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Egalité

Publié le par J. P. Bouyer

Égalité ?

La véritable égalité entre les sexes implique les mêmes droits et notamment la même possibilité d'accéder, non seulement à l'instruction, mais aussi aux occupations que l'instruction met à même d'exercer.

C'est ce constat qui, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, a amené certains maçons - très minoritaires cependant, et très décriés par leurs pairs - à prôner l'accès des femmes à la même maçonnerie que la leur.

Jusque là, le consensus avait été de confiner les femmes dans des loges d'Adoption, utilisant un autre symbolisme que celui de la construction et de ses outils, car ce symbolisme-là faisait partie des (prétendus) mystères de la maçonnerie, dont, comme l'écrivait le Grand Orient, on ne doit jamais s'occuper en loge d'adoption. Nous sommes en effet à l'époque où l'on croyait encore - ou feignait de croire - que la maçonnerie recelait un secret objectif, accessible seulement à quelques privilégiés, alors même que ses mystères avaient fait l'objet de multiples divulgations.

Même s'il y eut sans doute, par endroits et par moments, des loges mixtes pratiquant un rituel réellement maçonnique plutôt qu'un rituel d'adoption, très rares furent donc, au XVIIIe, les témoignages d'une revendication à la vraie égalité. On les trouve dans certaines loges féminines où l'on plaide pour une véritable égalité, non en maçonnerie, mais dans la Société : je vous ai déjà présenté en 2020 la Loge dijonnaise de la Concorde et l'Ordre des Amazones.

Et parmi les auteurs maçonniques du XVIIIe, je n'en ai trouvé qu'un qui pose la vraie question : c'est Beyerlé, qui en 1788, dans un Appendice au T. 1 de son Essai sur la franc-maçonnerie, écrit

Si le but de la Franc-Maçonnerie est véritablement de contribuer, autant qu'il est en elle, au plus grand bonheur des hommes, les femmes doivent travailler à cet œuvre bienfaisant. Mais peuvent-elles, doivent-elles travailler avec les outils maçonniques ? Voilà la question que je me propose d'examiner.

et il conclut de cet examen que :

toute femme vertueuse a droit d'occuper la place que son génie & ses talents lui désignent dans la société maçonnique.

Les quelques dizaines de chansons d'adoption qui sont consultables sur le site du musée, si elles approuvent (forcément !) la présence féminine en loge, ne la décrivent que comme un agrément supplémentaire ... pour les hommes ; ce ne sont jamais que d'aimables marivaudages et pas une seule n'envisage même la question posée par Beyerlé.

J'ai déjà montré que la chanson maçonnique était une excellente clé pour comprendre ce que pensaient les maçons moyens des époques révolues. Inversement, ceci montre avec évidence ... ce à quoi ils ne pensaient même pas.

Ne nous leurrons pas : les maçons du XVIIIe étaient incomparablement plus souvent des hommes de leur temps, bien ordinaires et bien imbibés des préjugés de leur Société, que des réformistes ou des féministes (avant la lettre).

Et ceux du XIXe le furent au moins autant, dans la société bourgeoise où le code Napoléon avait institutionnalisé la sujétion féminine. D'ailleurs, même les manifestations des loges d'Adoption se firent de plus en plus rares.

Un des premiers auteurs maçonniques réputés qui soit revenu sur cette question, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, c'est Ragon, qui fait dire, dès 1860, à une imaginaire Soeur Adèle :

... mon sexe ... l'emporterait peut-être sur le vôtre, en philosophie et en vertus, si nous recevions une éducation et une instruction dignes de nous et du rôle que nous devons remplir dans la société.

Je ne vais pas revenir ici, car elles sont bien connues, sur les suites, qui aboutirent à l'initiation de Maria Deraismes en 1882 et à la Création du Droit Humain en 1893.

Ce que par contre je voudrais mettre en évidence aujourd'hui - nous sommes le 8 mars ! - car c'est bien moins connu, c'est le fait que la même évolution s'est produite, plus tôt qu'en France, dans deux pays voisins, l'Espagne en 1871 et l'Italie dès 1864.

En Espagne, le mouvement fut beaucoup plus précoce, de plus grande ampleur et un peu moins mal accueilli.

Au cours du colloque Les femmes et la franc-maçonnerie, des Lumières à nos jours tenu en 2010 à l'Université Michel de Montaigne de Bordeaux, José Antonio Ferrer Benimeli a présenté une communication intitulée Les femmes et la franc-maçonnerie espagnole au XIXe siècle, dont voici un résumé :

L’introduction de la franc-maçonnerie en Espagne est très tardive, mais entre 1869 et 1898 on trouve mille sept cent cinquante loges appartenant à vingt obédiences différentes. La première initiation maçonnique des femmes date de 1871, onze ans avant celle de Maria Deraismes. Entre 1871 et 1898, on a répertorié cinq cent quatre-vingt-six femmes franc-maçonnes espagnoles. Elles font partie de cent quatre-vingts loges masculines ou ont été admises au même titre et à égalité avec les hommes. Les Sœurs sont aussi en possession de hauts grades et de postes à responsabilité dans des loges majoritairement masculines qui, dans la pratique, deviennent des loges mixtes. Quelques fois les Sœurs à l’intérieur de la loge font partie d’une Colonne ou Chambre d’Adoption avant de se constituer en loge d’Adoption. Mais dans la plupart de cas, les Chambres d’Adoption ne parviennent pas à se transformer en loges d’Adoption. La première loge d’Adoption connue date de 1873. À partir de la publication par deux obédiences des premiers Règlements et de la Loi d’Adoption (1891-1892) on constate un changement négatif vis-à-vis de l’acceptation des femmes et les loges d’Adoption deviennent une sorte de franc-maçonnerie auxiliaire de bienfaisance. Mais d’autres obédiences refusent le terme même d’Adoption qu’elles ne considèrent approprié que pour les enfants et les vieillards : la franc-maçonnerie qui ne fait pas de distinction entre les frontières, les races, les idées et les religions, ne doit pas non plus exclure les femmes.

Parmi les compositrices espagnoles initiées, on citera Esmeralda Cervantes et Àurea Rosa Clavé i Bosch.

Esmeralda Cervantes

Le même esprit progressiste s'est également manifesté en Italie. On peut lire à l'article de René Le Moal, Garibaldi (1807-1882) et ses trois vies enchevêtrées, paru en 2008 dans le n° 44 de La chaîne d'union, que Garibaldi avait, le 15 mai 1864, recommandé à son obédience la création de loges féminines et signé en 1867, en tant que Souverain Grand Commandeur, des documents attestant de la validité de l’initiation ou du passage de grades de maçonnes.

Mais ce n'étaient là que les débuts d'une longue marche ...

 

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