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La marche des prêtres

Publié le par J. P. Bouyer

Un moment particulièrement solennel - et particulièrement significatif pour les maçons - dans la Flûte Enchantée est le début du second acte, avec la Marche des Prêtres suivie de leur délibération sur le sort de Tamino et de l'air de Sarastro O Isis und Osiris.

C'est la solennelle Marche des Prêtres qui succède au lever de rideau : ils se rassemblent et assistent à l'entrée de Sarastro, qui définit, dans un discours dont le ton est franchement maçonnique, l'objet de leur réunion :

O vous, qui avez reçu la lumière dans le temple de la Sagesse, serviteurs d'Osiris et de la grande déesse Isis ! D'une âme pure, je vous déclare que notre assemblée d'aujourd'hui sera l'une des plus importantes de notre époque. Un adolescent, fils de roi, Tamino, s'est présenté à la porte Nord de notre temple ; il a vingt ans et son cœur vertueux cherche en soupirant un objet que nous devons tous conquérir avec zèle et peine. Un voile couvre encore ses yeux mais il veut l'arracher pour avoir accès au sanctuaire de la lumière suprême. Notre devoir le plus impérieux en ce jour sera de veiller sur ce vertueux jeune homme et de lui tendre amicalement la main.

La délibération commence alors : elle porte sur les 3 qualités dont il convient de s'assurer : Tamino est-il vertueux ? Est-il discret ? Est-il généreux [wohltätig : bienfaisant, charitable] ?

Ces trois qualités sont parmi celles les plus souvent citées dans le chansonnier maçonnique du XVIIIe pour définir le maçon exemplaire.

Voir par exemple ce couplet d'un Noël que l'on trouve dans divers recueils :

Fidèle à Dieu, bon Citoyen,
Généreux suivant son moyen,
Zélé, vertueux et discret,
Ami, voilà notre portrait.

Après que Sarastro ait répondu positivement à ces 3 questions, posées par 3 des prêtres, il passe au vote en déclarant:

 Je vous demande, si vous le jugez digne d'être admis parmi nous, de vous joindre à moi.

Imité par les prêtres, il souffle du cor par trois fois (c'est fou le nombre de choses qui vont par trois dans cet opéra !) et, fort de l'assentiment qu'ils ont ainsi ainsi manifesté, il prononce un discours extrêmement significatif :

Touché par l'unanimité de vos coeurs, Sarastro vous remercie au nom de l'Humanité. Ah ! combien, dans de pareils moments, l'union de vos cœurs et votre sagesse ont vite raison de toutes les calomnies que les préjugés tissent au-dessus de nos têtes. Faciles à disperser, elles n'ébranlent pas les colonnes de notre temple. Et nous arriverons à vaincre ces préjugés méchants. Oui, nous les vaincrons, maintenant que Tamino en personne va être initié à notre grand Art de la Sagesse.
Vous savez aussi que les dieux destinent Pamina, la douce et vertueuse princesse, au gracieux prince, et que c'est la raison pour laquelle j'ai arraché la jeune fille à son orgueilleuse mère. Cette femme se croit puissante ; elle espère arriver à ses fins en ameutant le peuple contre nous par l'imposture et les superstitions. Elle veut faire crouler notre Temple ! Elle n'y réussira pas.
Tamino lui-même, le noble adolescent, nous aidera, une fois initié, à donner son salaire à la vertu et sa punition au vice.

A Vienne, au moment de la création de l'opéra, la maçonnerie, que la mort de Joseph II a privée en 1790 de la (très autoritaire) protection impériale, n'a plus le vent en poupe. Le début de la Révolution Française a généré une grande méfiance envers les idées nouvelles, et les tendances conservatrices tiennent le haut du pavé. L'idée (que le livre de l'abbé Barruel viendra plus tard renforcer) que la maçonnerie est responsable des événements de France se répand, créant un ressentiment que la mort de Marie-Antoinette (soeur de Joseph II) sur la guillotine en 1793 viendra bientôt renforcer.

Le discours de Sarastro doit donc être vu comme une tentative de défense de la maçonnerie contre les méchancetés à ce moment en vogue à la cour pour ameuter le peuple contre nous : calomnies, préjugés, imposture et superstitions, représentées par la Reine de la Nuit.

Donner son salaire à la vertu et sa punition au vice

Les derniers mots du discours de Sarastro rappellent évidemment la phrase de Procope en 1737 dans son Apologie des Francs-maçons, phrase qui sera citée par Ramsay dans son fameux discours de 1737 et qu'on retrouvera ensuite dans tant de rituels maçonniques :

Nous cherchons à bâtir ; & tous nos édifices
Sont, ou des prisons pour les vices,
Ou des temples pour les vertus.

Ce discours est salué par trois nouvelles sonneries de cor, avant que l'orateur n'élève une objection :

Nous ne cessons d'admirer la sagesse de tes paroles, grand Sarastro, mais il nous reste à savoir si Tamino pourra triompher des épreuves difficiles qui l'attendent : Qu'il me soit permis d'avoir quelque doute à ce sujet. Pardonne à ma franchise ! Je crains pour la jeunesse du profane. S'il allait se laisser dominer par la douleur, et perdre l'esprit au point de succomber tout à fait ?... La vie l'a si peu préparé, il est prince ...

Sarastro l'interrompt ici par une remarque significative :

Bien plus, il est homme.

Il est prince ? Bien plus, il est homme.

Bien dans l'esprit des Lumières, cette réplique énonce un principe fondamental dans la philosophie maçonnique dès le XVIIIe : la qualité d'homme est plus importante que toutes les dignités qui peuvent avoir tant d'importance à l'extérieur de la Loge mais qui ne doivent en avoir aucune à l'intérieur - ce qu'on appellera plus tard les métaux qu'il faut abandonner à la porte du Temple.

Dans le Tome 2 de l’Étoile Flamboyante, Tschoudy évoque

... cette égalité si parfaitement établie, qui nous met tous au même niveau, qui dissipe le prestige des rangs, qui détruit les jeux du hasard, et qui nous ramène sans dégoût et sans difficulté à la simple qualité d’homme, la seule précieuse, et souvent trop négligée.

et dans le Tome 1, il nous donnait cet article IV de Statuts généraux et anciens des Maçons :

Rien n’étant plus selon la nature que de remettre les hommes dans cette égalité pour laquelle ils sont nés, on ne souffrira en Loge aucune prééminence, distinction, honneur marqué, égard de rang, de naissance ou d’état, qui sont des prétentions odieuses ...

On peut voir ci-dessous les scènes qui viennent d'être évoquées, au début d'un enregistrement qui reproduit l'acte II en entier, dans une magnifique interprétation donnée au Felsenreitschule (le Manège des rochers) de Salzbourg.

la musique commence à 1'16"

Après avoir écarté une autre objection et ordonné le début du processus d'initiation, Sarastro chante l'air O Isis und Osiris :

SARASTRO

O Isis und Osiris, schenket
Der Weisheit Geist dem neuen Paar!
Die ihr den Schritt der Wand'rer lenket,
Stärkt mit Geduld sie in Gefahr.

CHOR

Stärkt mit Geduld sie in Gefahr.

SARASTRO

Lasst sie der Prüfung Früchte sehen;
Doch sollten sie zu Grabe gehen,
So lohnt der Tugend kühnen Lauf,
Nehmt sie in euren Wohnsitz auf.

CHOR

Nehmt sie in euren Wohnsitz auf.

SARASTRO

O Isis et Osiris, accordez
L'esprit de la Sagesse au nouveau couple !
Vous qui dirigez les pas des voyageurs,
Armez-les de patience dans les dangers.

CHOEUR

Armez-les de patience dans les dangers.

SARASTRO

Montrez-leur les fruits de l'épreuve ;
Mais s'ils devaient aller dans la tombe,
Récompensez leur hardi et vertueux essai,
Accueillez-les dans votre demeure !

CHOEUR

Accueillez-les dans votre demeure !

Le chansonnier maçonnique n'a évidemment pas manqué de réutiliser abondamment, avec des textes nouveaux, plusieurs airs de la Flûte Enchantée. En voici un exemple, concernant celui que nous venons de voir.

Karl Wilhelm Osterwald (1820-1887) fut philologue, enseignant, écrivain et poète.

Initié en 1857 à la Loge Zum goldnen Kreuz à Merseburg, il était membre de la Loge de Mühlhausen en Thuringe (à ne pas confondre avec Mülhausen, qui est le nom que porta la ville française de Mulhouse pendant l'occupation allemande) Hermann zur deutschen Treue et membre d'honneur des 3 Globes à Berlin.

En 1860, il a publié le recueil Johanniskränze de poèmes et discours maçonniques où figure le poème Den neuen Brüdern (aux nouveaux frères), qu'il destine à être chanté sur l'air de O Isis und Osiris.

Avec cette musique (et aussi un couplet supplémentaire), ce texte figure au recueil Alpina de 1901 :

Wer nach der Weisheit Lichte strebet

Sehr langsam.

O Meister lass' uns deinen Segen
den neuen Brüdern fromm erfleh'n,
dass sie auf allen ihren Wegen
im reinen Licht des Ostens geh'n 

In ernster Prüfung Feierstunde
 sind sie geweihet unserm Bunde,
send' ihnen Meister, deinen Geist,
dass uns're Kette nie zerreisst

A celui qui aspire à la lumière de la Sagesse

Très lentement.

Oh Maître, permets-nous de quémander pieusement
  ta bénédiction pour les nouveaux frères,
afin que sur toutes leurs routes ils puissent
avancer dans la lumière éclatante de l’Orient.

En cette solennelle épreuve cérémoniale
où ils sont intronisés en notre fraternité,
Maître, transmets-leur ton esprit
  afin que jamais notre chaîne ne se brise.

On peut voir ici la partition donnée par ce chansonnier.

Un coup de coeur

Ce qui m'a donné l'idée de rédiger une page de ce blog à partir de la Marche des Prêtres, c'est le fabuleux spectacle que diffusait l'autre jour le troisième programme de la télévision belge, enregistré à la Mozartwoche de Salzbourg en 2015 et relatant la rencontre entre la musique (l'ensemble dirigé par Marc Minkowski) et l'art équestre (l'Académie équestre de Versailles de Bartabas).

Donné dans l'extraordinaire cadre (celui de la première vidéo ci-dessus) de la Felsenreitschule, le spectacle commence précisément par la Marche des Prêtres, suivie (à 3' 40") d'une pièce tout aussi chère au coeur des maçons, la Maurerische Trauermusik (musique funèbre maçonnique) K. 477, avant de se poursuivre par le Davidde Penitente K. 469.

Amis de Mozart et de la musique maçonnique, ne manquez ce spectacle sous aucun prétexte !

Les mêmes partenaires ont d'ailleurs reformé leur entente en 2017 avec le Requiem du même Mozart.

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