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L'amour et l'amitié

Publié le par Jean-Pierre Bouyer

"... ainsi, la Maçonnerie devient le Centre d'Union et le Moyen de concilier une véritable Amitié parmi des Personnes qui sans cela ne se seraient jamais rencontrées ..."

Anderson (cfr son célèbre Ni femmes, ni esclaves) n'aurait certes pas imaginé que la rencontre qu'il prônait pourrait un jour être mixte !

Ce qui n'allait pas se passer sans réticences (dont certaines ... ont la vie dure !)

"On trouve toujours un bâton pour battre son chien".

Les latomophobes du XVIIIe (je parle du siècle, pas des Rose-Croix ...) en faisaient déjà la preuve quand ils évoquaient la présence des femmes en maçonnerie : ou bien les Loges étaient masculines, ce qui donnait un prétexte pour les soupçonner d'homosexualité, ou bien elles étaient mixtes, et l'on pouvait alors les accuser d'être des lieux de débauche. C'est ce qui s'appelle être gagnant sur les deux tableaux.

Si la deuxième de ces accusations a continué pendant longtemps - voyez Taxil ou Clarin de la Rive - à être agitée par la littérature antimaçonnique, c'est seulement au XVIIIe que j'ai trouvé des témoignages musicaux de la première.

Voyez par exemple ce Noël de 1737 cité par Roger Priouret dans la Franc-maçonnerie sous les Lys (Grasset, 1953), où les francs-maçons non seulement sont traités de corps socratique chassé honteusement de toute République, mais encore sont soupçonnés d'intentions pédophiles sur le poupon de la crèche :

De toute République
Chassé honteusement,
Vint un corps socratique
Tumultueusement.
Le poupon s'écria : quelle est cette troupe ?

Ce sont les francs-maçons
Don, don,
Qui, si nous n'étions là,
Là, là,
Vous tâteraient la croupe.

Priouret, la Franc-maçonnerie sous les Lys

Louis-Nicolas Clérambault (1676-1749), fut l'organiste de Saint-Sulpice et, à la demande de Madame de Maintenon, dont il était devenu le Surintendant des Concerts particuliers, du collège de la Maison Royale de Saint-Cyr. Beaucoup de ses cantates (voir un exemple plus bas) et pièces d'orgue ont fait l'objet d'enregistrements.

Parrainé par Naudot, il fut admis à une des premières Loges parisiennes, Coustos-Villeroy, le 23 mars 1737.

En 1743, il a publié Les Francs-Maçons, cantate de chambre en trois parties. Il y chante les vertus de la maçonnerie et la défend à la fois contre les persécutions dont elle fait l'objet et, en finale, contre les préjugés que les femmes pourraient entretenir contre elle :

Il n'est pas nécessaire de préciser quel est le (honteux) soupçon imaginaire répandu par le monstre calomniateur ... Mais, selon la cantate, les vertus cultivées en Loge par les maçons, et qui les rendent discrets, fidèles et sincères et ainsi plus aptes au tendre amour, ne peuvent que démentir un tel soupçon, et éteindre le courroux allumé par la jalousie !

Cette cantate a fait l'objet en 1958 d'un enregistrement dû à Roger Cotte, qui a été reporté sur un CD devenu rare :

Au XVIIIe, l'oeil malveillant des latomophages se porte également sur les Loges d'Adoption de la maçonnerie.

Certes, comme on peut le voir dans le célèbre livre de Dinaux, Les sociétés badines, bachiques, littéraires et chantantes, leur histoire et leurs travaux, ce siècle a vu fleurir un grand nombre de sociétés androgynes. Si certaines, comme l'Ordre des Mopses, semblent avoir été absolument irréprochables, on ne peut certainement pas en dire autant de toutes les autres, dont certaines, comme l'Ordre de la Félicité, ont sans doute connu par endroits quelques écarts aux bons principes qu'elles proclamaient, mais dont d'autres n'étaient rien d'autre que des sociétés de débauche.

C'est par exemple le cas, selon Dinaux, de l'Ordre des APHRODITES, dont il écrit :

Il se forma à Paris, pendant la corruption du siècle de Louis XV, des sociétés secrètes dont les membres voulaient couvrir leurs débauches d'un voile spécieux, en empruntant les formes de la franc-maçonnerie. Tel fut l’Ordre des Aphrodites sur lequel on a peu de notions.

La société des chevaliers et des nymphes de la Rose en est sans doute un autre exemple. Thory la qualifie ainsi dans son Histoire de la fondation du Grand Orient de France :

Cette chevalerie a été composée pour M. le duc de Chartres. Son siège principal était å Paris, rue de Montreuil à la Folie-Titon, petite maison du prince. Ses cérémonies ne furent d'abord connues que d'un très petit nombre de seigneurs de la cour qui partageaient ses goûts. Mais peu à peu elles furent introduites dans quelques sociétés de Paris, ou elles dégénérèrent suivant l'usage.
Les chevaliers de la Rose, en admettant des dames, ne choisissaient, à ce qu'il parait, que des nymphes faciles ou, du moins, ayant les dispositions nécessaires pour le devenir : cette dénomination de nymphes et la classe dans laquelle on prenait les néophytes semblent, au reste, l'indiquer suffisamment.

On aura reconnu le duc de Chartres mentionné par Thory : c'est le futur Philippe-Egalité, à l'époque Grand Maître du Grand Orient de France, et dont la réputation de noceur n'est plus à faire ...

Pour ce qui concerne les Loges d'Adoption, il est manifeste par contre qu'elles se montraient très soucieuses de leur réputation. Comme l'écrira plus tard Bazot,

Les Maçons voulaient des Loges d'adoption gracieuses, mais morales, et non des réunions dangereuses par le fanatisme intéressé ou la dissolution.

Bazot, Manuel du Franc-Maçon et Guide des Officiers de Loge

Leur ligne de défense contre la calomnie pouvait se résumer ainsi :

ce qu'on cultive chez nous, ce n'est pas l'amour, c'est la pure amitié.

Nombreuses sont les chansons qui illustrent ce thème, par exemple ce cantique chanté par une Soeur dans une loge d'Adoption, publié en 1784 dans un recueil profane :

Ici le cœur est sans faiblesse,
Par l'amour il n'est point lié ;
Mais s'il se ferme à la tendresse,
C'est pour s'ouvrir à l'amitié.

ou ceci, trouvé dans un recueil publié à La Haye en 1775 sous le titre L'adoption ou La maçonnerie des femmes :

 L'amour, ce fier tyran de l'âme,
Ici n'exercera point ses droits ;
En vain il fait briller sa flamme,
Il ne peut soumettre à ses lois.

ou encore celle-ci, qui figure dans plusieurs recueils :

Dans ce charmant séjour,
Nos cœurs sont exempts du pouvoir de l’amour,
Et dans nos doux loisirs,
La tendre amitié règle tous nos désirs.

Mais en fait cette philosophie est bien antérieure à l'officialisation en 1774 des Loges d'Adoption, puisque déjà, dès la seconde édition (en 1744) du recueil de Naudot, la chanson Tous les plaisirs de la vie contenait les vers suivants :

Quel plaisir de voir ensemble
Deux sexes si bien unis
L'innocence les assemble
Elle en fait de vrais amis
Sans cette vertu tout semble
N'offrir que d'affreux soucis.

La Lire maçonne reprendra cette chanson en 1763, mais en en gommant soigneusement toute allusion à une présence féminine :

Quel plaisir de voir ensemble
Des Frères si bien unis !
L'innocence les assemble,
Elle en fait de vrais Amis,
Sans cette vertu, tout semble
N'offrir que d'affreux soucis.

A la fin du XIXe, au moment où les Loges d'Adoption n'avaient plus guère d'activité, mais où se préparait la naissance d'une vraie maçonnerie mixte, la calomnie reprit de plus belle, portée notamment par Léo Taxil.

Ci-dessous, deux extraits particulièrement significatifs de son imaginatif et délirant pamphlet Les Soeurs maçonnes en 1886 :

Il est amusant aujourd'hui de rappeler la manière dont voici près d'un siècle le Droit Humain tentait de s'immuniser contre de tels soupçons :

Dans les Loges symboliques du Droit Humain le baiser fraternel n'est donné qu'entre personnes appartenant au même sexe. Si le premier plateau est occupé par une Soeur et si le nouvel initié est un frère, c'est un membre de la Loge appartenant au sexe masculin qui donne au néophyte l'accolade fraternelle ...

(Amélie André-Gedalge, Manuel interprétatif du Symbolisme maçonnique - 1er degré symbolique - Grade d'Apprenti ; reprint Belisane 1986, p. 55)

Mais ce qu'Anderson n'aurait certainement pas pu concevoir, c'est que la rencontre pourrait un jour se produire par l'intermédiaire d'une agence de rencontre ... maçonnique :

Eh oui, une agence matrimoniale maçonnique, qui - vaste programme ! - se dit ouverte de midi à minuit, cela existe !

Qui se ressemble s'assemble ? Certes, mais une chose me chipote : au point que, si j'en juge par la couleur des tabliers ci-dessus, la barrière des Rites resterait, même dans ce domaine, infranchissable ?

Pour en revenir à la chanson maçonnique, voilà en tout cas de quoi confirmer cette Ronde d'Adoption chantée par le Vénérable Rochelle le 9 janvier 1805 à la Loge parisienne de Saint-Eugène et citée (pp. 89-93) par la Lyre maçonnique de 1809 :

Dans le monde, c'est l'usage
Entre le frère et la soeur,
On sait que le mariage
Est proscrit avec rigueur.
Nous bravons ces lois sévères ;
Nous n'écoutons que nos coeurs :
En ces lieux que de frères
Epouseraient les soeurs !

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