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Le baron de Tschoudy (1/2)

Publié le par J. P. Bouyer

Louis, Théodore, Henri, baron de Tschoudy (1727-1769) est une de ces personnalités du XVIIIe siècle qui menèrent une vie si pleine de voyages, d'aventures et de rebondissements qu'on les imagine volontiers en personnages de roman ou même en héros d'Alexandre Dumas.

Je n'entrerai pas dans le détail de sa biographie : on en trouve une assez complète ici ; on en trouve, sous la plume de Bésuchet, une autre plus ancienne (1829), dont la longueur (4 pages) indique bien qu'à l'époque il était déjà considéré comme un personnage important dans l'histoire de la maçonnerie.

Il naît en 1727 (certains disent 1720 ou 1724) à Metz, dans une famille en vue qui est d'origine suisse. C'est en Lorraine qu'il fait ses études de droit.

A 21 ans il est Conseiller au Parlement de Metz.

Très tôt, il est attiré par la maçonnerie et par ses arcanes; il devient membre et  très rapidement le Vénérable d'une Loge à Metz.

En 1750 il part en Italie, où il est sert comme cadet dans le Régiment suisse de son oncle, le Maréchal Léonard de Tschoudy. A Naples, il devient le Vénérable d'une des Loges dont le Grand Maître est Raimondo di Sangro, grand amateur de sciences occultes.

Mais en 1751, un événement va venir bouleverser ses plans de carrière.

La papauté avait déjà condamné la maçonnerie en 1738, avec la bulle in Eminenti de Clément XII.

Pape de 1740 à sa mort, Benoît XIV (1675-1758) avait été archevêque de Bologne sous son nom de Prosper Lambertini, et à cette époque il passait pour bien disposé envers la maçonnerie.

Mais en 1751, par sa bulle Providas, il réitère la condamnation fulminée par Clément XII, tout en faisant appel à l'Inquisition et à toutes autres autorités en vue de grièvement punir les récalcitrants.

Prudent, di Sangro obtempère et abjure la maçonnerie.

Mais Tschoudy, lui, ne l'entend pas de cette oreille : il se découvre une âme de polémiste et, sous le pseudonyme de Chevalier du Lussy, prend une plume vengeresse. Bientôt découvert, il est emprisonné à Naples, mais son oncle le fait évader nuitamment.

Plutôt que de rejoindre sa famille à Metz (craindrait-il d'être mal accueilli ?), il gagne la Hollande où il devient acteur de théâtre et poursuit ses activités maçonniques.

C'est à La Haye qu'ont été imprimés ses écrits contre la Bulle :

Etrenne au pape, ou Les Francs-maçons vangés

ainsi que (avec des imprimatur ironiques, bien entendu fictifs) :

Le Vatican vengé, apologie ironique pour servir de pendant à l'étrenne au Pape ou lettre d'un père à son fils à l'occasion de la bulle de Benoît XIV avec des notes et commentaires par le Chevalier de L. Imprimé à Rome, aux dépens de l'Inquisiteur et se vend à la Haye.

dont l'Epître dédicatoire est adressée en particulier aux Frères de la Loge d'Orange à Rotterdam en remerciement de leur assistance au financement de l'ouvrage.

Une Grande Loge avait été fondée aux Pays-Bas en 1735, présidée, après la mort en 1748 de son premier Grand Maître Johan Cornelis Radermacher, par Juste Gérard (Joost Gerrit) van Wassenaer (1716-1753) de 1749 à 1752. Celui-ci en 1751 protégea une loge mixte, dénommée la Loge de Juste.

C'est à lui que Lussy dédie un autre ouvrage qu'il publie à La Haye en 1752, intitulé La Muse maçonne, Recueil de nouvelles chansons sur la maçonnerie dédié à Monsieur le Baron de W... [Wassenaer] Grand Maître de toutes les loges des Sept Provinces Unies :

Ce recueil contient 10 chansons, dont 9 nous sont connues par d'autres éditions, en général antérieures (même si Lussy a la prétention d'écrire dans son Epître dédicatoire qu'il s'agit d'un recueil de nouvelles chansons où il aurait recueilli quelques couplets qui n'ont pas encore paru).

Mais une des chansons est inédite (et on ne la retrouvera d'ailleurs nulle part ailleurs) : c'est celle où Lussy enfourche son dada et qu'il intitule Chanson sur la Bulle d'excommunication du Pape Benoît XIV.

En voici le texte :

De Rome il est parti dit-on,
une grave censure,
contre l'ordre des Franc-Maçons ;
le Vatican murmure
de la Bulle Unigenitus
c'est un nouveau Symbole,
la première était un abus
 l'autre est aussi frivole.

Le Pape pour donner crédit
A ce rare système,
A mis ses raisons par écrit,
Ce n'est plus un problème :
Ses motifs enfin sont au jour, (f)
Sa sainte hypocrisie,
Cherche à masquer par ce détour,
Sa noire Apostasie. (g)

De Bologne Jadis prélat
Prosper était plus Juste, (h)
Des maçons il aimait l'état :
Mais la tiare auguste,
A changé son rang & son coeur
La dignité s'en mêle ;
Il préfère à son propre honneur
Un fanatique Zèle.

Le Père commun des croyants
Veut que l'on sacrifie,
Pour le salut de ses enfants
Une secte Ennemie.
Ainsi Calchas avait proscrit
Le sang d'une Innocente :
Je vois victime du crédit
Iphigénie mourante.

Agamemnon à ses soldats
Démontra que l'envie,
Avait contre lui de Calchas
Animé la furie :
Cet Esprit du Calchas chrétien
Dicte aussi la sentence,
Rome sous le voile du Bien
Fait toujours violence.

Heureusement ce n'est qu'aux sots
Qu'impose le prestige,
Raison, la haine des cagots
Ne peut rien qui t'afflige !
Peuples qui croyez au bon sens (*)
Rome vous paraît folle
& les maçons toujours constants
Méprisent cette idole.

Quelques notes de bas de page permettent à Lussy de préciser sa pensée, tout en faisant quelque publicité à son ouvrage de référence :

(f) Le Pape expose six motifs de sa sentence contre Les francs-maçons. Il est aisé d'y répondre vid. L'étrenne au Pape.

(g) Le Pape est lui même maçon. Comment doit-on le regarder ? sinon comme un apostat de l'ordre, qui sous le voile hypocrite de la religion, trahit sa conscience, & ses lumières. vid. l'Etrenne.

(h) Prosper Lambertini. Ainsi s'appelait l'Archevêque de Bologne aujourd'huy Benoit Pape : dans ce temps il aimait les Maçons, mais c'est un vieux Proverbe. Honores matant mores. Les honneurs changent les moeurs. vid. l'Etrenne au Pape. L'on trouve dans Nostradamus une Centurie qui semble avoir été faite pour le Pape d'aujourd'hui elle est inspirée d'un Esprit prophétique, quant à la persécution qu'il fait au Francs-Maçons, en voici les Termes Cent. 977. pag. 81.

Alors que Prosper régnera
Vertu onc ne prospérera.

(*) Anglois, Hollandois, Prussiens &c,

Quelques remarques pour éclairer ce texte :

1. La bulle Unigenitus mentionnée par Lussy est celle que le pape Clément XI avait antérieurement fulminée contre les jansénistes et qui avait soulevé tant de polémiques.

2. Je n'ai pu trouver la source de la citation que Lussy attribue à Nostradamus.

3. Les peuples (Anglois, Hollandois, Prussiens &c.) qui croient au bon sens et à qui Rome paraît folle sont évidemment ceux des pays protestants.

4. La comparaison entre le pape sacrifiant la maçonnerie et Calchas sacrifiant Iphigénie (ce thème a inspiré par exemple Euripide, Racine et Gluck) semble un peu exagérée...

5. Lussy est persuadé que Benoît XIV, considéré au début de son pontificat comme très libéral (Wikipedia l'appelle même le pape des Lumières), est un maçon renégat. L'idée était très répandue à l'époque et elle avait encore des partisans au XXe siècle, comme en témoigne la citation ci-dessous :

La bulle de Clément XII était restée inefficace. En 1751, Benoît XIV renouvela, par la bulle Providas Romanorum, les mesures de son prédécesseur contre la Franc-Maçonnerie. Un fait peu connu, c'est que le même pape Benoît XIV, alors qu`il n`était encore que l'abbé Lambertini, aurait été initié dans une Loge de Bologne ; il parait qu’il assistait fréquemment aux tenues alors qu°il était déjà archevêque de Bologne. Ce n’est que onze ans après son élévation au trône pontifical, qu’il publia cette bulle. D`après ses contemporains, elle lui fut dictée par des motifs exclusivement politiques auxquels la religion resta complètement étrangère. Ces renseignements nous sont confirmés notamment par un opuscule assez rare connu sous le titre de Lettres d’un Franc-Maçon de la Loge Saint-Louis de Nimègue, ouvrage publié en 1752. Le fait n`a rien d’invraisemblable, car Benoît XIV fut un vrai pape du XVIIIe siècle, lettré, tolérant, ennemi des superstitions, correspondant avec Catherine de Russie, Frédéric II et Voltaire. L’initiation maçonnique de Benoît XIV n’a été mise en doute que dans la suite. Il est difficile aujourd’hui, faute de documents probants, d’établir le fait, mais il n’était pas contesté vers 1750. Des historiens rapportent même que Benoît ne lança la bulle Providas que pour rompre complètement avec l'Ordre dont il avait si longtemps fait partie et qu’il ne le fit que sous la pression des Jésuites.

Duchaine, la Franc-maçonnerie belge au XVIIIe siècle, 1911, p. 41

Dans son volumineux ouvrage les Archives secrètes du Vatican et de la Franc-maçonnerie (Dervy-Livres, 1989), José Ferrer-Benimeli considère (pp. 438-441) qu'il s'agit d'une rumeur infondée.

Ci-dessous, les 4 pages de la chanson, telles qu'au recueil de Lussy :

Dans un prochain épisode, nous continuerons à suivre Tschoudy dans ses voyages...

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