Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Une Tenue le 31 décembre

Publié le par J. P. Bouyer

De l'an qui finit,
Mettons à profit,
La dernière journée ;
De sages maçons
Trouvent des leçons
Dans la fin de l'année.

Je ne crois pas qu'il y ait encore beaucoup de Loges qui postposent leur fête solsticiale (ou de Saint-Jean) d'hiver au point de se réunir le 31 décembre.

La chose semble cependant avoir été moins rare dans les siècles passés.

C'est ainsi qu'en 2016, j'ai pu vous proposer, pour son bicentenaire, le procès-verbal d'une Tenue à Boulogne-sur-Mer, le 31 décembre 1816.

A deux ans près, c'est encore un bicentenaire que je vous propose cette année : un cantique chanté le 31 Décembre 1820, lors du Solstice d'Hiver de la loge brugeoise de la Réunion des Amis du Nord, par son Orateur (qui allait devenir le Vénérable en 1824) le Frère Louis Jacques DE BEAUNE, né à Paris le 30/10/1773,  garde magasin des accises et auteur de plusieurs autres cantiques.

Cette loge avait été fondée en 1803 et elle avait initié en 1804 un homme qui allait devenir particulièrement célèbre et vénéré dans le milieu maçonnique français, Jean-Marie Ragon (1781-1862).

Le cantique lui-même est en 9 couplets, chacun développant un thème particulier.

Le premier pose le cadre : la fin d'année

 Le temps, qui d'un pas régulier,
Doit parcourir l'espace,
En planant sur notre atelier,
Semble nous faire grâce ;
Mais toujours marchant,
Tout en cheminant,
Il trace la journée ;
Et déjà sa main
Marque sur l'airain
La fin de cette année.

C'est un moment propice pour une réjouissance et une réflexion maçonniques :

A ce vieillard nous devons tous
L'instant qui nous rassemble ;
Avec délices livrons-nous
Au plaisir d'être ensemble.
De l'an qui finit,
Mettons à profit,
La dernière journée ;
De sages maçons
Trouvent des leçons
Dans la fin de l'année.

On ne peut manquer, en toute circonstance et particulièrement en celle-ci, d'invoquer le Grand Architecte :

Du roi de la terre et des cieux
Célébrons la puissance ;
Par des cantiques harmonieux
Chantons sa bienfaisance :
Gloire au créateur,
Au dispensateur
Des heures, des journées !
C'est en l'adorant
Qu'un être pensant
Commence les années.

Après ces trois couplets introductifs, c'est le moment des vœux pour l'année qui vient : paix, santé, et surtout amitié.

De l'Art royal, Dieu de bonté,
Protège les mystères ;
Accorde la paix, la santé
A chacun de nos frères.
Pour qu'ils soient heureux,
Nos sincères vœux
Couronnent la journée ;
Et, cet aimons-nous,
Ce refrain si doux,
Est le chant de l'année.

Et surtout, pour être heureux, les maçons savent qu'ils ont à remplir leur devoir de philanthropie :

Frères ! Écoutez la leçon
Du Dieu qui nous éclaire ;
Ce Dieu nous dit : sois juste et bon,
et tu sauras me plaire :
Ce sont les bienfaits
Qui rendent parfaits,
Répands-les par journée ;
Avec ce secret,
On vit sans regret,
On remplit bien l'année.

Après toutes ces évocations, il est temps de faire la fête !

Faisons feu de tous nos canons,
Que la poudre pétille!
Trois fois heureux sont les maçons,
Quand ils sont en famille.
Que sont les grandeurs,
Au prix des douceurs
D'une heureuse journée ?
C'est, à mon avis,
Entouré d'amis
Qu'on finit bien l'année.

Même si le réveillon de Nouvel-An n'était pas encore alors dans les mœurs, l'idée de fêter ensemble l'an neuf en faisant durer la fête jusqu'à minuit passé était déjà dans l'air, comme l'évoque le couplet 7 :

Une fête sans lendemain
Ne fut jamais complète;
Restons ici jusqu'à demain,
Pour la rendre parfaite :
Par mille faveurs,
Par un nœud de fleurs,
Lions ces deux journées ;
Au monde apprenons
Comment les maçons
Enchaînent les années.

Vient ensuite une évocation de la destinée humaine :

L'homme, souvent, dès le berceau
N'a que peine et souffrance ;
Mais le sage d'un sort plus beau
Conserve l'espérance ;
Tout prêt à partir,
Et dans l'avenir
Lisant sa destinée,
Il va sans remords,
Voir les sombres bords,
Quand son heure est sonnée.

Le dernier couplet est une obligation : l'hommage à Sa Majesté. Le Congrès de Vienne avait placé les provinces belges sous l'autorité du roi des Pays-Bas, après que, sous la Révolution et l'Empire, elles aient été transformées en départements français. Dans un premier temps, cette décision fut bien accueillie, d'autant qu'elle inaugurait une période de prospérité économique. Les maçons pour leur part se montrèrent d'autant plus enthousiastes que Frédéric, le second fils du Roi, était devenu leur Grand Maître et que le prince héritier lui-même était Vénérable d'une loge bruxelloise et membre d'honneur de la loge de Bruges. La flatterie est d'autant plus appuyée :

Des dieux cléments et protecteurs
Les bons Rois sont l'ouvrage :
GUILLAUME, des dieux bienfaiteurs
Est la vivante image.
Ce Roi plein d'honneur,
A notre bonheur
Consacre ses journées ;
Puisse le destin
Retarder sa fin
Par d'illustres années.

L'air choisi par Debeaune est celui - bien connu et utilisé par tant de chansons maçonniques (dont le célèbre cantique des Santés) - de Mon père était pot.

Le passé et l'avenir

Le cantique nous le suggère :

Au monde apprenons
Comment les maçons
Enchaînent les années.

Eh bien ! Comme tous le monde, ils enchaînent les années en regardant à la fois vers l'année finissante :

De sages maçons
Trouvent des leçons
Dans la fin de l'année.

et vers l'année commençante, pour laquelle ils font des vœux :

Pour qu'ils soient heureux,
Nos sincères vœux
Couronnent la journée.

Le premier janvier, c'est en effet l'entrée dans le mois de Janus, le dieu aux deux visages, l'un tourné vers le passé et l'autre tourné vers le futur :

Paraphrasant les vers de Debeaune par lesquels je commençais cette page, je souhaiterai donc que de l'an qui commence, vous mettiez à profit, non seulement la première journée, mais toutes les autres, pour multiplier les découvertes musicales et maçonniques ! Pour ma part, je tenterai d'y contribuer !

Commenter cet article