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Escapade bourguignonne

Publié le par Jean-Pierre Bouyer

Dé-con-fi-nons !?
 
Allons ! Nous y sommes ! Chacun peut recommencer à planifier ses vacances ! Alors, comme d'habitude, ou autre chose ? Même si la plupart des frontières viennent de rouvrir, beaucoup de Français et de Belges vont sans doute cette année oublier les rivages de la Méditerranée et autres destinations encore plus exotiques, en se rappelant qu'il y a aussi de belles choses plus près de chez eux. Mais où ? Pour trouver des idées, reprenons donc les guides de voyage au fond de nos armoires !
En tout état de cause, comme on dit : Restez prudents !
 
Ma suggestion du jour : un petit tour touristico-oenologico-musico-maçonnique en Bourgogne.
.
Un petit air de vacances ?
 
Les guides de voyage ont été inventés au XIXe siècle. Si les guides Michelin datent du début du XIXe, il y eut avant cela, en Allemagne (Baedeker), en Angleterre (Murray et ses Red books) et en France, des éditeurs célèbres.
 
Le hasard m'en a fait découvrir un fort ancien, datant de 1816 et qui présente une particularité intéressante : pour chaque ville citée, est mentionné le nom de la (ou des) Loge(s) qui s'y trouve(nt). Il s'intitule Itinéraire Du ROYAUME DE FRANCE.

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir ce qu'on y dit (p. 326) de Beaune par exemple ; plus de deux siècles plus tard, ça n'a pas perdu toute actualité :
 

Beaune - Cette ville est située dans une plaine agréable et fertile, sur la Bouzeoize, au pied du mont Affrique. Elle est bien bâtie et de forme ovale ; elle a des rues assez larges, un joli vauxhall sur le rempart, un jeu de paume ; de belles promenades, surtout celle de la fontaine d'Aiguë. Le commerce de ses vins est très-renommé et considérable.

Il y a des filatures de laine, des fabriques de draps, des carrières de granit et de pierre polie. On remarque l'église St-Pierre et son magnifique hôpital. — Aubergistes : Briant, Gourion, à l'hôtel de la poste, La Caille. — Foires : le 4 août, 3 jours (tonneaux et cercles), le 12 novembre, 8 j. : bestiaux et objets de consommation. Loge Les Amis de la Nature et de l'Humanité, l'Amitié. Pop. 8,500 hab.

... et la liste des villages voisins donne, encore aujourd'hui, envie d'y aller faire un tour :

On sort de Beaune par le faubourg de la Bretonnerie ; on joint la route de Beaune à Arnay-le-Duc : à g. ancienne route de Châlons : à dr. route d'Autun ; côte et hermitage de St-Desiré ; pont et rivière de l'Avant-d'Heure : à dr. Pomare, connu par son excellent vin ; on longe les Brûlards et on passe près de Franciers et de Volnay, célèbre par son vin délicieux ; pont et rivière de Genet ; on côtoie les vignes du canton de Magny. — à l'Hôpital-Meursault : à dr. Meursault, bon vin blanc ; pont sur un bras de la Genêt : à dr. la petite Montagne ; prairie, arche, clos et prairie à passer ; on côtoie Puligny ; on rase la côte de roches de May et Chassagne, gros vignoble ; montagne à franchir ...

Comme on le voit à la carte ci-dessous, cet itinéraire est toujours d'actualité !

Et il est bien vrai que, à l'époque de la parution de ce guide, les vins de la Côte de Beaune avaient déjà réputation faite, comme en témoigne cette Ronde de Banquet proposée, au temps de la joyeuse maçonnerie impériale, par le grand amuseur Désaugiers sous le titre de Pan-pan bachique  (ou de Pan-pan maçonnique) :

Le Mâcon m'invite,
Le Beaune m'agite,
Le Bordeaux m'excite,
Le Pomard me séduit ;
J'aime le Tonnerre,
J'aime le Madère ;
Mais par caractère,
Moi, qui suis pour le bruit
Lorsque le Champagne
Fait en s'échappant
Pan pan,
Ce doux bruit me gagne
L'âme et le tympan.

C'est sur le même ton festif que, toujours à la même époque, se célèbre la Réception de Bacchus comme franc-maçon, au cours de laquelle le dieu passe par les épreuves classiques, et se voit notamment poser deux des 3 questions traditionnelles :

Maintenant, dit le Vénérable,
Il faut éprouver le moral :
Que doit un homme à son semblable ?
—» Toujours le bien, jamais le mal.
—» Pour soi quelle est la loi suprême ?
—» Vous offre-t-on Beaune et Pomard,
» Je crois qu'on se doit à soi-même
» De ne pas en laisser sa part. »

Une autre Ronde maçonnique, datant de 1819 cette fois, reste dans le même ton en nous parlant des conditions nécessaires pour devenir maçon et en nous éclairant sur les divers critères qui à l'époque permettaient de distinguer parmi les candidats un bon maçon (potentiel) d'un profane inacceptable (avarice, asociabilité, préjugés, hypocrisie, ...)

Voici l'instructif couplet où le critère envisagé est la tempérance :

Au milieu de l'or qu'il entasse,
Roch n'a que de l'eau pour boisson,
Peut-il entrer ? (Les Frères) Non, non, trois fois non.
Ce gaillard qui rougit sa face
De Nuits, de Beaune ou de Mâcon,
(Les Frères) Qu'il entre : c'est un Maçon.

On voit que la maçonnerie de l'époque n'était vraiment pas une société philosophique, mais (tout en restant, il faut le dire à sa décharge, une société philanthropique) un temple de la sociabilité joyeuse et festive ! Et qu'on y cultivait l'adage du Frère de Ségur :

Tous les méchants sont buveurs d’eau
C’est bien prouvé par le déluge.

Mais arrêtons de saliver et voyons plutôt ce qu'on peut dire de cette Loge des Amis de la Nature et de l'Humanité mentionnée au guide.

Essaimage beaunois des Arts Réunis de Dijon, elle est née en 1804 mais disparut vers la fin de l'Empire. Elle se reconstitua en 1831 et prospéra sous le second empire, atteignant 81 membres en 1869. Elle connut de graves dissensions en 1870 et cessa ses activités dans les années 1890.

Un des membres, Jules Pautet, est un personnage bien connu.

Le fichier Bossu et la BNF nous donnent les principaux éléments de sa biographie :

Jean-François (dit Jules) Pautet du Parois (Beaune 1799 - Paris 1870), homme politique, homme de lettres, poète, journaliste, bonapartiste, conservateur de la bibliothèque de Beaune de 1838 à 1851, sous-préfet du second empire, un des fondateurs de la Société d'histoire et d'archéologie de Beaune, membre de l'Académie de Dijon ;

initié par la Loge dijonnaise les Sept Philanthropes ;

affilié à la Loge de Beaune Les amis de la nature et de l’humanité du 8.7.1832 à 1840.

La Biographie des contemporains de Glaeser donne (p. 581) d'intéressants détails complémentaires :

Après avoir terminé ses études à Paris, il s'essaya, jeune encore, dans les lettres et, dès 1832, fit ses premières armes, comme journaliste, dans l'Opinion, seul organe que possédaient alors les doctrines napoléoniennes. Rédacteur en chef du Patriote de la Côte d’Or, il soutint, pendant près de deux ans, une guerre à outrance contre le gouvernement de Louis-Philippe, qui l'envoya douze fois devant le jury pour y être acquitté. « Me voici obligé de reparaître devant Messieurs de la cour, mais aussi, grâce à Dieu, devant Messieurs du peuple, » dit-il, en se défendant lui-même dans son second procès, à la suite des événements de Lyon en avril 1834. Quand les lois de septembre (ndlr : loi sur la presse de 1835) eurent été votées, il se retira de la presse politique et créa un recueil littéraire, la Revue de la Côte-d'Or qui fleurit en 1836 et 1837. Conservateur de la bibliothèque de sa ville natale, il abordait en 1851 la carrière administrative et débutait, comme sous-préfet, à Marvejol d'où il passait à Sisteron en 1854. Après avoir administré, pendant cinq années, non sans éloge, ces deux arrondissements, il entra au ministère de l'Intérieur, dans le bureau des archives départementales où il resta pendant quatorze ans.

Jules Pautet, qui était l'Orateur de la Loge en 1838, est l'auteur d'un optimiste cantique chanté lors de l'inauguration du nouveau temple des Vrais Zélés de Chalon-sur-Saône :

Vous élevez un temple à la sagesse
Dont vous serez les dignes desservants, 
Alors que tous courent à la richesse, 
Vous dédaignez ses plaisirs décevants. 
Vous recherchez une bien noble gloire, 
Les malheureux par vous tous consolés 
Diront en chœur : le temple de mémoire, 
Ah ! c'est pour nous celui des Vrais Zélés. 

Quand tout se heurte et se bat dans le monde 
Où l'égoïsme a partout le front haut, 
Et qu'agité, comme une mer profonde, 
Le siècle en feu pousse flot contre flot, 
Vous recherchez une bien noble gloire 
Les malheureux par vous tous consolés 
Diront en chœur : le temple de mémoire,
Ah ! c'est pour nous celui des Vrais Zélés. 

Mais l'avenir, j'en sonde le mystère, 
Est radieux et promet le bonheur ; 
En ce temps, l'homme à l'homme dira : frère, 
Soyons unis, conjurons la douleur. 
En attendant, bien noble est votre gloire !
Les malheureux par vous tous consolés 
Diront en chœur : le temple de mémoire,
Ah ! c'est pour nous celui des Vrais Zélés.

L'air est le célèbre T'en souviens-tu, disait un capitaine d'Emile Debraux. Il n'a sans doute pas été choisi au hasard par ce nostalgique du premier Empire, qui allait devenir un partisan du second.

La Bourgogne, terre de musique ... à déguster sans modération !

(publicité non payée)

Avec un clin d’œil au Festival des musiques rares (malheureusement disparu) et au Festival Musique & Vin au Clos Vougeot.

Des extraits du 1er mouvement du "Laudate Dominum" de Michel Corrette (d'après le Printemps de Vivaldi) qui a été donné le 6 juillet 2008 en l'église de Saint-Gengoux de Scissé (71) dans le cadre du festival des musiques rares, au cours d'un concert dont le thème était "Vivaldi revisité ou dérangé par divers compositeurs" (Direction : Jean-Claude Amiot, président du festival des musiques rares. Ensemble "Archets pour un espoir" dirigé par Gérard Montmayeur. Choeur de "Buxtehude en Bourgogne". Soliste : Camille d'Hartoy).

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