Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Vivre ensemble en paix (maçonnique)

Publié le par J. P. Bouyer

Aujourd'hui 16 mai

Connaissez-vous la liste des Journées Internationales de l'ONU ? Elle est fort longue, et ne cesse de s'allonger au fil des années.

C'est ainsi que le 16 mai (qui est aussi pour l'UNESCO la Journée internationale de la lumière) est, depuis l'an dernier, la Journée internationale du vivre-ensemble en paix (à ne pas confondre avec la Journée internationale de la paix, qui est le 21 septembre).

Fêter simultanément la lumière et le vivre-ensemble en paix, voilà un programme bien maçonnique...

Mais le vivre-ensemble en paix, est-ce vraiment une caractéristique maçonnique ???

La paix des Loges

A l'origine, sans aucun doute : après les guerres civiles et de religion qui avaient dévasté l'Angleterre, créer, à travers les Loges, des lieux où il fût possible, à des gens qui sans cela ne se seraient jamais rencontrés, non seulement de vivre ensemble en paix, mais aussi de créer des liens d'amitié plutôt que de rester des ennemis potentiels, voilà bien l'objectif proposé par la maçonnerie spéculative naissante.

Et c'est sans doute la principale raison de son succès foudroyant et de son expansion à travers l'Europe et au-delà.

La caractéristique la plus prégnante, et la plus attendrissante, du chansonnier maçonnique du XVIIIe siècle, c'est bien l'exaltation du bonheur de la rencontre, de la joie de vivre ensemble une ambiance fraternelle génératrice d'une atmosphère de paix.

Des dizaines de chansons traduisent cet incoercible émerveillement devant la découverte joyeuse d’un nouvel art de vivre ensemble, d’une forme nouvelle de sociabilité, comme en témoignent ces quelques extraits :

 

Paix et désarmement

L'une des conditions de cette paix et de cette harmonie, c'est l'absence de toute agressivité :

[Le Maître : Pourquoi fûtes-vous dépouillé de tout métal ?
Réponse : Parce que je ne dois rien apporter d’offensif ou de défensif dans la Loge.]

(The Three Distinct Knocks, 1760, p. 24)

Anderson trahi ?

L’idée d’Anderson était belle : franchir la barrière entre religions (et entre classes sociales), pour créer un Centre d'Union où puisse se nouer une amitié sincère entre des personnes qui [sans cela] n'auraient pu que rester perpétuellement étrangères, telle était bien la transgression fondatrice.

Mais les barrières ont ceci de commun avec les mauvaises herbes : pendant qu'on s'échine à les extirper quelque part, il en repousse d'autres ailleurs. La force centripète impliquée par toute démarche vers un Centre de l'Union est immanquablement compensée par l'éveil de forces centrifuges.

Cette Société se déchire elle-même en son for intérieur ; toute unité cesse. Ils se divisent en sectes qu'ils appellent des "systèmes". Ils s'accusent mutuellement d'hérésie, s'excommunient et renouvellent le jeu d'une Église qui se dit seule capable de rendre heureux. (Fichte, discours en 1800 à la Loge Royale York de Berlin)

 

C'est bien ce qui s'est passé en Franc-maçonnerie, où de multiples chapelles se sont construites sur le terrain commun - chacun étant évidemment tenté de penser que la sienne est la seule édifiée selon les règles de l'Architecture ...

C’est ainsi que ce terrain commun, au fur et à mesure qu’il s’est trouvé plus habité, s’est transformé en terrain loti et … s’est couvert de clôtures pour protéger les espaces dont certains s’étaient attribué les titres de propriété.

C’est ce qui explique la floraison des rites distincts, où chacun puisse dire : chez nous, on fait autrement (sous-entendu : chez nous, on fait mieux ou même : c’est seulement chez nous qu’on fait bien).

Toute l’histoire de la maçonnerie spéculative depuis trois siècles pourrait se résumer au développement des forces centrifuges et, par là, à la trahison de l’objectif initial de rassembler ce qui est épars. D'aucuns se persuadent - et persuadent leur entourage - que leur maçonnerie est la seule vraie, et que ceux qui en pratiquent une différente ne sont pas des maçons, mais des escrocs, des faussaires qui utilisent abusivement le label maçonnique dont ils ne peut y avoir qu'un seul détenteur.

Vouloir exproprier ses voisins plutôt que de partager avec eux un terrain dont on se considère comme le seul occupant légitime : n'est-ce point la négation même du vivre-ensemble en paix ?

Le premier exemple de cette centrifugation est en Angleterre même, avec la querelle des Antients et des Moderns. Mais en 1813, les Anglais ont fait preuve de sagesse en se réunifiant (tout en se plaçant à leur tour en position de mettre à l'index ceux qui ne pensaient pas comme eux, mais cela est une autre histoire).

En France, l'outil de division qui a fonctionné dès le XVIIIe siècle, c'est la barrière entre Écossais et non-Écossais.

Vivre ensemble en guerre

Elle fonctionne d'ailleurs toujours au XXIe : voyez plutôt cette incroyable proclamation de complexe de supériorité publié en 2014 dans la revue de la Grande Loge de France, Points de vue initiatiques (n° 172) :

La Franc-maçonnerie écossaise est une super maçonnerie pratiquée par des hommes de qualité supérieure qui vouent leur vie au service d’un ordre universel fondé sur les valeurs immémoriales de l’humanité. Voilà pourquoi le Rite Écossais Ancien et Accepté est apprécié et pratiqué par des hommes toujours plus nombreux de par le monde et qui forment l’élite de l’authentique Franc-maçonnerie initiatique, traditionnelle et chevaleresque.

Mais c'est au XIXe que cette polémique affligeante pour la dignité de l'institution (comme écrivait Bazot dans son Tuileur-expert en 1828) avait atteint des sommets, avec des textes tels que celui-ci, tiré d'une réponse du Grand Orient à la question lui posée en 1840 par quelques-unes de ses Loges (principalement bordelaises) : L'association dite Suprême Conseil du rite écossais est-elle reconnue par le Grand Orient ?

L'association dite Suprême Conseil, qui prétend avoir le droit de régler le rite écossais, n'est pas reconnue par le Grand Orient ; elle est donc illégale à l'égard du Grand Orient et de tous les Ateliers de sa correspondance ... toute communication est impossible entre les Maçons réguliers et les irréguliers.

Rapport à la Chambre Symbolique du Grand Orient

Gott mit uns !

Et à cette occasion le Grand Orient adressait pieusement au Grand Architecte de l'Univers des vœux pour qu'il daigne éclairer et ramener à lui des Frères égarés.

Ce à quoi répond d'ailleurs la Défense du Rite Ecossais ancien accepté par Escodeca :

Nous ne faisons qu'un vœu : c'est que le Grand Architecte de l'univers éclaire nos adversaires.

Les Écossais n'étaient certainement pas en reste de propos insultants, comme en témoigne cet extrait d'un discours prononcé en 1841 :

... l'Ecossais désire plus franchement que le Grand-Orient cette union, qu'on a toujours éludée dans le mot fusion ... le Franc-Maçon écossais comprend mieux que ses adversaires cette fraternité qu'on répudie, et cette paix qu'on sacrifie à un sot orgueil, à un vil intérêt. Oui, je le répète, à un vil intérêt, à une sotte vanité ; car, si dès aujourd'hui le Suprême-Conseil voulait abandonner ses prétentions et se fondre à jamais dans le Grand-Orient, demain cette puissance serait heureuse et fière de fraterniser avec nous, et plus heureuse encore de pouvoir donner essor à son ambition, et de trouver les moyens de grossir son tribut financier, en qui gît tout entier son amour fraternel, hors duquel et sans lequel il n'y a pas et ne saurait y avoir de salut.

Discours du Frère Rétif de la Bretonne

La chanson se prêtant peu au développement de notions complexes, le chansonnier maçonnique se limite à suggérer des idées simples. Plutôt que des sublimes doctrines, c’est seulement le socle commun à tous les maçons, en matière de valeurs, de pratiques et de symboles, qu’on y trouve évoqué.

Les maçons de base qui s’expriment en chansons se montrent en effet plus soucieux de rassembler ce qui est épars que d’éparpiller ce qui était rassemblé.

Et ils font la preuve de leur sagesse en évitant soigneusement les questions qui tendent à diviser les maçons, comme les querelles de Rites ou d’Obédience.

Même au moment des pires conflits entre puissances maçonniques lors du XIXe siècle, la plupart des chansons s’abstiendront soigneusement d'y entrer et même de les évoquer, sinon alors en plaidant la paix fraternelle, comme ici :

ou ici :

On rencontrera cependant l’une ou l’autre très rare exception, mais ce sera lors de solennités obédientielles où certains thuriféraires - mais ce seront alors des oligarques de leur Rite et non de simples maçons - exalteront en chanson leur complexe de supériorité écossais.

En voici comme exemple un extrait du cantique du Frère Benezech lors de la Fête d'Ordre du 28 janvier 1841 de la Loge Chapitrale Ecossaise des Hospitaliers Français :

Cependant qu'à la même époque un écossais particulièrement dressé sur ses ergots, Escodeca, décrit ainsi ses adversaires dans une chanson :

Voyez l'implacable escouade
Des Maçons fourbes et jaloux,
Faisant dans l'ombre une Croisade
D'ignorants, de sots et de fous.

Mais le plus bel exemple du genre est peut-être dans ces Couplets sur l'écossisme, chantés à la fête de la Saint-André 5806, par le Très Cher Frère Pigault-Maubaillarcq, Vénérable de la Respectable Loge Ecossaise de St.-Louis des Amis Réunis, à l'Orient de Calais.

L'écossisme qui se défend ici de l'erreur grossière qui veut l’obscurcir et dont on chante la prééminence n'est cependant pas, comme dans les cas précédents, le REAA, mais un autre rite écossais qui l'avait précédé (mais qui n'a pu lui résister malgré ses efforts) : le rite d'Hérédom de Kilwinning.

Citons-en 2 couplets :

Malgré le temps et ses ravages, 
l'Ecossais a vu son Soleil 
Percer les plus sombres nuages, 
Dans le plus brillant appareil ; 
C'est en vain qu'une erreur grossière 
Veut en obscurcir un rayon, 
Les vrais enfants de la lumière, 
Ce sont les enfants d’Hérédom.

Frères, sourions du délire 
Qui voulut vaincre sa clarté ; 
Le rit qu'il a voulu proscrire 
A droit à l'immortalité : 
Ces vains projets sont impossibles, 
Ils révoltent tout bon Maçon; 
Nous serons toujours invincibles, 
En combattant pour Hérédom.

Ce sur quoi ne manqua pas de renchérir le Frère Burgaud, qui répondit sur le même ton (et sur la même partition) :

Pourquoi dans notre architecture 
Vois-je tracer des plans nouveaux ? 
Quelle est cette caricature ? 
D'où viennent ces signes, ces mots ? 
Ignore-t-on que sur la terre 
II n'existe pour le maçon,
Que le rit seul que l'on révère 
Sur la montagne d'Hérédom.

médaille de la Grande Loge de H — D — M [Hérédom] en France.
La
devise NEMO ME IMPUNE LACESSET (personne ne me provoquera impunément) est aussi celle de l'ordre chevaleresque écossais du Thistle (chardon).

Le matérialisme et le spiritualisme sont deux jolies raquettes avec lesquelles des charlatans en robe font aller le même volant (Balzac, La peau de chagrin).

La maçonnerie, à l’origine, ne connaissait qu’un critère de sélection : celui d’être libre et de bonnes mœurs ou, en termes plus modernes, probe et libre. Le chansonnier maçonnique des siècles passés n’en évoque point d’autre : le maçon de base qui chante son bonheur d’être maçon avec d’autres maçons se préoccupe peu de ce qui pourrait le séparer de ces autres maçons, il n’évoque que ce qui les rassemble et qui est précisément le fait d’être Frères en maçonnerie, sans distinction de peuple, de religion, de statut social, d’âge, de distinction maçonnique ni même de rite.

Tous ceux qui ont érigé d’autres caractéristiques (croyant, athée, spiritualiste, déiste, ésotériste, chrétien …) en critère de sélection ont-ils fait autre chose que trahir l'idéal maçonnique de réunir ce qui est épars ?

Les maçons, si fiers, au nom de la laïcité, de combattre tous les communautarismes, ne tombent-ils pas souvent eux-mêmes dans le communautarisme maçonnique sur le thème « je ne veux fréquenter en franc-maçonnerie que ceux qui ont de la franc-maçonnerie la même conception que la mienne » ?

La maçonnerie est-elle encore la maçonnerie si elle ne se veut pas un point où des humains probes et libres peuvent, qu'ils soient croyants ou incroyants, blancs ou noirs, spiritualistes ou matérialistes, platoniciens ou aristotéliciens, hommes ou femmes, se rencontrer dans l'estime mutuelle pour nouer une amitié sincère et vivre ensemble en paix, un point où l'on rassemble ce qui est épars, où l’on cultive ses communs dénominateurs d’humanité plutôt que les communs diviseurs qui partagent dans le monde profane en fonction des opinions particulières dont parlait Anderson et qui ne sont après tout que des métaux à laisser à la porte du Temple ?

Vous écartez tout ce qui divise les esprits, vous professez tout ce qui unit les cœurs, vous êtes les fabricateurs de la concorde.

Lamartine, lettre à la Loge mâconnaise Les Arts Réunis, 1858

Commenter cet article

Conradt 16/05/2019 17:13

Merci : très instructif en même qu'historique et réaliste. Oserai-je dire lumineux ?