Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

FSB5

Publié le par Jean-Pierre Bouyer

Force, Sagesse et Beauté

(5/5) à qui la Force ? à qui la Beauté ?

bandeau de la p. 7 d'un Recueil de chansons de la très-vénérable Confrairie des francs-maçons publié (censément) à Jérusalem en 1772

Dans le cas (le plus fréquent, comme on l'a vu au chapitre précédent) où c'est bien la Sagesse qu'incarne le Vénérable, comment se répartissent la Force et la Beauté entre les 2 Surveillants ?

Voyons ce qu'en disent les Three distinct Knocks à la suite du texte déjà cité dans l'article précédent au sujet du Vénérable (p. 29 de l'édition 1775) :

ce que par exemple Chappron en 1812 exprime, de manière tout-à-fait symétrique, dans son Nécessaire maçonnique (p. 89) par :

D. Que représente celui [le pilier] de la Force ?
R. Le 1er Surv.'. à l'Ouest.
D. Que représente celui de la Beautè ?
R, Le 2nd Surv.'. au Sud.

Une telle attribution de la Beauté au 2d Surveillant et de la Force au 1er semble actuellement généralisée tant dans la maçonnerie française que dans la maçonnerie anglo-saxonne.

On la trouve aussi dans des textes italiens, par exemple ici :

La Saggezza rappresenta il Ven. all’Est, la Forza il 1° Sorv. all’Ovest, la Bellezza il 2° Sorv. a Sud.

Mais il existe - ou a existé - des défenseurs de l'option inverse.

C'est précisément en Italie, sur cet autre site, qu'on peut lire :

La Forza è attribuita al Secondo Sorvegliante. Egli presiede all’educazione degli Apprendisti. La parola sacra dell’Apprendista, che corrisponde al nome della colonna B..., significa, del resto, Forza.

La Bellezza è attribuita al Primo Sorvegliante che presiede all’educazione dei Compagni.

Un autre site italien (logiaminerva, maintenant inaccessible) partageait cet avis :

Il Maestro Venerabile corrisponde alla Saggezza, il 1° Sorvegliante alla Bellezza, il 2° Sorvegliante alla Forza.

On trouve aussi cette identification de la Force aux Apprentis et de la Beauté aux Compagnons dans des textes francophones, par exemple en 1763 dans les Rituels du marquis de Gages :

D.·. Quelles lettres se trouvaient sur ces colonnes ?
R.·. Sur celle des Apprentis, les lettres J.·. , F.·.. Sur celle des Compagnons B.·., B.·..
D.·. Que signifient ces quatre lettres ?
R.·. Les deux premières Jakin et Force, les deux autres Booz et Beauté.

Discussion

Voyons la justification que donne, de la pratique la plus traditionnelle, la littérature ancienne.

A la suite de ce qui est cité plus haut, les Three Distinct Knocks (p. 29 de l'édition 1775) donnent la justification suivante :

- Why should the Master represent the Pillar of Wisdom?
- Because he gives instructions to the Crafts to carry on their work in a proper manner, with good harmony.
- Why should the Senior Warden represent the Pillar of Strength?
- As the Sun sets to finish the day, so the Senior Warden stands in the West to pay the hirelings their wages; which is the Strength and support of all business.
- Why should the Junior Warden represent the Pillar of Beauty?
- Because he stands in the South at high twelve at noon, which is the beauty of the day, to call the men off from work to refreshments, and to see that they come on again in due time, that the master may have pleasure and profit therein.

ce dont par exemple le Nécessaire maçonnique de Chappron donne (p. 90) la transpositions dans ce texte, qui est, lui aussi, la continuation de celui cité plus haut :

D. Pourquoi les Mm. à l'Est représentent-ils le pilier de la Sagesse ?

R. Parce qu’ils dirigent les ouvriers et maintiennent l'harmonie parmi eux.

D. Pourquoi le 1er Surv . représente-t-il le pilier de la Force ?

R. Parce que le Soleil finit sa carrière à l'Ouest, ainsi le 1er Surv. se tient dans cette partie pour payer les ouvriers, dont les gages sont la force et le soutien de leur existence.

D, Pourquoi le 2nd. Surv.'. , est-il celui de la Beauté ?

R. Parce qu'il se tient au Sud, qui est le milieu de la beauté du jour pour faire reposer les ouvriers et voir s'ils reviennent dans le temps prescrit à l'ouvrage, afin que le Maître profite de leur travail.

Cette explication très alambiquée est fort peu convaincante et on peut même la trouver totalement arbitraire : Le 1er Surveillant représenterait la Force parce qu'il paie les salaires et que les salaires sont la force de l'existence ? Pourquoi midi est-il "la beauté du jour" ? Et pourquoi cette coïncidence (supposée) de l'heure de midi et de la beauté serait-elle la principale caractéristique de l'activité d'horloge pointeuse du 2d Surveillant (qui d'ailleurs, dans la plupart des Loges, ne siège plus sur la colonne du Sud) ? Qu’est-ce qui justifie le commentaire donné sur cette page, selon lequel le soleil méridien serait the most beautiful object in the heavens (le plus bel objet dans les cieux) ?

Laborieuses attributions

N'étant pas de ceux qui se pâment devant chaque phrase d'un Rituel ancien au motif qu'il s'agirait de reflets d'une sagesse immémoriale nous légués par de grands initiés, et qu'à ce titre ils doivent être respectés, vénérés et considérés comme immuables, je ne me sens aucunement gêné aux entournures pour émettre l'opinion (qui reste de toute manière une opinion purement personnelle) que, dans ce cas-ci, de telles justifications relèvent d'un grand n'importe quoi, laborieusement imaginé a posteriori (et d'ailleurs fort tardivement) pour pouvoir donner, d'une pratique consacrée par l'usage, une explication doctorale se prétendant rationnelle.

Tout aussi artificiels et arbitraires me paraissent d'ailleurs être les autres systèmes de correspondances avec Force, Sagesse, Beauté proposées par divers auteurs, par exemple (sans nous attarder aux spéculations de Wirth, qui y voit d’antiques déesses auxquelles les imagiers du Moyen Age ont consacré trois des vingt-deux compositions allégoriques du tarot ou de Boucher qui y associe trois des séphiroth de la Kabbale) :

- des traits moraux, dont on trouve différentes versions (d'ailleurs contradictoires !), par exemple :

= dans le Catéchisme des Francs-Maçons en 1744 (p. 67) :

La Force qui jamais ne succombe aux erreurs,
La simple & l'aimable Sagesse ,
La Beauté pure & sans ivresse,
Voilà les Femmes de nos cœurs.

= dans le Nouveau Catéchisme en 1783 (p. 25) :

D. Quelles sont ses qualités [du maçon] ?
R. Force, Sagesse, & Beauté.

D. Comment réunit-il en lui ces trois qualités ?
R. Sa Force est dans l’union avec ses Frères ; sa Sagesse, dans les mœurs ; & sa Beauté, dans son caractère.

= dans l'Orateur franc-maçon en 1766 (p. 20) :

la Sagesse de la Maçonnerie consiste dans le retranchement des passions & des vices, sa beauté dans l'assemblage de toutes les vertus, sa force dans ses douces & victorieuses impressions sur les esprits & sur les cœurs.

= dans Le Franc-maçon dans la république ou réflexions apologiques sur les persécutions des francs-maçons, par un membre de l'Ordre de Philipp F. Steinheil en 1746 (p. 58) :

Les trois piliers du Temple de Salomon, appelés suivant la tradition, force, sagesse, & beauté, me semblent exprimer tout son caractère [du maçon]. Il lui faut beaucoup de force pour bien entreprendre sa tâche ; pas moins de sagesse, pour la conduire, & lors qu'une fois il a réussi aux premiers deux points, un certain agrément répandu sur ses actions avec esprit, leur sert sans doute de beauté & d'un grand ornement.

- des personnages ; citons-en deux exemples :

= dans un Rituel de Maître REAA en 1838 (p. 18) :

D. Qu’est-ce qui soutient votre loge ?
R. Trois grands piliers.
D. Qui sont-ils ?
R. Sagesse, force et beauté.
D. Que représentent-ils ?
R. Trois grands maîtres : Salomon, roi d’Israël ; Hiram, roi de Tyr, et Hiram-Abif, qui fut tué.

= Roger Dachez, à la suite de Désaguliers, évoque les 3 personnes de la Trinité, alternativement sous la forme Force du Père ; Sagesse du Fils ; Bonté ou Grâce du Saint-Esprit et sous la forme  la Force du Père, la Sagesse du Fils, la Beauté du Saint-Esprit, mais une telle ascendance est vivement contestée par Marc Labouret dans le paragraphe Les trois piliers ne sont pas trinitaires de sa page Des origines chrétiennes ?

- les 3 ordres d'architecture décrits par Vitruve : Selon ce texte égyptianisant (p. 36), les chapiteaux  dorique,  ionique  et  corinthien  correspondent  à  la Sagesse, la Force et la Beauté. Selon d'autres commentateurs au contraire, la colonne dorique évoquerait la Force parce qu'elle est massive, l'ionique la Sagesse parce qu'elle est gracieuse, et la corinthienne la Beauté parce qu'étant la plus ornementée elle serait la plus belle (?).

La Beauté pour orner ???

Ouvrons ici une parenthèse pour commenter ce dernier aphorisme : la plus belle, ce serait donc la plus ornementée ?

Relevons à quel point une telle affirmation relève d'une esthétique dépassée, considérant (comme dans la phrase Sagesse pour inventer, Force pour soutenir et Beauté pour orner) que la beauté résulte d'ajouts ornementaux plutôt que de l'élégance des proportions. Qui oserait refuser le qualificatif de beau à une construction cistercienne dépourvue de tout ornement ? Et, précisément, n'est-il pas dit, dans de nombreux catéchismes d'Apprenti, que la vertu n'a pas besoin d’ornements ?

abbaye cistercienne de Sénanque

A cette phrase traditionnelle Sagesse pour inventer, Force pour soutenir et Beauté pour orner, ne serait-il pas intelligent de substituer, comme certains rituels : Sagesse pour tracer le plan de l’édifice ; Force pour le construire ; Beauté de l’œuvre achevée ?

Rêvons un peu ...

Nous voilà donc - dans l'hypothèse où c'est bien la Sagesse qui est attribuée au Vénérable - devant deux options pour partager Force et Beauté entre, d'une part le 1er Surveillant et les Compagnons, d'autre part le 2d Surveillant et ses Apprentis.

Nous avons vu quelques exemples des raisonnements - ou des postulats - qui au fil du temps ont été présentés (oserais-je dire fabriqués ? ) pour justifier l'une des options aux dépens de l'autre. Certaines sont d'un intérêt historique ou symbolique incontestable. Par exemple, l'ouvrage de Désaguliers et Dachez, Les trois grands piliers de la franc-maçonnerie (Dervy 2019), se lit comme un roman.

Mais le rôle des symboles maçonniques est-il de nous faire méditer sur leur histoire passée, ou sur le message moral de la franc-maçonnerie d'aujourd'hui ?

Pour trancher ce débat, plutôt que de ratiociner sur des pratiques opératives supposées, des usages anciens souvent contradictoires, et des sources bibliques improbables, ne serait-il donc pas plus maçonnique, après une cartésienne table rase, d'entreprendre une réflexion à nouveaux frais  visant à refléter ce que représente pour nous, maçons du XXIe siècle, le travail spéculatif maçonnique qui doit nous mener aux nouveaux progrès en maçonnerie que nous venons faire en Loge ?

Risquons-nous y.

Pour ma part, je vois deux arguments tendant à attribuer la Force (associée au Soleil) aux Apprentis et la Beauté (associée à la Lune) aux Compagnons.

1. réfléchissons un peu au travail qui est attendu de l'Apprenti : acquérir les rudiments de technique nécessaires pour dégrossir la pierre brute. De quoi cela relève-t-il : d'un travail de force ou d'une recherche de beauté ?  N'est-ce pas seulement après avoir acquis quelque habileté dans l'utilisation du ciseau et du maillet qu'on peut se soucier de la beauté de son travail ? Steinheil n'a-t-il pas raison d'écrire (cfr ci-dessus) que il lui faut beaucoup de force (au maçon) pour bien entreprendre sa tâche ?

2. quand tombe son bandeau, quelle est la lumière que perçoit le futur Apprenti ? C'est une lumière qui, après son parcours dans l'obscurité, ne peut que l'éblouir, comme une illumination. C'est une lumière solaire. C'est la lumière de midi, celle qui éclaire le tout début (c'est-à-dire à la fois l'ouverture des travaux et l'Apprentissage) du travail maçonnique.

Et ce n'est qu'après avoir beaucoup écouté et réfléchi pendant l'apprentissage que le Compagnon réalise que la lumière maçonnique, ce n'est pas cette lumière méridienne si éclatante qu’elle anéantit les nuances, mais que c’est au contraire une lumière tout en nuances, une lumière lunaire, qui sculpte les objets en leur donnant plus de relief par le contraste entre la lumière et l’ombre, c’est le jeu changeant de la lumière et de l’ombre, du noir et du blanc du pavé mosaïque, qui nous permet de multiplier les points de vue afin de mieux percevoir et de mieux comprendre.

Mais ceci n'est qu'un point de vue personnel ! Et il y en a (heureusement) bien d'autres ! N'est-ce pas précisément la libre expression de cette diversité des points de vue possibles qui fait la richesse du symbolisme maçonnique et qui justifie la variété des rituels ?

bronze (1910) de Jules Van Biesbroeck, dans le parc de la place Paul de Smet de Naeyer à Gand.

Commenter cet article