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Matraquage mithriaque

Publié le par J. P. Bouyer

En tant que moment d'équilibre parfait entre l'ombre et la lumière, l'équinoxe peut être fort riche en contenu symbolique.

Les exploitations maçonniques en semblent cependant fort rares, et en tout cas beaucoup plus rares que dans le cas des solstices, pour lesquels ont été développées de nombreuses rituélies.

L'équinoxe de printemps est cependant parfois l'occasion de fêtes sur le thème du Réveil de la Nature. A Paris sous l'Empire, une Société para-maçonnique de ce nom a même été fort active, comme je l'avais rappelé l'an dernier à pareille époque : c'était l'occasion d'aimables manifestations festives.

D'un tout autre style est cette délirante Fête du Réveil de la Nature du 19 mars 1807 à la Loge milanaise Real Gioseffina (Royale Joséphine), dont le Tome 2 des Annales maçonniques donne (en version bilingue juxtalinéaire) un long compte-rendu.

Un des objets de cette fête prestigieuse était d'honorer l'Impératrice (et reine d'Italie), à laquelle la Loge devait son nom et que la tradition considère comme ayant été la Grande Maîtresse des Loges d'Adoption. Le buste de celle-ci, qui trônait à l'Orient, fut solennellement honoré par le discours suivant, très exemplatif du culte de la personnalité rendu à l'époque, non seulement à l'Empereur mais aussi à tout son entourage, tant familial que politique ou militaire :

Reçois, ô Souveraine Auguste et Bienfaisante ! reçois les fruits de nos mystérieux travaux, et daigne nous continuer la faveur de ta protection : qu'à la gloire de la famille éminente dont tu es l'ornement, s'unisse sans cesse la fortune, la gloire et la force qui se plaît à secourir l'humanité, qui souvent réclame en vain la pitié des puissants et des grands ...

L'assistance, très nombreuse, comportait notamment le haut dignitaire du REAA (la Loge Real Gioseffina, se voulant une loge du standing le plus élevé, était évidemment scozzese - écossaise) Grasse-Tilly, en tant que représentant de la Loge parisienne Saint Napoléon.

A un moment donné pendant le Banquet, les Travaux de mastication furent interrompus pour annoncer qu'on se trouvait (ce que confirmait un luxueux décor, minutieusement décrit) dans une Loge régulière qui représente l'antre de Mithra.

Et on entre effectivement dès ce moment dans une saynète grand-guignolesque débutant par le dialogue suivant :

- Quel effet produit le soleil en passant par le Zodiaque ?

- L'arbre de la vie et les douze fruits du bien et du mal.

- Quel est l'élément qui ranime cet arbre mystérieux et mûrit les fruits du bien ?

- Le sang du Taureau.

Annales

et se poursuivant ainsi :

Ici, d'après l'ordre du Vénérable, les Surveillants se lèvent et annoncent que les instruments et les sacrificateurs sont disposés pour immoler la victime ; et aussitôt les Frères Experts eux-mêmes, chargés d'observer le temps, annoncent que le Soleil est prêt à sortir de son tombeau pour passer de l'empire des ténèbres et de la mort à celui de la lumière et de la vie. Alors le Vénérable invite les Colonnes à se tourner vers l'Orient et à adresser leurs vœux au Grand Architecte de l'Univers pour qu'il achève le triomphe de l'œuvre de la régénération.

On chante l'invocation suivante ...

L'invocation terminée, le Vénérable après trois grands coups, répétés successivement par les Surveillants « Au nom du Grand Architecte de l'Univers, — en vertu de l'éternelle loi de la nature, — et au progrès de la raison qui émane de l'un et combine les autres, annonce le couronnement du plus grand mystère de la lumière.

En ce moment les nuages glissent de la droite à la gauche de l'Orient, et laissent voir le Soleil et la Lune brillants de lumière, sous les emblèmes d'Osiris et d'Isis, au milieu des houzé répétés sur les colonnes, et des sons joyeux de l'harmonie.

Aussitôt le Frère Terrible apporte au Vénérable le flambeau éteint qui se trouvait sur le grand autel élevé au pied du trône du Bélier, et le Vénérable l'ayant allumé aux rayons du Soleil, lui rend pour en embraser le foyer sur l'autel et les étoiles obscures. Les parfums intérieurs s'enflamment, et les Frères Surveillants annoncent que le Soleil est déjà au point où l’Équateur opère sa jonction avec le Zodiaque. Le Vénérable ordonne de célébrer le rit analogue (NDLR : ancien sens, correspondant à adéquat).

Le Frère Terrible, assisté des autres Sacrificateurs, prend l'épée suspendue sur l'autel, perce le Bélier, et fait recueillir le sang et les membres coupés. On en distribue une part au Vénérable, comme représentant l'Orient, et aux Surveillants comme représentant les Colonnes de l'ouest et du sud ; on charge abondamment les canons, et les bannières déployées, au roulement des batteries, et au bruit des instruments militaires, les travaux se raniment avec la plus vive force, en applaudissant au Grand Architecte de l'Univers, à la propagation de la Vraie Lumière et à la prospérité de la Loge et de l'Ordre.

La musique était évidemment bien présente dans une manifestation aussi prestigieuse ; l'invocation mentionnée ci-dessus était la suivante :

Ce méli-mélo entre maçonnerie, rites égyptiens à la Cagliostro (cfr références à Isis et Osiris), rites mithraïques et Rite du Bélier fait sourire aujourd’hui les esprits rationnels.

Mais il se trouvait, déjà à l'époque, quelques personnes assez sensées pour ne pas prendre au sérieux de telles élucubrations. Tel est le cas de Thomas-Pascal Boulage (1769-1820), jurisconsulte qui publia à Paris en 1808 La Rose de la Vallée, ou La Maçonnerie rendue à son but primitif, et renfermée dans ses seuls vrais grades.

Il s'y livre (pp. 64 ss.) à une description féroce de cette cérémonie, dont voici quelques extraits :

Je ne parlerai donc que d'un nouveau genre de Maçonnerie pour lequel on peut, je crois, mettre toute charité de côté, attendu que, dans leurs mascarades, ces nouveaux adeptes savent si bien se déguiser, qu'il nous est impossible de les reconnaître pour nos frères. On voit déjà que je veux parler ici de la fameuse fête onomastique célébrée le 19 mars 1807, sous le zénith, à 45° 27' 57" de latitude septentrionale ; fête d'autant plus admirable qu'elle est tout-à-la-fois Maçonico-philosophico-spinosico-astrolatro-scortico-gastronomico-astronomique. Pour en parler d'une manière convenable, prenons d'abord un air condigne :

Et gardons-nous de rire en si grave sujet.

Après des réceptions faites col più importante apparachio, l'hiérophante annonce à toute l'assemblée que c'est le jour où tous les Maçons de l'univers ont coutume de fêter le plus grand mystère de la résurrection de la nature. Il invite, en conséquence, tous les Frères à le précéder dans la salle à manger, pour célébrer dignement un jour aussi saint.

Alors, un porte-bannière, un porte-torche, un porte-autel, un porte-glaive, un porte-caducée, suivis des nouveaux initiés, marchent gravement entre les deux colonnes. On simule tant bien que mal cette pompe isiaque, si élégamment décrite par Apulée …

Le cortège arrive, non sur les bords de la mer, mais autour d'un fer-à-cheval surchargé de mets succulents.

Nous venons de voir passer une procession ; nous allons maintenant assister à une scène d'opéra. C'est bien ainsi que va le monde.

Le matin catholique et le soir idolâtre,
Déjeunant à l'autel et soupant au théâtre.

Dans cette salle à manger se trouvent un trône et un autel élevé à la gloire du dieu qu'on y révère. Or ce dieu est un bélier qui existe là en nature, et qui doit servir en même temps et d'idole et de victime.

Les experts braquent des astrolabes vers un coin de la salle, et voilà une loge transformée en observatoire, tout le monde Maçonnique est dans l'attente d'un grand évènement. Cependant le Vénérable et les Surveillants répètent un catéchisme amphigourique que tout le monde admire. Enfin voici le coup de théâtre : les experts annoncent que le soleil va sortir de son tombeau. Chaque initié se met en prières, pour que le grand oeuvre s'accomplisse. Le compère fait mouvoir ses fils, les nuages glissent, et le soleil radieux se fait voir avec la lune, sous les emblèmes d'Osiris et d'Isis. Toute la troupe émerveillée chante le dieu du soleil. On allume le feu nouveau. Alors le Frère Terrible, faisant les fonctions de sacrificateur, ôte ses gants, retrousse ses manches, saisit une épée à deux tranchants qui est sur l'autel, perce le bélier, recueille son sang et ses membres palpitants et coupés, distribue le tout au Vénérable et aux deux Surveillants. Oh qual dolce aspette ! Et chacun de crier trois fois houzé.

On ne peut que souscrire à sa conclusion :

     … Quelle niaiserie ! Quelle extravagance ! Quelle dégradation ! 

Comme l'écrivait (p. 356) en 1897 Louis Amiable de la maçonnerie d'Empire, dans son célèbre ouvrage Une loge maçonnique d'avant 1789, la loge des Neuf Soeurs :

Jamais, dans notre pays, la franc-maçonnerie n'eut des apparences plus propres à en imposer au vulgaire : jamais elle ne fut aussi peu à la hauteur de sa mission. C'était une brillante légion de parade : ce n'était plus la solide phalange du progrès. Et, pourtant, elle n'avait pas renié ses principes ; elle les oubliait momentanément ; et l'étincelle restait cachée sous la cendre.

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