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Bonne année 2020 !

Publié le par J. P. Bouyer

La Bonne Année de le Bauld de Nans

Quelle meilleure façon de vous présenter mes vœux que d'en confier l'expression à un talentueux Frère du passé ?

En augmentant l‘âge du Monde,
L’an fuit loin de nous pour toujours.
Il s’éteint dans la nuit profonde
Qui des temps engloutit le cours
De son passage il ne nous reste
Que le nom & le souvenir

Bien plus connu, même s'il est français et francophone, en Allemagne qu'en France (il a une page Wikipedia en allemand, mais pas en français), Claude-Etienne Le Bauld-de-Nans (1735-1789) est un personnage bien intéressant, qu'on gagnerait à mieux connaître.

Comédien de renom et professeur recherché, il fut régisseur de la Comédie française de Berlin, directeur depuis 1781 de la Gazette littéraire de Berlin, et auteur du Livre fait par force, ouvrage publié pour la première fois en 1783 (il a été réédité en 2008, avec une présentation et des notes de François Labbé), et qui n'est pas dépourvu de connotations maçonniques (certaines éditions, comme celle ci-dessous, portent d'ailleurs la date de 5784 au lieu de 1784). 

Né en 1735, il avait été initié à Parme en 1755 et il fut un des fondateurs de la Loge de Mannheim Saint-Charles de l'Union dont il fut Orateur et Vénérable avant de s'installer à Berlin vers 1774.

Membre très actif de la Loge berlinoise la Royale York de l'Amitié, il en fut souvent l'Orateur, et finalement, de 1789 à sa mort, le Vénérable.

La Royale York a édité en 1781 un recueil contenant certains de ses discours.

En 1786 - il est alors à la fois Grand Orateur et Grand Secrétaire, ce qui n'est pas courant - il publie la Lyre maçonne pour les travaux et les banquets.

Ce recueil de cantiques (qui est disponible sur Google-livres) attire particulièrement l'attention par les caractéristiques suivantes :

- à la seule exception de l'inévitable Chant des Apprentis (qui est un must de tous les chansonniers du XVIIIe siècle) , il ne comprend que des chansons totalement inconnues en France ;

- (presque) tous les textes sont accompagnés des partitions ;

- il manifeste un grand souci de qualité, tant en ce qui concerne la musique (les partitions sont avec accompagnement, et les chœurs à plusieurs voix) que le texte (la versification est sans défauts).

Les textes - généralement fort longs (il n'y a que 23 chansons en 142 pages) - sont très explicites sur les valeurs maçonniques, avec un grand souci pédagogique ; ils témoignent de l'adhésion de l'auteur à la philosophie des Lumières (voir p. 51 : nous répandons la lumière qui fait triompher la raison) et marquent son peu d'intérêt pour les tendances ésotérisantes à l'époque fort à la mode dans beaucoup de Loges (p. 132, il traite de bêtise le préjugé du vulgaire selon lequel sur la Cabale, la pierre philosophale, notre Art nous donne leçon).

En outre - chose assez rare à l'époque - ils mettent clairement en évidence le devoir pour les maçons d'améliorer le monde extérieur (p. 133 : il faut ... faire le bien du Monde - p. 33  : puisse notre Art ouvrant au Monde la route qui mène au bonheur l'arracher à la nuit profonde où tout l'asservit à l'erreur - p. 21  : Ordre que j'encense ... Dans l'Univers, par tes bienfaits, fais à jamais régner la paix - p. 44  : dans tous les temps qu'il [l'Art Royal] nous anime pour le bonheur universel ! - ou encore : Occupés dans notre saint Temple du bonheur de l'Humanité, voir en grasses ci-dessous).

Ce progressisme préfigure une évolution qui, particulièrement en pays francophone, se développera au XIXe.

Dans son ouvrage Le message maçonnique au XVIIIe siècle (Dervy, 2006), François Labbé attire l'attention sur ce point caractéristique de la philosophie de la Loge :

Le devoir des loges serait d'aider [le peuple] à parvenir à sa majorité. C'est encore ce que prétend le vénérable de la Royale Yorck de Berlin, le Bauld-de-Nans, dans sa correspondance avec le vénérable de Mannheim, Jacques Drouin : l'activité caritative des loges ne devrait pas se restreindre à secourir ceux qui sont matériellement dans le besoin mais elle devrait aussi prendre en compte les déficits culturels et offrir à ceux qui n'en ont pas eu la chance, la possibilité d'apprendre à lire et à écrire, pour, dit-il, les soustraire à une inacceptable servitude. La Royale Yorck organise ainsi des cours de langue et de grammaire ouverts à tous.

Il faut également souligner le soin que met Le Bauld à donner les partitions des chansons, plutôt que de renvoyer à des airs connus, usage - évidemment plus commode et moins coûteux, mais la Loge, comme sa rivale des 3 Globes, était prestigieuse et certainement prospère - de plus en plus courant en France à ce moment (alors qu'il ne l'était guère en Allemagne).

Le cantique pour la clôture de l'année

Après avoir déjà présenté sur ce blog son Choeur après le travail, je vous offre aujourd'hui ce cantique pour la clôture de l'année qui occupe les pages 70 à 76 du recueil, et dont je mets en exergue ces deux interrogations :

Avons-nous, de notre Art sublime, en tout accompli les leçons ?

Portons-nous de droit légitime le tablier des Francs-Maçons ?

En voici (en orthographe modernisée) le texte (long comme toujours chez Le Bauld), suivi de la reproduction de la première page de l'édition d'époque.

C'est, à l'occasion du changement de millésime,  une réflexion philosophique sur le temps qui passe et un examen de conscience vis-à-vis des devoirs maçonniques et religieux :

En augmentant l‘âge du Monde,
L’an fuit loin de nous pour toujours.
Il s’éteint dans la nuit profonde
Qui des temps engloutit le cours
De son passage il ne nous reste
Que le nom & le souvenir :
Pour l'un c'est un objet funeste,
Pour l'autre un objet de plaisir.  (bis)

 Le Méchant voit l'an disparaître,
Et pour le bien il n'a rien fait :
En vain sur un visage traître
ll annonce un air satisfait.
Le ver du remords le dévore,
Au désespoir il est réduit.
Il voit, déteste, & fuit l'aurore ;
Qu'il implorait pendant la nuit.  (bis)

 Mais l’Homme de bien, au contraire,
Sans peine voit l'an s’engloutir.
Il a fait ce qu'il devait faire,
Il ne craint rien pour l'avenir.
Il peut sur le passé, sans honte,
Tenir son regard suspendu.
Et son cœur en se rendant compte
Se dit tout haut : Rien n'est perdu.   (bis)

 Du Maçon, à son Art, fidèle
Dans ce jour tel est le portrait.
Le temps qui fuit à tire-d’aile,
Ne le livre point au regret.
Il sait que chaque instant l'avance
Vers le point de l'éternité :
Mais il y marche en assurance,
Il y voit sa félicité.  (bis)

 Quelquefois la raison sommeille,
Et notre âme est en pleine nuit :
De l'erreur, qui sans cesse veille,
Le flambeau trompeur la conduit.
Nous sommes-nous laissés surprendre?
Dans notre erreur ne restons pas.
Ouvrons les yeux : allons nous rendre
Entre l’Équerre & le Compas.  (bis)

 Avons-nous, de notre Art sublime,
En tout accompli les leçons ?
Portons-nous de droit légitime
Le tablier des Francs-Maçons ?
Le portrait du Maçon fidèle
Est-il celui de notre cœur ?
Goûtons le prix de notre zèle,
Et célébrons notre bonheur.  (bis)

 Occupés dans notre saint Temple
Du bonheur de l'Humanité
,
Assurons par un sage exemple
Le règne de la Vérité.
Préparons les yeux du Profane
A se tourner vers elle un jour :
Sans la connaître ; il la condamne ;
Eclairons-le : c'est son amour.  (bis)

Ici notre Ordre nous rassemble
Pour rendre grâce à l’Éternel.
En Maçons présentons ensemble
Notre hommage sur cet autel.
Que la sainte reconnaissance
Anime nos justes accents :
Aux pieds de la divine Essence
Qu'elle même offre notre encens !  (bis)

 Architecte, & Maître du Monde,
Tendre père du Genre-humain,
Tout peint ta sagesse profonde,
Tout peint ta libérale main.
Parmi les dons que ta clémence
Se plut à verser dans nos cœurs,
Nous chantons la reconnaissance :
Elle fait le prix du bonheur.  (bis)

 Le sentiment qu'elle fait naitre,
Élève vers toi nos souhaits.
Elle nous apprend à connaitre
Le prix de tes rares bienfaits.
Elle nous dit qu'en faire usage
Pour le bien de l'Humanité,
C'est te présenter un hommage
Digne de ta Divinité.  (bis)

La partition mentionne (au bas de sa première page, reproduite ci-dessous) que l'air utilisé est tiré de Blaise et Babet, qui est de Dezède.

Il s'agit de la romance de la scène I de l'acte I, C'est pour toi que je les arrange, dont on peut trouver le texte ici et la partition ici (pp. 16-18 ; Le Bauld a ajouté une reprise en choeur du dernier vers) ; une partition simplifiée se trouve aussi au n° 81 de la Clé du Caveau.

Cliquez ci-dessous pour entendre, séquencé par Christophe D. (celui-là même qui a déjà agrémenté le site par tant d'excellents fichiers sonores), le fichier de cette partition donnée par Le Bauld.

(NB : une page du site est également consacrée à ce cantique)

un autre air tiré de "Blaise et Babet"

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Labbe 14/10/2020 21:52

Il y a tant à dire sur Le Bauld...Voir Correspondances maçonniques , Champion, Paris, 2018.

15/10/2020 00:05

sur cet ouvrage (du même auteur que la réédition du "Livre fait par force"), voir
https://www.honorechampion.com/gb/champion/9019-book-08532851-9782745328519.html

Conradt 31/12/2019 09:12

Au XVIIIe ! : " l'activité caritative des loges ne devrait pas se restreindre à secourir ceux qui sont matériellement dans le besoin mais elle devrait aussi prendre en compte les déficits culturels et offrir à ceux qui n'en ont pas eu la chance, la possibilité d'apprendre à lire et à écrire..."

Labbe 14/10/2020 21:54

Oui et la Royale Yorck de Berlin donne des cours de langue aux defavorises. Le Bauld a mis en place une bibliothèque, un jardin botanique. On ne se contente pas d’aider «  les pauvres honteux »!