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Droits de l'Homme

Publié le par Jean-Pierre Bouyer

Des Droits de l'Homme

Oratorio de Marius Constant

Commandé par la ville de Marseille dans le cadre des célébrations du bicentenaire de la Révolution française, Des Droits de l'Homme est un oratorio de Marius Constant, créé le 30 juin 1989 dans cette ville.

Marius Constant

C'est lors de cette représentation (qui fut unique ?) que fut enregistré ce CD :

Des Droits de l'Homme est un oratorio en 6 parties, dont une (la deuxième) a pour sujet la franc-maçonnerie.

Décrivons chacune de ces 6 parties, en développant particulièrement la deuxième.

I. Origines

Cette introduction rappelle quelques jalons anciens de l'invention des Droits de l'Homme, successivement :

- la Magna Carta de 1215, dont cette clause du texte latin est chantée par le choeur ;

- le premier pacte (conclu en 1291 entre les 3 cantons primitifs) de la Confédération Helvétique, dont les premières lignes sont lues dans leur traduction française (avec accompagnement parlé en bruit de fond par le texte latin) ;

- l'Habeas Corpus Act de 1679 (dont quelques mots sont lus en anglais)

- le Bill of Rights de 1689, dont sont chantés en anglais les articles 1, 4, 6 et 8, dont voici la traduction :

Que le prétendu pouvoir de l'autorité royale de suspendre les lois ou l'exécution des lois sans le consentement du Parlement est illégal ;

Qu'une levée d'impôt pour la Couronne ou à son usage, sous prétexte de prérogative, sans le consentement du Parlement, pour un temps plus long et d'une manière autre qu'il n'est ou ne sera consenti par le Parlement est illégale ;

Que la levée et l'entretien d'une armée dans le royaume, en temps de paix, sans le consentement du Parlement, est contraire à la loi ;

Que les élections des membres du Parlement doivent être libres ;

- la déclaration d'indépendance en 1776 des États-Unis d'Amérique, illustrée par le chant d'une citation (tronquée des mots entre crochets ci-dessous) de sa plus célèbre phrase

All men are created equal, [that they are endowed by their Creator] with [certain] unalienable Rights, [that among these are] Life, Liberty and the pursuit of Happiness (tous les hommes sont créés égaux, avec des droits inaliénables à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur.)

(En cliquant ci-dessous, vous entendrez cet extrait.)

II. Initiation

Marius Constant définit lui-même ainsi l'objet de cette partie :

L'initiation est une plongée dans le symbolisme de la Franc-Maçonnerie; avec en introduction : une citation musicale impossible à contourner (comment mieux rendre la splendide gravité de "La Musique Funèbre Maçonnique" de Mozart ?).

Mais en fait il ne s'agit aucunement d'une cérémonie d'initiation : ce long dialogue entre un Maître et La Fayette est en fait plutôt un tuilage prolongé.

Voici le texte de cette partie :

(le dialogue est précédé par le début de la Musique Funèbre Maçonnique de Mozart)

Deux récitants : le Maître et l'Apprenti

Le Maître : Introduisez Marie-Joseph-Paul-Roch-Yves-Gilbert Motier marquis de La Fayette.
(Trois coups)
Quel âge avez-vous ?

La Fayette : Trois ans.

Le Maître : Que signifie cette réponse ?

La Fayette : L'Apprenti maçon a trois ans, parce qu`il doit être initié aux mystères des trois premiers nombres.

Les chœurs :

HOUZZAI...
HOUZZAI, HOUZZAI
HOUZZAI, HOUZZAI     HOUZZAI...

(cliquez ci-dessous pour entendre cette partie chantée)

Le Maître : Quel est le lien qui nous unit ?

La Fayette : La Franc-Maçonnerie.

Le Maître : Qu'est-ce que la Franc-Maçonnerie ?

La Fayette : C'est une alliance universelle d'hommes éclairés, unis pour travailler en commun au perfectionnement intellectuel et moral de l'humanité.

Le Maître : Etes-vous maçon ?

La Fayette : Mes frères Maîtres et Compagnons me reconnaissent pour tel.

Le Maître : Depuis quand êtes-vous maçon ?

La Fayette : Depuis que j'ai reçu la lumière.

Le Maître : Donnez-moi le mot sacré.

La Fayette : Je ne sais ni lire ni écrire, je ne puis qu'épeler,
Dites-moi la première lettre, je vous dirai la seconde.

Le Maître : Pourquoi dites-vous "je ne sais ni lire ni écrire" ?
A quoi se rapporte votre ignorance ?

La Fayette : Au langage emblématique - Le sens ne s'en discerne que progressivement, et l`initié, au début de sa carrière, épelle avec difficulté ce qui plus tard fera pour lui l'objet d'une lecture courante.

Le Maître : Qu'avez-vous aperçu en entrant en Loge ?

La Fayette : Rien que l'esprit humain puisse comprendre : un voile épais me couvrait les yeux.

Le Maître : Comment avez-vous été introduit en Loge ?

La Fayette : Par trois grands coups.

Le Maître : Quelle est leur signification ?

La Fayette :

Demandez et vous recevrez. CHOEURS : La Lumière ;
Cherchez et vous trouverez. CHOEURS : La Vérité ;
Frappez et on ouvrira. CHOEURS : Les Portes du Temple.

(cliquez ci-dessous pour entendre cette partie parlée et chantée)

(la partie qui suit est accompagnée par un extrait de la Musique Funèbre Maçonnique de Mozart)

Le Maître : Qu`est-ce qui soutient votre Loge ?

La Fayette : Trois grands piliers qu`on nomme SAGESSE, FORCE et BEAUTÉ. La Sagesse invente, la Force exécute et la Beauté orne.

Le Maître : Pourquoi vous êtes-vous fait recevoir Franc-Maçon ?

La Fayette : Parce que j'étais dans les ténèbres et que j'ai désiré la lumière.

Le Maître : Expliquez cette réponse.

La Fayette : La société au milieu de laquelle nous vivons n'est qu'à demi-civilisée. Les vérités essentielles y sont encore entourées d`ombres épaisses, les préjugés et l'ignorance la tuent, la force y prime le droit. La plus grande somme de vérités et de lumières ne saurait donc mieux se rencontrer que dans les Temples maçonniques consacrés au travail et à l'étude par des hommes éprouvés et choisis.

Le Maître : Dans quel état étiez-vous quand on a procédé à votre initiation ?

La Fayette : Ni nu, ni vêtu, mais dans un état décent, privé de l'usage de la vue et dépourvu de tous métaux.
Le cœur à découvert,
Le genou droit mis à nu,
Le pied gauche déchaussé,
Privé de l'usage de la vue, afin d'indiquer l’ignorance du néophyte.
Dépourvu de tous métaux, en représentation de l'homme avant la civilisation, et aussi comme preuve de désintéressement et pour apprendre à se priver sans regret de tout ce qui peut nuire à notre perfectionnement.

Chœur d'hommes (chanté) :

On voit briller à l'Est une étoile,
Une étoile à cinq points,
On voit, au milieu de l’Étoile
La lettre G
La lettre G au milieu de l'étoile
G signifie GÉ-O-MÉ-TRIE
GÉ-O-MÉ-TRIE
Mesure du Monde
G est la lettre-symbole
De l’intelligence de l'Homme ;

(cliquez ci-dessous pour entendre le début de cette partie chantée)

Le Maître : A quoi travaillent les Apprentis ?

La Fayette : A dégrossir la pierre brute, afin de la dépouiller de ses aspérités et à la rapprocher d'une forme en rapport avec sa destination.

Le Maître : Quelle est donc cette pierre brute ?

La Fayette : C'est le produit grossier de la nature, que l'art doit polir et transformer.

Le Maître : Quels sont les outils de l'Apprenti ?

La Fayette : Le Ciseau et le Maillet.

Le Maître : Que figurent-ils ?

La Fayette : Le Ciseau représente la pensée arrêtée, les résolutions prises, et le Maillet la volonté qui les met à exécution.

A l'exception des parties chantées (les deux premières sont classiques ; nous n'avons pas trouvé l'origine de la troisième, qui de toute manière est relative au 2e grade plutôt qu'au premier), on connaît l'origine de ces textes.

Cette origine explique que le style en soit fort éloigné de l'élégant langage, tel qu'au XVIIIe siècle, que l'on pourrait attendre du vrai La Fayette.

Il s’agit en effet d’un recopiage mot pour mot, mais dans un ordre réarrangé, de quelques passages du long Catéchisme interprétatif du grade d'Apprenti tiré du livre de  l'Apprenti d'Oswald Wirth. Wirth s'est certes inspiré de textes anciens (tels par exemple que ce catéchisme de 1788 ou celui-ci de 1786), dont il a réutilisé certaines parties, mais en croyant bon de les enrichir par des considérations de son cru - ce qui explique les incohérences de style.

(Cliquez ci-dessous pour voir ce texte de Wirth, où nous avons colorié en rouge les parties qui sont reprises dans l'oratorio.)

III. Versailles

Nous retrouvons La Fayette dans cette partie, dont le thème  est un dialogue fictif, accompagné au clavecin, entre Louis XVI, qui moque l'esprit de Voltaire et des lumières, et lui, qui vante l'esprit de la révolution américaine ; la partie s'achève abruptement (et anticipativement) par l'évocation de la célèbre scène où le roi se voit contraint d'arborer la cocarde tricolore.

IV. Doléances

Ce titre évoque évidemment les cahiers de doléances qui ont précédé les Etats Généraux et la révolution de 1789 en rassemblant tous les sujets de mécontentement de la population.

Le texte commence par une évocation sonore des multiples impôts et taxes dont la lourdeur écrasait le pays, mais ensuite s'attache à trois catégories de population tenues dans un statut d'infériorité :

A. les femmes

Une récitante lit le texte ci-dessous, qui est extrait ou inspiré d'un Cahier des doléances et réclamations des femmes rédigé en 1789 :

Pardonne, ô mon sexe ! Je ne te croyais capable dans la classe inférieure ou indigente, que de filer, coudre et vaquer aux soins économiques du ménage, et, dans un rang plus distingué, le chant, la danse, la musique et le jeu me semblaient devoir être tes occupations essentielles.

Il est, dit-on, question d'accorder aux Nègres leur affranchissement ... C’est le moment où j’ose prendre la défense de mon sexe.

La devise des femmes est : Travailler, obéir et se taire.

Ah ! Nation légère, mais éclairée, reprends ton énergie, saisis d’une main ferme la balance de la justice et le flambeau de la philosophie, puis arrête tes regards sur ces vices de ta législation entartrée dans les ténèbres par l’ignorance et la barbarie !

Réunissez-vous, citoyennes des provinces régies par des coutumes aussi injustes et aussi ridicules. Pénétrez jusqu’au pied du trône ; réclamez, sollicitez l’abolition d’une loi qui vous réduit à la misère.
Demandez, obtenez, décidez et arrêtez, enfin !

A propos de la phrase La devise des femmes est : Travailler, obéir et se taire, il me semble utile de rappeler ce dialogue tiré d'un catéchisme de Compagnonne de la Maçonnerie d'Adoption en 1807 :

D. Quelle doit être leur attention ?
R. Écouter, travailler, obéir et se taire.

Ce principe fit même en 1778 l'objet d'un marivaudage, aussi aimable que machiste, du Frère de Sesmaisons, comme le rapporte ici Bésuchet  :

On voit bien par là que, déjà en 1789, il pouvait arriver que la société maçonnique partageât les torts de le société civile ...

B. les Protestants

Pendant qu'un chœur mixte chante le psaume L’Éternel seul est ma lumière, un récitant lit quelques textes relatifs à la liberté de religion, émanant d'un cahier de doléances et d'auteurs tels que Marat et Mirabeau ; ils se terminent par l'appel d'un pasteur protestant (Rabaut Saint-Étienne) à la liberté pour les Juifs.

C. les Juifs

Un chœur d'hommes chante, en hébreu, le verset du Deutéronome Shema Israël.

V.  Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen

La lecture de la plus grande partie du texte de 1789 alterne (sans lien logique apparent) avec le chant, par la soprano Marie Atger, des Cinq lieder avec orchestre (de Constant) sur des poèmes (fort ésotériques) de Lou Bruder.

VI. Final

Le dernier mouvement, Final, est, selon le compositeur, un hymne choral et symphonique. En renversant le miroir, c'est le récitant principal (Alain Cuny) qui, ici (sur deux extraits de la "Tentation de Saint-Antoine" de Flaubert) va ponctuer et orner un chant, dont le leitmotiv est le mot AMOUR.

Ainsi s'achève cette œuvre monumentale, dont Marius Constant écrit que s'il fallait définir un parcours pour cette œuvre, ce serait un lent passage du récit épique vers l'abstraction et la poésie.

En voici le choeur final, sur le texte :

La vie est venue se poser sur mon épaule
Comme une colombe apprivoisée.

(cliquez ci-dessous pour l'entendre)

 

La citation du jour

Plus qu’à toute autre époque, nous avons besoin de musique, nous avons besoin d’art. L’art n’est pas un luxe. C’est essentiel pour notre santé mentale et émotionnelle, pour notre équilibre. Je crois en la beauté. Nous en avons besoin, particulièrement dans les temps sombres et incertains que nous vivons.

Tania Giannouli

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