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Cadet

Publié le par Jean-Pierre Bouyer

La maçonnerie au secours de la République

Il y a sur le site mvmm un chapitre chansons antimaçonniques. C'est une nouvelle chanson de ce chapitre que je vais vous présenter aujourd'hui.

Mais avant d'y venir, il convient d'en exposer le contexte. Il est bien caractéristique de l'esprit de la maçonnerie française pendant la IIIe République ... esprit qui n'a d'ailleurs pas perdu son actualité de nos jours ...

La maçonnerie et le boulangisme

On sait que l'extraordinaire popularité, à partir de 1886, du général Boulanger (tant dans la gauche républicaine que, à droite, des bonapartistes et des monarchistes désireux de renverser la République) et ses ambitions politiques ont ébranlé la IIIe République et représenté jusqu'en 1889 la menace d'un coup d'état qui ne fut sans doute évité que par son indécision ou ses scrupules. 

La crainte d'une dictature avait entraîné, du côté de la gauche, une désaffection progressive, qui se concrétisa particulièrement en 1888.

Dans les loges, où beaucoup de frères (dont le célèbre pasteur Desmons) avaient initialement sympathisé avec la cause boulangiste, se produisit une réaction analogue. Des loges de plus en plus nombreuses se prononcèrent contre Boulanger. Le 23 mai 1888, le conseil de l'Ordre du Grand Orient, réuni en séance extraordinaire, adopta l'ordre du jour suivant :

Le conseil de l'Ordre,

Rappelant aux maçons qu'ils ont toujours à s'inspirer, dans leurs actes de citoyens, des principes de liberté, d'égalité et de fraternité, qui ont fait et font la force de notre institution, et à rester les fidèles et énergique défenseurs de la République, les adversaires résolus de la politique plébiscitaire et césarienne qui menace aujourd'hui la véritable démocratie, recommande expressément aux maçons, conformément à l'article 15 de la Constitution, d'éviter, dans les réunions purement maçonniques, les débats irritants que peuvent y soulever les questions politiques et particulièrement les questions de personnes.

On se fera une idée de la violence des conflits entre maçons boulangistes et antiboulangistes en lisant l'article le Boulangisme au Grand-Orient publié aux pp. 58-60 du n° de février 1889 de la revue La Chaîne d'Union relatant un incident survenu le 4 février (soit quelques jours après le triomphe électoral, après une campagne agitée, de Boulanger le 27 janvier, jour où il refusa de marcher sur l'Elysée) à la loge la République démocratique, bastion boulangiste dont le Vénérable Laguerre fut plus tard, comme un bon nombre de boulangistes, condamné pour cela par la justice maçonnique du Grand Orient.

Dans le cadre de la mobilisation antiboulangiste des républicains, en mai 1888 fut fondée, sous la présidence de Clémenceau, la Société des droits de l'homme et du citoyen.

ci-dessus : médaille de la Société (images, sous licence CC0, empruntées à cette page du Musée Carnavalet consultée sur le richissime site Paris Musées.)

Voici comment Wikipedia présente cette Société :

La Société des droits de l'homme et du citoyen est une ligue fondée en 1888 par Georges Clemenceau, Arthur Ranc, Jules Joffrin et Lissagaray.

Ce dernier en devint le secrétaire, tandis que Clemenceau préside la Société, qui vise à rassembler les diverses tendances républicaines contre la vague boulangiste qui menace de s'emparer du pouvoir. Elle réunit surtout des radicaux-républicains aux socialistes, les opportunistes proches de Jules Ferry préférant adhérer à l'Association nationale républicaine.

Elle se donne pour objet : « La défense de la République par la lutte sans merci contre toute entreprise de réaction et de dictature ».

La ligue s'étant formée au Grand Orient de France, rue Cadet, ses membres ont été qualifiés de « cadettistes » par leurs opposants.

Pour Denis Lefebvre, la Société des droits de l'homme et du citoyen « constitue la première manifestation de l'entrée de la Franc-maçonnerie dans la IIIe République. Elle avait aussi une autre finalité : expliquer dans les loges ce qu'était le boulangisme et ses dangers, alors que certains frères étaient séduits par le général... »

La chanson que nous mettons en ligne aujourd'hui sur le site (sur une page presque identique à celle-ci) moque lourdement, tout en en dénonçant le caractère maçonnique, la constitution en 1888 de cette Société des droits de l'homme et du citoyen. Elle marque aussi le mépris de ses auteurs pour le régime parlementaire (les parlementarisses sont assimilés à des fumisses).

La Compagnie J.C.R. d'Assurance mutuelle contre les risques électoraux du panneau à gauche de la couverture ci-dessus vise manifestement Joffrin, Clémenceau et Ranc, qui sont d'ailleurs caricaturés de gauche à droite dans cet ordre, affublés respectivement des qualificatifs sauveur - dictateur - protecteur.

Tous les noms cités dans la chanson (sauf Gelez, qui est sans doute Victor Gelez, 1845-1914, conseiller municipal républicain du XIe arrondissement) sont effectivement sur la liste (constituant une belle brochette de personnalités républicaines) des membres notables de la Société : Clémenceau - Joffrin - Ranc  - Lavy - Charles Laurent - Lacroix - Maret - Allemane - Mathé - Pelletan - Chautemps - Gaillard - Paulard - Chabert - Révillon - de La Forge - Brousse - Strauss - Boysset

D'autres fondateurs ne sont pas cités, comme Victor Schoelcher, qui selon sa biographe Anne Girollet (voir ici, p. 85), avait été pressenti pour la présidence mais l'a refusée pour raisons de santé, et Colfavru (maçon bien connu notamment par son discours historique), qui organisa le 3 juin 1888 une assemblée de nombreux maçons et loges, assemblée qui se termina par le vote presque unanime de l'ordre du jour suivant :

Les Francs Maçons des Orients de Paris et de la banlieue, réunis en Congrès à Paris (Cirque-d'Hiver), le 3 juin 1888:
Considérant que la Franc-Maçonnerie ne peut, sans manquer à ses tradition démocratiques, rester indifférente devant l'agitation plébiscitaire et césarienne tentée sur le nom d'un homme ;
Jettent le cri d'alarme et font appel à tout les Maçons de France pour protester contre la propagande boulangiste et pour défendre contre toutes ses attaques la cause de la Liberté et de la République. 

 Clémenceau (transformé  en Clément-Sot par le chansonnier), qui à ce moment était un anti-boulangiste de fraîche date (en 1886 il avait usé de son influence pour faire obtenir à Boulanger le poste de ministre de la Guerre), était la figure la plus marquante de cette réunion tenue au Grand Orient, alors qu'il n'était lui-même pas maçon. 

Même si les maçons étaient certainement fort nombreux parmi les autres participants, qu'est-ce qui explique que la réunion constitutive d'une société profane, qui serait présidée par un profane, ait eu lieu au siège du Grand Orient (plus exactement au Casino Cadet, qui est la partie de l'immeuble qu'après l'achat le Grand Orient avait dû sous-louer pour équilibrer ses finances et qui était affectée à des activités exclusivement profanes - et même, au grand scandale de nombreux maçons, parfois très profanes) ? 

La raison est très simple : cette réunion s'est tenue, le 23 mai, en même temps que la réunion du Conseil de l'Ordre mentionnée plus haut, et en concertation avec elle : on sait en effet que certains Conseillers ont fait la navette entre les deux réunions. 

Cliquez sur le lien ci-dessous pour voir l'imprimé d'époque.

En voici la transcription :

EN R’VENANT D’LA RUE CADET

Chanson-Monologue

Créée par le Citoyen CLEMENT-SOT

Au Grand Orient de France, le 24 Mai 1888

Paroles de LOUIS DIXI

Air : En r'venant d'la Revue

1
Comm’ chef des parlementarisses,
D’puis longtemps j’avais fait l’projet
De réunir tous les fumisses
Au Grand-Orient, rue Cadet.
Après avoir dressé l’programme,
Qui s’chantera sur la mêm’ gamme,
D’la réunion j’ai pris l’chemin
En chantonnant un gai refrain.
Arrivé le premier,
J’attendis sur l’palier,
Quand un parfum monta soudain :
Pour sûr alors c’était Joffrin.
Je lui fis les yeux doux,
Je tombai à ses genoux ;
L’ami Ranc survenant,
Là ce fut un embrassement.

2
Ensuite j’ouvris la séance
Par un discours très éloquent.
Chacun d’suite garda l’silence
Qu’on rompit pour l’applaudiss’ment.
D’un’ tartine, j’fis la lecture,
Afin d’combattr’ la dictature.
Puis à la fin d’ce document
On s’ad’mira mutuellement :
Lavy et Charles Laurent
S’faisaient mill’ compliments ;
Lacroix et l’maladif Maret
Comme des blageurs rigolaient;
Allemane est Mathé,
Disait le comité ;
Mais toujours le plus beau,
Sans contest’, c'est moi, Clémenceau.

REFRAIN
Tous souriants,
Affables et contents,
Nous étions épatants
Dans notr’ ivresse.
L’ami Joffrin,
Profitant d’mon béguin,
M’caressait l’casaqum
Avec tendresse.

3
Nous étions quatre cents dans l’temple, 
Pas un de moins, pas un de plus :
Ça suffit pour donner l’exemple
A ceux qui voudront être exclus.
C’chiffre démontr’ bien l’importance
Du traité d’notre sainte alliance.
Car on pourrait chercher ailleurs :
En d’hors d’nous, y a pas d’électeurs,
Comm’ le dit Pelletan,
Avec l’copain Chautemps,
En compagnie d’Monsieur Gaillard
D’Vaucluse, et d’son ami Paulard.
Et tous ont l’raisonn’ment
Du dign’ représentant.
Sur l’reste on dit raca :
La révision, connais pas ça.

4
Bref, comme il nous fallait conclure :
Je fis voter sans discussion
Le projet contr’ la dictature,
C’qui fut fait par acclamation.
Gelez fit un peu d’résistance
Pour une motion d’circonstance ;
Je ralliai mon ancien boudeur
Par un sourire en sa faveur.
Après ce vot’ final
Battant le général,
L’délire s’empara de nous :
Nous dansâmes comme des fous,
Chabert et Révillon
Conduisaient l’cotillon
D’La Forge chahutait,
Avec Brousse, Strauss et Boysset.

L'air : une chanson boulangiste

Selon cette page, En revenant de la revue (Paroles de Lucien Delormel et Léon Garnier, musique de Louis-César Desormes, 1886) est une chanson créée en mai 1886 à la Scala par Paulus, l’inventeur d’un nouveau genre de spectacle, le Gambilleur, qui amuse énormément le public : il chante tout en se promenant d’un bout à l’autre de la scène en dansant et en gesticulant et, au dernier refrain, hisse son haut de forme au bout de sa canne et entame le refrain Gais et contents… en chevauchant un cheval imaginaire.

On en trouve ici la partition et le texte, qui se termine par Moi j'faisais qu'admirer notre brave général Boulanger et qui selon Wikipedia présente une satire de la petite-bourgeoisie séduite par le général Boulanger, racontant un pique-nique patriotique virant à la bacchanale :

Je suis l'chef d'une joyeuse famille,
D'puis longtemps j'avais fait l'projet
D'emmener ma femme, ma sœur, ma fille
Voir la r'vue du 14 juillet ...

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