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Cardon, graveur et maçon

Publié le par J. P. Bouyer

J'ai déjà évoqué ici un exemple de longévité maçonnique, à cheval sur le XVIIIe et le XIXe siècles, celui du Frère Mercadier. En voici un autre, celui d'Antoine Cardon (1739-1822), peintre et graveur.

Né à Bruxelles, il se forma à la peinture à Vienne (Autriche), à Rome et à Naples avant que son mécène le comte de Cobenzl le rappelle dans sa ville natale où, professeur à l'Académie de peinture et graveur réputé, il passa le reste de sa vie.

Quelques-unes de ses oeuvres sont mentionnées à cette biographie. C'est à lui aussi qu'on doit un portrait intéressant pour nous : celui du compositeur maçon Vitzthumb.

Sa longévité maçonnique est exceptionnelle : selon Wargny, il a été reçu maçon le 10 mars 1760, à Versailles (mais je n'ai pu trouver aucun détail).

En 1783, il figure au Tableau de la Loge bruxelloise (fondée l'année précédente) des Vrais Amis de l'Union.

On le trouve mentionné, en tant que visiteur et Rose-Croix, à la Planche tracée de l'inauguration de la Loge des Amis Philanthropes, le 1er décembre 1798 à Bruxelles.

En 1805, il est un des fondateurs, et le premier Vénérable, de la Loge bruxelloise de L'Espérance. Après 1815 et l'annexion des territoires belges aux Pays-Bas, cette Loge deviendra pour un temps la Loge-phare de Bruxelles, du fait qu'elle sera choisie pour initier en 1817 l'héritier du Trône, le Prince d'Orange Guillaume (qui en deviendra aussitôt le Vénérable en titre), cependant que le frère cadet de celui-ci, le prince Frédéric, deviendra le Grand Maître du Grand Orient des Pays-Bas.

Cardon ne manqua pas de faire bénéficier ses Loges de ses talents de graveur. Voyez par exemple ce charmant dessin qui ornait les convocations des Vrais Amis de l'Union :

vaupre

Quant à la gravure ci-dessous, elle figure dès l'année (1798) de sa fondation dans un document des Amis Philanthropes :

AP

J'ai déjà posé à de nombreux membres de cette Loge (et de ses nombreuses Loges-filles) la question : pourquoi cet éléphant ? Je n'ai jamais obtenu de réponse. Ce qui n'empêche pas que, depuis plus de deux siècles, il continue à figurer la Loge, dans de nombreuses déclinaisons comme celles-ci :

 

 

En 1820, la Loge de L'Espérance fêta Cardon, âgé à ce moment de 81 ans, à l'occasion de son 60e anniversaire maçonnique.

L'Orateur de la Loge, Wargny - celui-là même qui allait plus tard se rendre célèbre en publiant les 6 volumes des Annales chronologiques, littéraires et historiques de la maçonnerie des Pays-Bas à dater du 1er janvier 1814 - prononça les paroles suivantes :

A l'époque, de tels événements, selon une habitude qui s'est malheureusement beaucoup perdue, se fêtaient en chantant ! Et l'on ne s'en priva pas !

Ce fut d'abord le plus jeune membre de la Loge qui rendit hommage au plus ancien : un tout nouvel Apprenti, que Wargny désigne comme De Fack - mais il s'agit très probablement d'Eugène Defacqz (1797-1871), qui deviendrait en 1842 le Grand Maître du Grand Orient de Belgique - se fendit d'un cantique (au demeurant fort conventionnel) en 8 couplets, dont les 4 premiers étaient adressés à Cardon :

Les deux premiers, dans le style fleuri caractéristique de l'époque, sont sur l'air de la chanson bien connue de Béranger, le dieu des bonnes gens :


Frère Cardon, daigne agréer l'hommage
A l'amitié présenté par le cœur.
A tes vertus plus encor qu'à ton âge,
Notre respect devait ce prix flatteur.
Frères, ô vous que ce beau jour assemble,
Tous, de vos voix joignez ici les sons,
Unissons-nous, célébrons tous ensemble,
L'aîné des francs-maçons.

Frère chéri ! notre sainte lumière
A tes regards a brillé soixante ans ;
Ah ! double encor cette longue carrière,
Sers de modèle à nos derniers enfans ;
Et qu'imitant notre vive tendresse,
Nos fils, un jour, puissent dans leurs chansons,
Ainsi que nous, fêter pleins d'allégresse,
L'aîné des francs-maçons.

et les deux suivants sur celui de Il faut des époux assortis :

Je consacre les premiers sons
Que ce jour inspire à mon zèle,
Au patriarche des maçons
Dont il fut aussi le modèle ;
Qui de soixante ans de travaux
Achève aujourd'hui la carrière,
Sans craindre encore de rivaux
Dans l'art de manier l'équerre.

De la maçonnique vertu
Au précepte unissant l'exemple,
Nos pères autrefois l'ont vu,
Faire la gloire de ce temple ;
Et, tel que loin de l'Orient
Le soleil resplendit encore,
Tel, en nos jours, son front riant,
A tout l'éclat de son aurore.

C'est Wargny lui-même qui est l'auteur de l'autre hommage chanté à Cardon. Il pasticha pour cela une chanson très allante de Legret (qui, au moment où il était l'Orateur des Amis Philanthropes, l'avait composée quelques années plus tôt en utilisant la chanson Eh gai, mon Officier tirée de l'opéra-comique de Favart datant de 1756, Le mariage par escalade).

En voici le refrain et les deux premiers couplets :

Refrain

Eh ! bon, bon, bon, le Frère Cardon
Est un vrai philosophe,
Eh ! bon, bon, bon, le Frère Cardon
Est un vrai franc-Maçon.

Disciple d'Epicure
Amant d'Anacréon,
Il suivit la nature
Et devint franc-maçon.

Observateur rigide
De nos anciens statuts,
Il ne prit qu'eux pour guide
Et chérit les vertus.


Les couplets suivants déclinent toutes les qualités de Cardon (Époux sage et fidèle, Modèle des maçons, ...) et Wargny termine comme Defacqz par le voeu (plus qu'optimiste !) de tous se retrouver autour de Cardon ... dans 60 ans supplémentaires.

Le couplet suivant peut intriguer :

Sa bonté nous enchante ,
Prévient notre désir,
Et la fille à ma tante
Nous fait toujours plaisir.

Comment faut-il le comprendre ? C'est la fille à ma tante et ça fait toujours plaisir sont deux vers d'une chanson de Collé.

Il faut se rappeler que les Banquets maçonniques comprenaient généralement non seulement une partie officielle, avec son Rituel propre et ses Santés, mais aussi une partie plus libre où, comme dans un repas de famille ou une noce villageoise, les plus doués faisaient valoir leurs talents de chanteur, non seulement avec des chansons maçonniques, mais aussi avec des chansons profanes. Et l'on attendait sans doute avec impatience que Untel se lève pour régaler l'auditoire de la chanson qu'on espérait de lui parce qu'il l'entonnait traditionnellement.

La fille à ma tante aurait-elle donc été la chanson dont Cardon avait l'habitude de régaler ses Frères ???

Voilà qui montre en tout cas que les maçons du XIXe siècle avaient, plus peut-être que ceux du XXIe, le sens de la fête !

ci-dessous : en hommage à Angel Parra, récemment décédé.

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