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FSB4

Publié le par J. P. Bouyer

Force, Sagesse et Beauté

(4/5) Vénérable Sagesse
ou Vénérable Beauté ?

Après avoir examiné, au long de 3 articles, quelques apparitions, en diverses langues, du triplet Force, Sagesse, Beauté dans la littérature maçonnique (et particulièrement dans le chansonnier), intéressons-nous à l'ordre dans lequel apparaissent les 3 éléments de ce triplet.

Cet ordre a-t-il de l'importance ? Si oui, quelle est sa signification ? Et est-il par importance croissante ou décroissante ?

Avant d'examiner cette question, voyons d'abord (à partir d'une recherche Google) si certains ordonnancements sont (en français) plus fréquents que d'autres. Il y a 6 possibilités, dont deux trustent les fréquences : l'ordre Force Sagesse Beauté représente 42 % des occurrences, et Sagesse Force Beauté 41 %.

gravure du XIXe siècle

Force vient en tête dans plus de 50 % des cas, et Sagesse dans 44 %, ce qui ne laisse même pas 6 % pour Beauté.

Et Beauté vient en 3e position dans 83 % des cas.

Est-ce une simple question d'euphonie, ou bien l'ordre choisi est-il en rapport avec celui des fonctions dans la Loge (Vénérable, 1er Surveillant, 2d Surveillant) auxquelles le rituel associe les trois qualités ?

Vénérable Sagesse ...

On sait que le plus souvent c'est la Sagesse qui est associée au Vénérable et qui est donc considérée comme le couronnement des deux autres.

Cela correspond d'ailleurs à la tradition, telle que la rapportent par exemple les Three distinct Knocks (p. 29 de l'édition 1775) :

Mas. Who doth the Pillar of Wisdom represent? (qui est représenté par le pilier Sagesse ?)
Ans. The Master in the East (le [Vénérable] Maître à l'Orient).

... ou Vénérable Beauté ?

Il existe cependant (particulièrement, si mes informations sont exactes, en Belgique, où l'autonomie des Loges dans la rédaction de leurs rituels est beaucoup plus grande qu'en France) des Loges où c'est la Beauté qui préside, les justifications de ce choix étant que l'obtention de la Beauté est censée nécessiter à la fois Force et Sagesse, et que la Beauté est la suprême vertu qui caractérise une œuvre d'Art (Royal).

Un cantique paru en 1807 dans les Annales maçonniques de Caillot semble justifier cette interprétation :

La phrase Je vis aussi force sagesse ... Sept ans après, mon allégresse augmenta, voyant la beauté donne en effet à penser que c'est ici la beauté qui est associée au grade de Maître ... et à son âge.

C'est bien la même logique qu'on trouve en 1748 dans le Nouveau catéchisme des francs-maçons de Travenol, où l'on peut lire (p. 41), dans la description du Tableau de Loge :

Au dessous [de la fenêtre d'Orient], où ils supposent un troisième Pilier, Beauté. Sur l'une des deux Colomnes (sic) réelles, Force & un grand J. qui veut dire Jakhin, & sur l'autre Sagesse & un grand B. qui veut dire Booz

ce qui correspond bien à l'illustration proposée :

C'est encore la Beauté qui est l'apanage de la maîtrise, et Sagesse et Force (mais ici dans l'ordre inverse : la Sagesse est dévolue à l'Apprenti et à la colonne J) ceux des deux autres grades, à cette page (93) d'une édition 1786 du Recueil précieux de la maçonnerie adonhiramite :

En conclusion, on voit donc que, même si - sauf erreur - elle semble actuellement complètement abandonnée dans la maçonnerie française, l'attribution de la Beauté au Vénérable a de sérieuses références remontant au XVIIIe siècle.

Les 3 Colonnes Force, Sagesse et Beauté, dans le Mutus Liber Latomorum, sont de même style (contrairement à un usage qui est développé dans le chapitre suivant de la présente étude) mais de hauteur différente (ici aussi, c'est la Beauté qui domine, mais l'ordre d'importance est Beauté-Sagesse-Force).

Faut-il regretter de telles divergences dans les pratiques ... ou s'en féliciter ???

Tout dépend de la manière dont on considère la gestion des rituels en franc-maçonnerie.

Une première option est celle de l'uniformité absolue, soit que l'on considère une version donnée comme une vérité absolue et intangible, ayant un caractère sacré ou quasi-sacré, soit qu'on juge indispensable qu'un maçon se présentant en visiteur dans une autre loge se trouve rassuré en constatant que rien ne trouble la parfaite conformité régnant sur toutes les loges et constituant un gage de leur régularité.

C'est visiblement l'option prise par le Grand Orient de France à la fin du XVIIIe siècle : en 1784, il décide de codifier les rédactions et les instructions des trois grades symboliques ; en 1785, les rituels des 3 grades sont adoptés, dans un esprit que traduit l'avant-propos du rituel d'Apprenti :

Un autre point non moins important est l'uniformité, depuis longtemps désirée, dans la manière de procéder à l'initiation.

Animé de ces principes, le Grand Orient de France, s'est enfin occupé de la rédaction d'un protocole d'initiation aux trois premiers grades, ou grades symboliques. Il a cru devoir ramener la maçonnerie à ces usages anciens que quelque novateurs ont essayé d'altérer, et d'établir ces premières et importantes initiations dans leur authentique et respectable pureté. (ndlr : le retour aux usages anciens, non autrement précisés, est fréquemment utilisé pour justifier de nouveaux choix ...)

Les loges de sa correspondance doivent donc s'y conformer de point en point, afin de n'offrir plus aux maçons voyageurs une diversité aussi révoltante que contraire aux vrais principes de l'art maçonnique.

Plutôt que de rassurer le maçon voyageur, l'autre option - qui, évidemment, dénie qu'aucune formulation puisse avoir un caractère sacro-saint ou même incontournable - s'applique à l'intriguer, à le faire réfléchir, à s'interroger et à interroger autour de lui : C'est différent de ce que je suis habitué à voir, pourquoi ? ... C'est très différent, et pourtant je ressens que c'est bien la même chose, exprimée autrement ; le message au fond est le même, mais je comprends peut-être mieux toute sa richesse en le voyant sous un autre éclairage qui en met en relief des aspects que je n'avais pas encore perçus.

Éloge de la diversité

Si tu diffères de moi frère loin de me léser tu m'enrichis : on sait que la fameuse inscription qui figure au bas de l'escalier de l'Hôtel Cadet, siège du Grand Orient de France, est apocryphe, la phrase authentique de Saint-Exupéry dans Lettre à un otage étant plutôt Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente.

Une Loge est d'autant plus riche que ses membres différent.

Une forêt diversifiée résiste mieux aux ravageurs qu'une forêt monospécifique.

Entendre plusieurs interprétations différentes d'une œuvre musicale permet de mieux la goûter.

Un écosystème est d'autant plus résilient qu'il est varié.

Et la Franc-maçonnerie, ne serait-elle pas d'autant plus riche que ses expressions seraient variées ?

Les maçons, qui s'escriment à faire, dans tous les domaines, l'éloge de la diversité puisque - avec raison - ils y voient une richesse, y renonceraient-ils quand il s'agit de leurs rituels ? Penseraient-ils, à l'instar du Grand Orient voici presque deux siècles et demi (et également de bien des Obédiences actuelles), qu'elle est révoltante et contraire aux vrais principes de l'art maçonnique ? Et quels sont d'ailleurs ces vrais principes de l'art maçonnique qui rendent la diversité assez révoltante pour que le GO, sans d'ailleurs les énoncer, s'abrite derrière eux pour justifier son jacobinisme centralisateur ?

La question (très maçonniquement incorrecte ? ) se ramène peut-être à celle-ci : la Franc-maçonnerie est-elle un mouvement ou une Institution ?

(à suivre : le chapitre suivant creusera la question des places respectives de Force et de Beauté)

En prime ci-dessous : une autre version (permettant de suivre sur la partition) que celle du chapitre précédent, pour la scène finale de la Flûte Enchantée.

Heil sey euch Geweihten! Ihr drangt durch die Nacht,
Dank sey dir, Osiris und Isis, gebracht!
Es siegte die Stärke, und krönet zum Lohn
die Schönheit und Weisheit mit ewiger Kron'!

Gloire à vous, initiés ! Vous avez vaincu la nuit. 
Nous vous rendons grâce, Osiris et Isis ! 
La Force a triomphé et couronné
la
Beauté et la Sagesse pour l'éternité !

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Daxad 06/11/2020 11:42

En latin, on trouve aussi dès 1751 (Le Maçon Démasqué) : Hic posuere locum virtus sapientia forma.
Dans une patente de la SOT en 1751 on trouve aussi Sapientia Fortitudo Pulchritudo et dans Ragon Fortitudo Sapientia Pulchritudo.