconseillées.

Déconseillés, les serrements de main le sont aussi par toutes les autorités sanitaires compétentes.

Alors, nos gants blancs, symboles de la pureté de nos intentions, deviendront-ils aussi des armes contre les virus (à moins que ce ne soit des pièges à virus, si nous ne prenons pas d'autres précautions ) ?

Mains gantées ou mains dégantées ?

Et la Chaîne d'Union, peut-on encore, là où c'est l'habitude, la faire mains dégantées ?

Personnellement, quand je lis les justifications des partisans de la Chaîne d'Union mains dégantées, je me demande toujours si la maçonnerie des Lumières s'est totalement débarrassée de quelques résidus de pensée magique ...

Jugez-en vous-même :

[lors de la Chaîne d’Union les mains] seront dénudées pour favoriser la circulation des subtiles énergies chargées de fraternelles intentions cordiales … toutes les conditions sont alors réunies intentionnellement pour que circule, entre les participants, comme un véritable courant magnétique, régulateur d’énergie. Les mains doivent être dégantées pour optimiser le contact et éliminer les isolants de toute nature.

Mainguy, la symbolique maçonnique du 3e millénaire, pp. 82 et 95

En se gantant le FM éloigne le magnétisme et les forces qui pourraient troubler les travaux … a contrario, lors de la chaine d’union, le magnétisme doit se décharger, les
forces peuvent ainsi circuler et se libérer le long de la chaîne.

Claude Darche, Vade-mecum de l’Apprenti (Dervy, 2006)

Les frères et soeurs forment aussi les maillons d’une chaîne. (à noter l’importance des mains dégantées pour que circule le fluide de la fraternité). Dans la chaîne d’union, mes mains et celles de mes frères se serrent, nos êtres se fondent. Un fluide se répand dans la chaîne. C’est un partage reçu par la main gauche et donné par la main droite, qui permet à l’énergie de circuler et de renforcer chacun. Ce courant réchauffe, réconforte, apaise, à l’instar des mains qui bénissent, bâtissent ou guérissent.

Pierre Quader

Des mains émane un magnétisme qu’il convient d’atténuer, de diriger. En se gantant on apaise des puissances qui peuvent apporter des troubles … Par contre lors de la chaîne d’union toutes les puissances doivent être réunies ; il ne faut pas qu’un isolateur empêche le fluide de se répandre ...

J. P. Bayard, Symbolisme maçonnique traditionnel (Edimaf 1982), p. 216

la Chaîne a pour but de faire rayonner à travers le monde la lumière astrale … la Chaîne remplit auprès du Maçon le double rôle de bouclier protecteur et d’appareil
récepteur d’influences bénéfiques.

Stanislas de Guaïta, in : Le Symbolisme, 1935, p. 41

Ne sommes-nous pas là en pleine pensée magique et plus proches du magnétisme animal de Mesmer et de l’invocation des puissances astrales que de la maçonnerie ?

Cela ne vous rappelle-t-il pas cette chanson :

Pour ma part, plutôt que de jouer, comme dans cette chanson des Frères Jacques, à unissons nos fluides et autre calembredaines magico-mystiques, je préfère penser simplement, comme Oswald Wirth (qui dit parfois des choses raisonnables) :

… rangés en cercle serré, ils se tiennent par la main, les bras croisés, tandis que l’un d’eux rappelle en quelques phrases leurs aspirations communes et surtout leur sentiment de mutuelle affection, s’étendant à tous les Maçons et à tous les hommes.

Oswald Wirth, Les Mystères de l’Art Royal, p. 155

Substituts de la poignée de main ?

Plus question non plus de se serrer la main. Le monde profane a déjà trouvé des substituts à ce rite, comme on le voit ici :

De quel pied ?

Ce footshake remplaçant le handshake a aussitôt été adopté par les principales Obédiences. Mais il n'a malheureusement pas été possible d'éviter leurs divergences traditionnelles. S'est en effet aussitôt reposée une des questions qui les ont toujours opposées : de quel pied partir ?

C'est ainsi que le Suprême Conseil de France, en tant qu'ultime gardien du REAA, a aussitôt spécifié que le footshake devait obligatoirement se faire en partant du pied gauche. Cela permettra, a-t-il précisé, de distinguer le footshake réellement maçonnique, propre au seul REAA, de ceux pratiqués dans le monde profane et dans tous les autres Rits et Obédiences.

Il faut cependant souligner le danger de douloureux chocs frontaux (au niveau des orteils) en cas de salutation entre tenants des deux principaux Rites concurrents, partant de pieds situés en vis-à-vis plutôt qu'en diagonale. Disons-le franchement, les raisons de tension existant depuis le XIXe siècle entre les deux principales Obédiences françaises sont déjà suffisamment nombreuses sans encore y ajouter celle-là ! Il n'est vraiment plus temps de chanter comme en 1841 :

Par ailleurs, il nous est revenu que le SCdF travaille actuellement à la mise au point de 32 variantes correspondant aux autres degrés du Rite, en sorte de traduire la spiritualité spécifique de chacun d'eux (pour les grades chevaleresques, on s'acheminerait vers le elbowshake ou salutation du coude, considéré comme moins terre-à-terre que le footshake ; de nombreux maçons des hauts grades sont d'ailleurs réputés pour leur capacité, non seulement à lever le coude, mais aussi à en jouer).

Il semble exclu, pour des raisons qui semblent évidentes (et qui tiennent à la pyramide des âges), que ces variantes soient développées dans des directions telles que celles qu'on voit par exemple ici :

En conclusion

Il faut souligner que, même si elles ont été ici une occasion de vous distraire, les mesures de distanciation et de confinement définies un peu partout doivent être de stricte application.

Il s'agit d'une question de civisme.

 

Et pour terminer, je vous propose en prime une performance extrêmement drôle : MP4 à voir en cliquant ci-dessous.

Et aussi, rappelez-vous :

Encourager les maçons à lire (il n'y en a qu'une minorité à le faire) les ouvrages qui parlent d'eux et de l’organisation, est une tâche de tout instant pour les maîtres déjà  lecteurs.

(Jacques Fontaine, Les 9 poisons de la pensée maçonnique, p. 93)

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