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Les 3 questions (3/5)

Publié le par J. P. Bouyer

Les 3 questions (3/5)

Pierre DUPONT

Dans les épisodes 1 et 2 de cette série, j'ai évoqué l'attention qui s'était portée, aux environs de 1849, sur les 3 questions traditionnellement posées aux candidats à l'initiation, et sur l'orthodoxie attendue des réponses (attente parfois déçue, comme dans le cas de Proudhon).

A la même époque, un autre profane se trouve dans le cabinet de réflexion et met ses réponses écrites aux questions (pour lui, il y en a quatre), non, comme Tabary, en chanson (même s'il est chansonnier), mais en vers (car il est aussi poète). Nous lisons en effet dans le volume 1849, déjà évoqué, de la Revue maçonnique (pp. 185-7) que :

Le Frère Pierre Dupont, natif de Lyon et demeurant à Provins, poète déjà renommé, a été initié récemment dans la R. loge l'Heureuse-Alliance, de l'orient de Provins. On a demandé au profane des réponses en vers aux questions d'usage ; voici son improvisation :

QU'EST-CE QUE L'HOMME DOIT A DIEU ?

Je me dois tout à Dieu, tout à la loi profonde
D'où jaillit l'univers et qui régit le monde.
Je porterai mon fruit comme un arbre le sien,
Fruit doux et coloré, le beau, le vrai, le bien.
Je dois mêler mon chant à ce concert immense
Où le vent met sa plainte et l'oiseau sa romance,
Où la bête, la plante et l'insecte ont leur bruit,
Avec l'océan rauque et l'étoile qui luit.
Je dois tenir la note et suivre la mesure
Dans cet accord parfait qu'on nomme la nature.
Je dois, me dirigeant au but harmonieux,
Travailler ici-bas en regardant tes cieux,
Et, mêlant le travail à l'ardente prière,
Dorer au feu divin mon argile grossière.

A LUI-MÊME ?

Je me dois à moi-même une estime sévère,
Et, pour la conserver, je dois toujours bien faire,
Suivre la loi d'amour déposée en mon sein,
Résister sans relâche à tout méchant dessein,
Sans craindre les rumeurs développer mon être,
Et raidir ma raison contre l'orgueil du maître.
Je suis indépendant, je dois l'être toujours,
Aussi bien dans les bons que dans les mauvais jours,
Et garder en mon cœur l’ineffaçable empreinte
De l'honneur, du devoir, mais jamais de la crainte.

A LA PATRIE ?

Je dois à ma patrie un sang qu'elle a nourri
D'un bon lait maternel, non mélangé de haines,
Du vin de ses coteaux et du blé de ses plaines.
Je lui dois l'air vital, les langes et l'abri,
La fleur de la science et ma vieille rustique
Où résonne parfois un chant patriotique.
O France ! que la Paix descende sur tes champs !
Je saurai t’enchaîner par la douceur des chants.
Mais si jamais la Guerre aux fanfares bruyantes
Amenait ses canons sur tes plaines riantes,
Que je sois, au signal, chantant et combattant ;
Et, si quelque boulet m'atteint dans la poitrine,
Que ma bouche mourante et de sang purpurine
Enfle encor d'un son mâle un clairon palpitant !

A SES SEMBLABLES ?

Je me dois tout à tous, car les hommes sont frères.
Quoiqu'ils marchent souvent sous diverses bannières.
Je leur dois adoucir les soins et le travail,
Ramener les brebis bêlantes au bercail,
Tendre une main propice au frère qui s’égare,
Et sur les naufragés faire veiller un phare.
Je dois émietter mon pain blanc aux oiseaux
Que l'hiver a chassés des touffes de roseaux.
Je dois au prisonnier la lueur d'espérance,
Au malade qui geint un peu de patience,
Et le gîte au proscrit. Si mon frère est blessé,
Je ne le dois quitter qu'après l'avoir pansé,
En bon Samaritain, et dans l'hôtellerie
Etre sûr qu’il aura sa blessure guérie.
Dois-je encor quelque chose? En bon ménétrier,
Je dois faire danser les pauvres sans payer,
Egayer de chansons l'atelier, la chaumière,
Tous les buveurs de vin, tous les buveurs de bière,
La troupe des penseurs, la troupe des amants,
Tout ce monde naïf que peignaient les Flamands.
Ai-je fini ? Je dois de ta reconnaissance
A tous les francs-maçons de l'Heureuse-Alliance.

Il s'agit bien du Pierre Dupont dont le fichier Bossu nous confirme que, homme de lettres à Paris, il était en 1850 Apprenti à cette loge de Provins, où il fut chargé d'interroger le postulant lors de l'initiation de son ami Ulbach (qui fut particulièrement sensible à cette attention). Ses réponses donnent à penser qu'il s'agissait alors d'un esprit moins conformiste que Tabary.

Pierre Dupont (1821-1870) est déjà à ce moment un poète-chansonnier réputé, auteur en 1846 de la Chanson des boeufs et du Chant des ouvriers, dont Baudelaire écrira en 1851 :

Raconter les joies, les douleurs et les dangers de chaque métier, et éclairer tous ces aspects particuliers et tous ces horizons divers de la souffrance et du travail humain par une philosophie consolatrice, tel était le devoir qui lui incombait, et qu'il accomplit patiemment. Il viendra un temps où les accents de cette Marseillaise du travail circuleront comme un mot d'ordre maçonnique, et où l'exilé, l'abandonné, le voyageur perdu, soit sous le ciel dévorant des tropiques, soit dans les déserts de neige, quand il entendra cette forte mélodie parfumer l'air de sa senteur originelle, pourra dire : je n'ai plus rien à craindre, je suis en France !
...
Ce sera l’éternel honneur de Pierre Dupont d’avoir le premier enfoncé la porte. La hache à la main, il a coupé les chaînes du pont-levis de la forteresse ; maintenant la poésie populaire peut passer.
De grandes imprécations, des soupirs profonds d’espérance, des cris d’encouragement infini commencent à soulever les poitrines. Tout cela deviendra livre, poésie et chant, en dépit de toutes les résistances.
...
Va donc à l’avenir en chantant, poëte providentiel, tes chants sont le décalque lumineux des espérances et des convictions populaires !

Républicain convaincu (à cette époque), Dupont luttera contre Napoléon (qu'il encensera plus tard) et se verra condamné en 1851 à 7 ans de déportation, mais il trouve refuge d'abord à Provins (ce n'est sans doute pas un hasard !) et ensuite en Savoie. A la fin de sa vie, il préférera la religion à la maçonnerie.

Mais on peut lire ici que, le 7 décembre 1862, le Frère Pierre Dupont complète les travaux par une de ses chansons que l’assemblée applaudit et répète en chœur après la Fête anniversaire séculaire de la loge lyonnaise du parfait Silence.

C'est Pierre Lebrun (1785-1873), membre de l'Académie Française, qui avait mis le pied à l'étrier à Dupont, qu'il avait rencontré à Provins, pour sa carrière littéraire. Or, nous pouvons lire au fichier Bossu que Lebrun avait lui-même été initié en 1809 et justement ... à l'Heureuse-Alliance (où, détail symptomatique, il avait lui aussi rédigé en vers son testament philosophique).

Il est donc très vraisemblable que c'est lui qui, après l'avoir lancé dans le monde littéraire, introduisit Dupont dans le monde maçonnique.

La musique du chant des soldats de Dupont (1848) sera utilisée par Ballande-Fougedoire, dans ses Poésies sur Couze et la Franc-Maçonnerie, pour un cantique des santés de forme quelque peu inhabituelle : les destinataires des Santés sont ici, non pas les sept habituels, mais successivement :

  • l'Etre Suprême,
  • la Patrie,
  • tous les maçons de la terre,
  • les maçons disparus
  • le Vénérable.

Refrain.

Enfants de la grande famille,
Frères, debout, le verre en main,
Car pour faire honneur au festin
Il faut boire, j'en suis certain ;
Buvons ! le Champagne pétille (3 fois)
Il faut boire jusqu'à minuit.
... Oui.

A l'horizon voyez, mes frères,
Briller ces astres lumineux ;
Entendez ces cris populaires,
L'écho pénètre jusqu'aux cieux.
Inclinons-nous, car cet emblème,
Présente la fraternité ;
Ainsi donc à l'Etre suprême,
Portons tous la première santé.

Observons bien ces phénomènes,
Tous les peuples nous comprendront ;
Arrivons au bout de nos peines,
Demain les masques tomberont.
Frères, buvons jusqu'à la lie,
C'est à notre prospérité,
A la gloire de la Patrie,
Portons la deuxième santé.

Protestons contre les frontières.
Combattons tous les préjugés
Qui nous séparent de nos frères,
Des bons francs-maçons étrangers,
Que la bonne volonté serre
Les noeuds de la fraternité ;
A tous les maçons de la terre.
Portons la troisième santé.

Dans nos travaux, dans nos prières,
Sur ces points soyons tous d'accord ;
N'oublions pas mes très-chers frères,
Tous les francs-maçons qui sont morts
Gravons au temple de mémoire
Leurs noms à l'immortalité,
De plus, très-chers frères, à leur gloire
Portons la quatrième santé.

Buvons à l'honneur de la France,
Buvons au maintien de nos droits,
Buvons à notre indépendance,
Buvons à la chute des rois
Célébrons ce jour mémorable,
Buvons tous à la liberté
A notre digne vénérable
Portons la cinquième santé.

(à suivre)

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