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Trois aspects des Loges d'Adoption

Publié le par J. P. Bouyer

Trois aspects bien différents des Loges d'Adoption

Nous sommes le 8 mars : adoptons donc le sujet du jour, mais en l'abordant sous un angle particulier, celui de l'égalité en maçonnerie.

Ce n'est point à Anderson qu'il eût fallu proposer de se lever pour les droits des femmes - et en particulier pour leur droit à entrer en maçonnerie. Sur cette question, il s'était fait sa religion (plutôt s'asseoir dessus que se lever pour), et il l'avait clairement exprimée au Titre III des Obligations d'un Franc-maçon :

(Les Personnes admises comme Membres d'une Loge doivent être des Hommes bons et loyaux, nés libres, et d'un Age mûr et discret, ni Serfs, ni Femmes, ni Hommes immoraux et scandaleux, mais de bonne Réputation.)

Et pas question de faire la moindre exception : Comme elle n'était qu'une Femme, elle ne pouvait être reçue dans la Franc-Maçonnerie, dit-il en parlant de la reine Elisabeth Ière.

En France par contre, c'est dès le XVIIIe qu'un certain droit d'accès à la maçonnerie fut reconnu aux femmes. Mais certainement pas à un accès égalitaire : chacun sait que les fameuses Loges d'Adoption n'étaient maçonniques que de nom, puisque, comme on le lit ici en 1807, La Maçonnerie des Dames, appelée Maçonnerie d'Adoption, tire son nom de ce que les Maçons adoptent dans leurs travaux particuliers, à ces grades, des Dames auxquelles ils donnent connaissance des mystères qui font la base de cette Maçonnerie, qui est toute particulière, et n'a pas de rapport à la Franche-Maçonnerie des hommes.

Le Grand Orient de France, qui les a instituées en 1774, écrira en 1787 qu'il les considère moins comme des ateliers maçonniques que comme des assemblées de récréation qu'une loge se permet à la suite de travaux plus sérieux pour se délasser et se rapprocher des personnes qui lui sont chères... et que leur sexe éloigne de nos mystères.

La plupart des traces disponibles des réunions de Loges d'Adoption montrent bien - même s'il y a des exceptions - qu'il s'agit surtout d'événements mondains destinés à des membres des couches supérieures de la population.

Je viens précisément d'en mettre en ligne aujourd'hui, sur le site du musée, un exemple très célèbre : la réunion inaugurale en 1819 de la Loge d'Adoption Belle et Bonne, présidée par celle que Voltaire avait ainsi surnommée, sa nièce la marquise de Villette.

Il s'agissait surtout d'un grand événement mondain (la liste des participants est un véritable bottin mondain), d'ailleurs terminé par un bal qui, selon Clavel (qui en donne l'illustration ci-dessous) se prolongea une partie de la nuit.

Le discours prononcé par Belle et Bonne ce jour-là est strictement conforme à la logique patriarcale de l'époque : Les femmes sont des anges de paix et d’union sur la terre ; elles sont les fleurs de l’humanité et comme une seconde providence pour l’homme. Leur mission est d’inspirer l’amour du bien et d’en offrir l’exemple. Elles ne sont que des fleurs vivantes de l’humanité, qui embellissent pour l’homme les sentiers escarpés et difficiles de la vie.

Le cantique chanté ce jour-là est tout-à-fait dans la ligne des cantiques d'Adoption du siècle précédent, en marivaudant sur le thème de la responsabilité féminine dans le péché originel et dans sa soi-disant rédemption par le retour au jardin d'Eden (que figure traditionnellement la Loge d'Adoption).

Ce tablier montre bien que la thématique de l'Adoption fait référence, non pas à la construction comme la maçonnerie, mais à la Bible - ici le jardin d'Eden.

Fondée en 1771, la Loge dijonnaise de la Concorde regroupait notamment de nombreux magistrats.

Elle avait une Loge d'Adoption, où l'on rencontrait les premières dames de la province, telles que  la présidente de Daix. En 1782, celle-ci y prononça un discours d'un ton bien différent.

J'en ai extrait le passage suivant :

Ô mes sœurs, jouissons d'un honneur qui venge notre sexe des injures multipliées qu'on lui a faites si longtemps. Applaudissons-nous d'avoir trouvé des hommes justes, qui au lieu de nous offrir cette condescendance, cette soumission apparente, gages trop certains de l'orgueil et de la supériorité, nous présentent une association, un partage, signes précieux de l'estime et de l'égalité. Justifions leur jugement, faisons voir que nous ne sommes pas condamnées aux seuls égards que la bonté accorde à la faiblesse, aux seuls hommages que la distraction prodigue à la frivolité, ou que la séduction prépare à la vanité. Montrons-nous supérieures à toutes ces petites rivalités qu'on nous a trop légèrement et trop généralement reprochées. Prouvons enfin que le charme de la concorde, que le lien de l'estime, que le sentiment céleste de l'amitié, que les soins touchants de la bienfaisance, que les travaux sévères de la raison, en un mot que jusqu'au mérite difficile de la discrétion, peuvent aussi devenir notre partage, et comme il n'est pas de sexe pour les âmes, il n'en est pas non plus pour les vertus.

Voilà donc, dès le XVIIIe, une Loge d'Adoption où l'on se glorifie de pratiquer une réelle égalité.

C'est d'ailleurs dans la même loge que, la même année, un Frère poète exprime galamment son mépris pour le temps révolu où les femmes étaient exclues des Loges :

Qu'ils étaient dupes nos aïeux !
Lorsque, pour chercher la lumière,
Ils avaient défendu par une loi sévère
De se servir de deux beaux yeux.     (bis)
Leur vertu n'était que rudesse ;
Et sourds, hélas ! à la voix du désir,
Ils croyaient trouver la sagesse     (bis)
Où n'était pas le plaisir.

Après avoir vu un exemple de loge d'Adoption conforme à la logique patriarcale et de loge d'Adoption s'affirmant comme réellement égalitaire, voyons un exemple de féminisme agressif et revendicatif, qui n'ambitionne pas l'égalité entre l'homme et la femme, mais la supériorité et la domination de la femme sur l'homme.

Le lecteur sera sans doute surpris d'apprendre que cet exemple remonte ... au XVIIIe siècle.

Il est mentionné dans plusieurs ouvrages tels que :

- Les premières francs-maçonnes au siècle des Lumières par Janet Burke & Margaret Jacob (Presses universitaires de Bordeaux, 2010)

- Femmes et franc-maçonnerie : Trois siècles de franc-maçonnerie mixte en France (de 1740 à nos jours) par GISÈLE ET YVES HIVERT-MESSECA (Dervy, 2015)

- La longue marche des franc-maçonnes : France, Grande-Bretagne, États-Unis par Cécile Révauger (Médicis,  2017)

Ce sont Janet Burke & Margaret Jacob qui, à ma connaissance, ont été les premières à révéler ce rituel du haut grade d'Amazonnerie anglaise dont elles publient un manuscrit parmi ceux qu'elles ont retrouvé.

Une autre version (couverture ci-dessous) a été découverte à Lyon par Claude Guillon.

Cette société est androgyne, mais, contrairement à ce qui se passe normalement dans les loges d'Adoption, c'est la Reine des Amazones qui dirige les travaux, cependant que les hommes n'y jouent aucun rôle significatif.

La thématique est évidemment inspirée des légendes antiques sur les Amazones.

Amazone antique, telle que représentée au Recueil de tous les costumes des ordres religieux et militaires de Jacques Charles Rabelli-Bar en 1784.

On jugera du caractère révolutionnaire de cette institution par ces quelques extraits, particulièrement significatifs, de ce manuscrit proposé par Burke et Jacob :

D. Qu'ordonnent ces lois ?
R. Quatre commandements principaux.
D. Quel est le premier ?
R. Il ordonne aux femmes de secouer le joug des hommes et de regarder comme des tyrans ceux qui refusent de se soumettre à leurs ordres.
D. Pourquoi cela ?
R. Parce qu'il est naturellement honteux aux femmes d'obéir à ceux qu'elles mettent au monde, qu'elles allaitent et qu'elles élèvent.
D. Ne serait-il pas également honteux aux hommes de leur obéir ?
R. Non.
D. Pourquoi ?
R. Parce que l'amour, qui est un mouvement de la nature, ayant de tout temps asservi la volonté des hommes sous le joug de l'objet qu'ils aiment, il s'ensuit que la tyrannie seule a pu les porter à priver le beau sexe des connaissances, des emplois qu'ils devraient au moins partager avec lui.
D. Quels sont ces connaissances et ces emplois ?
R. L’étude des sciences, les Dignités, les charges de l'État et le maniement des armes.
...

D. Quel âge avez-vous ?
R. Treize ans.
D. Pourquoi répondez-vous ainsi ?
R. Parce que les anciennes Amazonnes ne menaient leur fille à la guerre qu’à l’âge de treize ans. C’est pourquoi aussi on n’admet personne au Conseil au dessous de cet âge.
D. A quel âge leur donnait-on les sciences ?
R. Lorsqu’elles avaient donné des preuves de leur courage dans les combats en faisant des prisonniers. C’est pourquoi on ne communique les autres grades aux Amazonnes de ce siècle qu’après qu’elles ont donné des preuves de leur intelligence sur les privilèges naturels en réduisant les hommes à leurs devoirs.
D. Mais ces grades scientifiques dont vous parlez ne sont-ils pas plutôt capables de décourager le beau sexe sur l’entreprise du rétablissement de ses droits que de l’y exciter.
R. Non, parce que l’auteur de la nature ayant partagé les intelligences avec une parfaite égalité, dans l’un & l’autre sexes, lors de la création, il s’ensuit que toutes les connaissances leur étant communes seront comprises avec facilité, lorsqu’on aura tiré le rideau de l’imposture qui les voile aujourd’hui.
D. Qu’entendez-vous par le rideau de l’imposture ?
R. J’entends le faux des grammaires, l’illusion des méthodes & la barbarie des termes que la férocité des hommes a répandu sur les sciences à dessein d’en priver le beau sexe & ceux d’entr’eux qui le méprisent.
D. De quelle manière ces grades montrent-ils donc ces sciences ?
R. A l’exemple du créateur, sous le joug de la raison & du plaisir.

...

D. Quelle est la 3° loi des Amazonnes ?
R. La communauté des biens en parts égales entre les Amazonnes et les Patriarches.
D. Quels étaient les Patriarches et pourquoi entrent-ils en partage ?
R. C'est que, lors de la défaite des Scythes, il ne resta dans la ville que des hommes très âgés, dont la plupart étaient pères des Amazonnes ; et les reines ordonnèrent qu'ils auraient entrée au Conseil. afin de les aider de leur prudence et de leur expérience ; et qu'en reconnaissance ils partageraient les biens du royaume, à parts égales, avec les Amazonnes.
...

D. Quelle est la 4e loi ?
R. De ne choisir des époux que parmi les prisonniers.
D. Comment les Amazonnes se conduisaient-elles dans le mariage ?
R. Elles observaient trois choses : l’autorité sur leurs époux, l'exclusion des enfants mâles, et l'éducation de leurs filles.
D. Expliquez-nous la première ?
R. Leurs époux n'avaient aucun droit judiciaire, et elles les excluaient de leur lit pendant la guerre.

Bien sûr, dans les rituels maçonniques, tout est symbole ; mais cette société des Amazones, qui est (presque) l'exact négatif photographique de la société patriarcale masculine et de ses déséquilibres, constitue un symbole particulièrement audacieux, propre à remuer des idées d'anticipation même s'il n'était pas pris au pied de la lettre.

Vous pouvez également consulter les pages proposées sur le même sujet les années précédentes :

- Le combat pour l'égalité des sexes en maçonnerie (2019)

- Ragon et la mixité (2018)

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