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Les 3 questions (2/5)

Publié le par J. P. Bouyer

Les 3 questions (2/5)

PROUDHON

Dans le premier article de cette série, j'avais évoqué le cantique chanté par le Frère Tabary à Romans le 1er janvier 1849, et qui contenait sa très bien-pensante réponse aux 3 questions Qu'est-ce que l'homme doit à Dieu, à son semblable et à lui-même ?

Ce n'est pas un hasard si c'est précisément à ce moment que ces trois questions - et particulièrement la première - font l'objet d'une grande attention.

Nous sommes en effet alors à la période où le positivisme devient une doctrine à la mode et où des maçons commencent à mettre en débat la question de la liberté de conscience, débat qui tournera bientôt au conflit ouvert.

Mais en 1848 ce débat n'en est encore qu'à ses débuts, et les tenants de la liberté de conscience ne sont encore qu'une minorité. C'est précisément pour mettre au pas cette minorité que certains posent la question : Comment rendre à la Maçonnerie le caractère religieux qui lui est propre ?

Le 10 août 1849, le Grand Orient donnera se réponse à cette question en adoptant une nouvelle  Constitution dont le texte commence par :

La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, a pour base l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme.

Le Frère Tabary était donc parfaitement dans cette ligne en commençant son cantique par les mots :

L'homme à Dieu doit un pur hommage,
Il lui doit l'immortalité.

Quelle était la cause d'un tel raidissement ?  Certainement l'inquiétude de voir les loges s'ouvrir à des athées déclarés. L'initiation, le 8 janvier 1847, de Proudhon au sein de la Loge bisontine SPUCAR  (Sincérité, Parfaite Union et Constante Amitié Réunies) avait fait grand bruit.

L'anecdote est racontée par lui-même dans son ouvrage De la justice dans la révolution et dans l'Eglise :

Le 8 janvier 1847, je fus reçu franc-maçon au grade d'apprenti, dans la loge de Sincérité, Parfaite Union et Constante Amitié, Orient de Besançon.
Comme tout néophyte, avant de recevoir la lumière, je dus répondre aux trois questions d'usage :

« Que doit l'homme à ses semblables ?
« Que doit-il à son pays ?
« Que doit-il à Dieu ? »

Sur les deux premières questions, ma réponse fut telle, à peu près, qu'on la pouvait attendre ; sur la troisième je répondis par ce mot : la Guerre.

Justice à tous les hommes,
Dévouement à son pays, 
Guerre à Dieu :

Telle fut ma profession de foi.
Je demande pardon à mes respectables frères de la surprise que leur causa cette fière parole, sorte de démenti jeté à la devise maçonnique, que je rappelle ici sans moquerie : A La Gloire Du Grand Architecte De L'Univers.
Introduit les yeux bandés dans le sanctuaire, je fus invité à m'expliquer devant les frères sur ce que j'entendais par la guerre à la Divinité. Une longue discussion s'ensuivit, que les convenances maçonniques me défendent de rapporter.

Même si Proudhon n'en dit pas plus, on a quand même quelques détails, notamment grâce au Dr Magnin, qui a pu consulter les archives de la Loge, comme il le rapporte dans sa brochure P.-J. Proudhon et la Franc-maçonnerie, publiée à l'occasion de l'inauguration en 1910 de sa statue à Besançon :

On sait aussi, par ces archives de la Loge, que l'assistance était très nombreuse vu la notoriété du candidat, et que la discussion fut longue avant que l'assemblée se prononçât finalement pour une décision positive, au motif que les Maçons ne demandent pas à un profane d’être de leur avis, ils lui demandent d’être sincère.

Proudhon lui-même a d'ailleurs largement explicité les justifications de sa réponse dans ses écrits ultérieurs.

Il est un de ceux qui ont le plus travaillé à l'édification de l’œuvre capitale de ce siècle, la fondation de la morale en dehors de toute superstition.

Massol, éloge funèbre de Proudhon

Le conflit entre les partisans de l'obligation religieuse et les partisans de la liberté de conscience n'allait évidemment pas être éteint par l'adoption de la Constitution de 1849. Il ne faisait que commencer, et il allait occuper pendant des décennies le devant de la scène maçonnique française.

En témoigne par exemple la virulente polémique entre le Journal des Initiés, organe de la frange la plus conservatrice du Grand Orient animé par Luc-Pierre Riche-Gardon (1811-1885) et le Monde maçonnique, favorable aux thèses anti-déistes défendues par Marie-Alexandre Massol (1805-1875).

Au moment du décès de Proudhon, en 1865, le Journal des Initiés, dans cet article de son n° d'avril 1865, écrivait notamment ceci :

Très élégamment, l'article se termine par une exhortation aux Loges pour qu'elles refusent de participer à une collecte en faveur de la veuve de Proudhon.

C'est précisément cette année-là (1865) que fut révisé le fameux article 1 de la Constitution du Grand Orient, auquel, d'une manière quelque peu contradictoire, fut ajouté  l'alinéa suivant : Elle [la Franc-Maçonnerie] regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances.

Il faut bien dire que les tirs de barrage de la papauté contre la maçonnerie n'étaient pas de nature à soutenir le moral des fanas de l'option religieuse exclusive.

C'est en effet précisément à cette époque que Pie IX se manifesta avec virulence ; d'abord avec son fameux Syllabus de 1864 condamnant des erreurs modernes aussi monstrueuses (selon lui) que le socialisme, le communisme, le laïcisme, le naturalisme et le libéralisme ; ensuite, en 1865, dans son allocution consistoriale Multiplices inter où il s’en prend à cette société perverse d'hommes, vulgairement appelée maçonnique, secte respirant le crime, que quelques années plus tard, dans son encyclique Etsi multa lucruosa de 1873, il allait qualifier (signe avant-coureur de la dénonciation du mythique complot judéo-maçonnique) de synagogue de Satan. A ses yeux, La Franc-Maçonnerie ... est l'auteur et le chef de tous les bouleversements qui ruinent aujourd'hui l'ordre et ouvrent la source de toutes les calamités.

Selon leur degré d'attachement à la religion catholique, les maçons français accueillirent ce bombardement de diverses manières :

- avec tristesse, comme ici :

Pourquoi, du trône apostolique
Lancer l'anathème sur nous ?
Qu'a donc fait l'Ordre Maçonnique
Pour allumer ce grand courroux ?
Mais, contre une injuste sentence
L'appel doit nous être permis ;

- avec une incompréhension d'autant plus grande qu'ils sont persuadés d'être de bons chrétiens, comme ils le rappellent ici :

Ensemble proclamons, de la Maçonnerie,
Les principes d'amour, de paix, de Charité,
Au Pontife romain, lorsqu'il nous injurie,
Opposons notre foi : Dieu, l'immortalité.

- avec indignation, comme dans ce pastiche (Midi, maçons) du célèbre cantique de Noël d'Adolphe Adam, Minuit, Chrétiens :

Nos ennemis, levant leur tête altière, 
Prêchent partout mensonge, obscurité.

- avec ironie, comme ici le poète Pierre Lachambeaudie (1806-1872), membre de la Loge parisienne La Rose du Parfait Silence :

Ah ! je me sens pousser des cornes !
En vérité, je vous le dis,
A sa douceur mettant des bornes,
Le Saint-Père nous a maudits.
Mes Sœurs, fuyez, fuyez, fuyez,
Nous sommes excommuniés.

Les rigoristes ne désarmèrent pas pour autant : en 1875 encore - mais il est vrai que c'est au Rite Ecossais - la Loge des Coeurs Unis refuse un candidat qui n'avait pas voulu reconnaître l'existence du Grand Architecte, puisque, comme elle l'écrit dans son rapport, cela est contraire à nos Règlements (source, voir p. 20).

C'est en 1877 seulement (alors qu'en Belgique une telle décision avait été prise dès 1872) que le Grand Orient de France abandonna l'obligation de référence au Grand Architecte.

suivre)

Sources

Les extraits de chanson reproduits plus haut ont été prélevés dans l'article Maçonnerie et anticléricalisme en chansons paru dans le n° 113 de la revue La Pensée et les Hommes, consacré à

FRANC-MAÇONNERIE ET MUSIQUE.

Être gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni le titre, ni la science, ni la vertu. .. Être gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale !

Proudhon, Idée générale de la Révolution au 19e siècle, p. 341

le même texte, lu par Jacques Brel

A propos :

A lire sur Proudhon

L'article de Thibault Isabel : Proudhon, précurseur de la décroissance ? sur le site de L'inactuelle.

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