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Les 3 questions (4/5)

Publié le par J. P. Bouyer

Les 3 questions (4/5)

BRAD

Après, dans les 3 chapitres précédents de cette série (1, 2, 3), nous être intéressés aux 3 questions traditionnelles lors de la décennie 1840, revenons un peu en arrière, car nous avons trouvé des traces - y compris musicales - de leur usage sous l'Empire.

La première est assez amusante. Nous la devons au Frère Brad.

Jean-Louis Brad, médecin militaire, s'est taillé un beau succès dans les loges de l'Empire en exploitant sous diverses formes le thème, fort à la mode à l'époque, de l'initiation de personnages mythologiques, notamment dans les poèmes Vénus maçonne, les Grâces Maçonnes, l'Amour Maçon, les Maçons de Cythère, dont des extraits ont été publiés dans divers chansonniers.

Il est signalé comme membre de la Loge grenobloise des Coeurs Constan[t]s :

Il est ensuite Orateur de la Loge d'Alexandrie (Italie) les Amis de Napoléon le Grand.

Vénus maçonne est un long poème scénique publié par Brad en 1807 et dédié à sa Loge grenobloise des Coeurs Constan[t]s.

Il raconte l'initiation de Vénus, avec tous les détails de la cérémonie telle sans doute qu'elle se présentait à l'époque : chambre des réflexions - préparation - interrogations - trois questions écrites - voyages - immersion dans l'eau - coupe d'amertume - saignée - cachet de l'ordre - aumône - accusations - dernière épreuve, les enfers (avec choeur d'ombres) - serment - réception - 1ère lumière - 2e lumière - mot, signe et attouchement - baiser fraternel. 

C'est évidemment le chapitre Les trois questions écrites ou la profession de Foi qui nous intéresse particulièrement.

Dieu, l'immortalité, et les devoirs envers autrui sont en effet l'objet des 3 questions posées à Vénus.

Belle profane, à quel dieu croyez-vous ?

est la première question posée par le Vénérable.

et la réponse de Vénus est tout-à-fait dans la norme :

Je crois au dieu que l'univers
Reconnait pour son Architecte,
Dont la main au plus haut des airs 
Soutient cette voûte céleste ; 
Au dieu de qui la majesté 
Annonce le roi de la terre, 
Tandis que sa noble bonté 
Le montre aux humains comme un père.

Ce Dieu que dans mon cœur j'admets, 
Tout me parle de sa puissance ; 
Le soleil me dit ses bienfaits ; 
L'amour m'annonce sa présence ;
Son trône est au-dessus des dieux ; 
Il est sur des lèvres mi-closes, 
Et son nom se lit dans les cieux 
Comme sur la feuille des roses.

Voilà qui est favorablement accueilli par le Vénérable, lequel sollicite aussitôt Vénus pour qu'elle donne son avis sur l'immortalité :

Fille des dieux, sur la divinité,
Nous admettons votre noble croyance,
Et vous devez nous dire, en conséquence,.
Si vous croyez à l'immortalité,

Et c'est une réponse aussi conséquente qui va le satisfaire :

Je crois à l'immortalité ;
Je chéris son aimable empire ; 
Cet instinct de l'humanité 
C'est le ciel même qui l'inspire : 
Sur un dogme aussi précieux 
L'ordre de l'univers repose, 
Et pour le maintenir les dieux 
Ont créé la métempsycose.

Quand j'aperçois dans le printemps 
Les caressantes tourterelles, 
Je vois dans leurs baisers constans 
Les âmes des amans fidèles ; 
Et ce système ingénieux 
Dont la nature est embellie 
Offre autant d'âmes à mes yeux 
Qu'il est de fleurs dans la prairie.

Vénus se voit alors demander Envers autrui quel est notre devoir. Le premier couplet de sa réponse est digne du meilleur philanthrope, mais le second est ... plus propre à la déesse de l'amour :

Qu'on fasse chacun l'un pour I'autre
Ce qu’on voudrait qu’on fît pour soi ;
Que mon bien-être soit le vôtre
Lorsque le vôtre est fait par moi.
Dans le bonheur de nos semblables
Cherchons le nôtre avec ardeur,
Pour qu’un jour leurs bras secourables
Nous soutiennent dans le malheur.

Fidèle à si douce maxime,
J’en ai fait celle de l’amour ;
Lorsqu’une égale ardeur l’anime,
Qui m’aime est certain de retour :
Pour deux baisers que l’on me donne,
Je rends deux baisers sur-le-champ;
Et j’ai parfois l'âme assez bonne
Pour en rendre trois fois autant.

Preuve du succès des saynètes de Brad, quatre strophes (les deux réponses aux deux premières questions, c'est-à-dire l'affirmation de la croyance en l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, croyance dont la nécessité allait en 1849 se trouver institutionnalisée par le Grand Orient) de ce texte ont été mis en chanson, sous le titre sous le titre Profession de foi maçonnique faite par Vénus.

Cette chanson parut dans le volume 1812 de la Lyre maçonnique.

Voici le début de cette édition :

L'air Femmes, voulez-vous éprouver ? qui est un des plus utilisés par le chansonnier maçonnique (nous en avons relevé 42 occurrences), provient de l'opéra en un acte Le Secret, de Solié, sur des paroles d'Hoffman, représenté pour la première fois au Théâtre italien le premier floréal an 4 (29 avril 1796).

Détail pittoresque : En 1884, le journal The Freemason citait le premier couplet comme exemple de la saine mentalité qui, fifty years ago, caractérisait encore la maçonnerie française avant que, abandonnant tous reverential acknowledgements of the Great Creator of the world and man, elle adopte a sort of barbarian atheism qui soit a position of such an absurd and unreasonable nature.

Sur un mode plus sérieux, nous trouvons tout un exposé sur les devoirs du maçon dans un discours prononcé par le Vénérable lors des Travaux de la Respectable Loge de St Jean d'Écosse sous le titre distinctif des amis de Napoléon le Grand du parfait Accord à l'Orient d'Alexandrie relatifs à la naissance du Roi de Rome et à la fête de l'ordre de St Jean d'Eté 5811.

Lors de cette cérémonie, c'est précisément le même Brad qui joue un rôle déterminant, non plus à Grenoble mais cette fois à Alexandrie, qui était la préfecture du département de Marengo.

Voici quelques extraits de ce discours :

Devoirs envers l'Être Suprême.

Chaque jour le premier élan de ton âme doit être pour le Créateur de l'univers. Respecte sa volonté ; reconnais sa sagesse infinie, admire l'ordre de son éternel ouvrage ... Tu dois toute confiance au Dieu qui t'a fait naître ; ton bonheur en dépend.

Devoirs envers la religion.

Suis la religion de tes pères; nous sommes tous enfants du même Dieu. Un bon Gouvernement protège toutes les religions, lorsqu'elles ont pour premier dogme celui que je viens de rappeler, lorsqu'elles ont pour résultat, comme celle de Jésus-Christ, de faire le bon père, le bon époux, le bon fils, le bon ami, le bon citoyen. Si tu n'es pas tout cela tu n'es pas maçon.

Immortalité de l'âme.

Ton âme est immortelle parce qu'elle émane du sein de la divinité. N'en altère point la perfection, si tu veux qu'elle remonte à son principe lorsqu'elle sera séparée de la matière. La religion t'offre tous les moyens de la conserver pure. Tu ne peux douter de son immortalité sans mettre en problème l'existence d'un Dieu et son immortalité, sans en faire un être tout-à-fait matériel, ce qui serait absurde et contraire au premier sentiment naturel.

Le discours, rempli de sagesse et de vues saines sur la maçonnerie selon le Tracé, analyse ensuite les Devoirs envers le Souverain, les Devoirs envers la Patrie, les Devoirs envers l'humanité, le Devoir de bienfaisance, les Devoirs envers les Frères et les Devoirs envers l'Ordre.

(à suivre)

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