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Theodorakis

Publié le par Jean-Pierre Bouyer

de Theodorakis au Frère Allende

Beaucoup de médias, en évoquant, à côté de sa trajectoire politique, la carrière musicale de Mikis Theodorakis à l'occasion de son décès le 2 septembre, se sont limités à mentionner l'inoubliable sirtaki du film tout aussi mémorable de Cacoyannis, Zorba le grec, adapté du génial roman de Níkos Kazantzákis.

Pour ma part, je voudrais, en guise d'hommage, évoquer ici un autre de ses chefs d’œuvre, le Canto General sur un texte du prix Nobel Pablo Neruda.

C'est le moment de réécouter cette œuvre épique - ou de la découvrir si vous ne la connaissez pas.

Plusieurs enregistrements intégraux sont disponibles sur Youtube, comme celui-ci ou celui-là.

Permettez-moi d'évoquer maintenant un souvenir personnel.

Je me rappelle avoir, il y a pas mal d'années, participé à un très belle Tenue d'hommage au Frère Salvador Allende (dont ce sera bientôt, le 11 septembre, le 48e anniversaire de la mort).

A côté de nombreuses musiques de circonstance (notamment : la Lettre à Kissinger de Julos Beaucarne, Basta Ya  et Los Hermanos d'Atahualpa Yupanqui, Compaňero Presidente d'Angel Parra, la Represion et  Nuestro cobre de Quilapayun, Hacia la Libertad et Venceremos par Inti-Illimani, El pueblo unido jamás será vencido de S. Ortega, et - au moment de la Chaîne d'Union - le Canto Libre de Victor Jara), nous y avions entendu (partiellement) quatre extraits du Canto General, dont voici les textes :

1. Voy a vivir

    Je ne vais pas mourir. Je pars
en ce jour rempli de volcans
vers l'homme en foule, vers la vie.
J'ai tout réglé. Je laisse tout ceci en ordre
aujourd'hui que les gangsters se promènent
avec dans ses bras la culture occidentale,
avec des mains qui assassinent en Espagne
et des gibets qui se balancent sur Athènes
et le déshonneur qui gouverne le Chili.
Je cesse de conter.
          Me voici
avec des mots, des peuples, des chemins
qui à nouveau m'attendent, et dont les mains
constellées frappent à ma porte.

2. Los Libertadores

Voici venir l'arbre, c'est l'arbre
de l'orage, l'arbre du peuple.
Ses héros montent la terre
comme les feuilles par la sève,
et le vent casse les feuillages
de la multitude grondante,
alors la semence du pain
retombe enfin dans le sillon

Voici venir l'arbre, c'est l'arbre
nourri par des cadavres nus,
des morts fouettés et estropiés,
des morts aux visages troublants,
empalés au bout d'une lance,
recroquevillés dans les flammes,
décapités à coups de hache,
écartelés par les chevaux
ou crucifiés dans les églises.

Voici venir l'arbre, c'est l'arbre
dont les racines sont vivantes,
il a pris l'engrais du martyre,
ses racines ont bu du sang,
au sol il a puisé des larmes
qui par ses branches sont montées
parsemant son architecture.
Elles furent fleurs, quelquefois
invisibles, fleurs enterrées,
d'autres fois elles allumèrent
leurs pétales, comme des planètes.

Et l'homme cueillit sur les branches
les corolles aux parois durcies,
il les tendit de main en main
tels des magnolias, des grenades,
et brusquement, ouvrant la terre,
elles grandirent jusqu'au ciel.

C'est lui, l'arbre des hommes libres;
L'arbre terre, l'arbre nuage.
L'arbre pain, l'arbre sarbacane,
l'arbre poing, l'arbre feu ardent.
Inondé par l'eau tempétueuse
de notre époque des ténèbres,
son mât décrit dans le roulis
les arènes de sa puissance.

D'autres fois la colère brise
les branches qui tombent à nouveau
et une cendre menaçante
couvre sa vieille majesté :
ainsi franchit-il d'autres temps
et sortit-il de l'agonie,
jusqu'au moment où une main
secrète, des bras innombrables,
le peuple, en garda les fragments
et cacha des troncs immuables.
Ses lèvres étaient alors les feuilles
de l'immense arbre réparti,
disséminé de tous côtés,
qui marchait avec ses racines.
Voici venir l'arbre, c'est lui
l'arbre du peuple, tous les peuples
de la liberté, de la lutte.

Montre-toi dans sa chevelure :
palpe ses rayons restitués :
plonge la main dans les usines,
là même où son fruit palpitant
chaque jour répand sa lumière.
Lève dans tes mains cette terre,
unis-toi à cette splendeur,
emporte ton pain et ta pomme,
ton coeur aussi et ton cheval
et monte la garde aux frontières.
aux confins de sa frondaison.

Défends le but de ses corolles,
partage les nuits ennemies
veillant au cycle de l'aurore,
respire la cime étoilée,
en protégeant l'arbre, cet arbre
qui pousse au milieu de la terre.

3. La United Fruit

Lorsque la trompette sonna
tout était déjà prêt sur terre.
Jehovah répartit le monde
entre Coca-Cola, Anaconda,
Ford motors, et autres cartels :
la Compañía Frutera
se réserva le plus juteux,
le Centre côtier de la terre,
la douce hanche américaine.
Elle rebaptisa ses terres
en Républiques Bananières
et sur les morts en leur sommeil,
sur les héros pleins d'inquiétude
qui avaient conquis la grandeur,
la liberté et les drapeaux,
elle instaura l'opéra bouffe :
elle aliéna l'initiative,
offrit des trônes de Césars,
désigna l'envie, attira
la dictature des diptères,
mouches Trujillo et Tachos,
mouches Carias et Martinez,
mouches Ubico, mouches humides
d'humble sang et de confiture,
mouches soûlardes qui bourdonnent
sur les tombes du peuple, mouches
de chapiteau, mouches savantes,
mouches expertes en tyrannie.

Parmi les mouches sanguinaires
la Frutera jette son ancre,
amoncelant fruits et café
dans ses bateaux qui glissent tels
des plateaux portant le trésor
de nos campagnes submergées.

pendant ce temps, dans les abîmes
aux relents de sucre des ports,
des Indiens tombaient enterrés
dans la vapeur du petit jour :
un corps qui roule, un petit rien
sans nom, un numéro à terre,
une grappe de fruit sans vie
répandue dans le pourrissoir.

4. America insurrecta

Notre terre, ample terre, solitudes,
se peupla de rumeurs, de bras, de bouches.
Une syllabe muette qui brûlait
y rassemblait la rose clandestine,
jusqu'au jour où les prairies trépidèrent
couvertes de métaux et de galops.
La vérité fut dure comme une charrue.

Elle rompit la terre, établit le désir,
enfouit ses propagandes germinales
et naquit durant le printemps secret.
Sa fleur fut silencieuse, repoussée
sa grappe de lumière, combattue
le levain collectif, le baiser des drapeaux
cachés,
mais elle surgit lézardant les murs,
écartant les geôles du sol.

Et le peuple obscur fut sa coupe,
il reçut la substance refoulée,
la propagea jusqu'aux limites de la mer,
il la pila dans des mortiers irréductibles.
Et il sortit avec ses pages martelées
et avec le printemps sur le chemin.
Heure d'hier, heure méridienne, heure
à nouveau d'aujourd'hui, heure attendue
entre la minute morte et celle qui naît,
à l'âge hérissé du mensonge.

Patrie, tu fus engendrée par les bûcherons,
par les enfants non baptisés, les charpentiers,
par ceux-là qui donnèrent, tel un oiseau étrange,
une goutte de sang ailé,
et aujourd'hui tu vas renaître durement,
de ce lieu où le renégat et le geôlier
te croient à jamais submergée.

Aujourd'hui comme alors tu vas naître du peuple.

Aujourd'hui tu vas sortir du charbon, de la rosée.
Tu vas venir secouer les portes
avec des mains meurtries, des bribes
d'âme survivante, des grappes
de regards que la mort n'a pas éteintes,
avec aussi de durs outils
armés sous les haillons.

Le texte espagnol intégral du Canto General est disponible ici.

Je profite de cette occasion pour vous renseigner un document rarissime (sauf erreur, il n'en existe qu'un seul exemplaire sur tout le web !) et du plus grand intérêt : la traduction française du Morceau d’Architecture présenté par le Frère Allende à la Grande Loge de Colombie, le 28 août 1971 à Bogota.

Vous pouvez le trouver ici.

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