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l'Orient Eternel

Publié le par J. P. Bouyer

Un maçon ne meurt pas puisqu'il continue à vivre dans le cœur de ses Frères.

C'est le thème sous-jacent à beaucoup des très nombreuses chansons maçonniques constituant l'ultime hommage rendu par sa Loge à un maçon disparu.

Un bel exemple en est ce cantique du Frère Legret, publié pour la première fois en 1802 à Bruxelles :

En vain le temps voudrait sur un Maçon
Étendre sa faux meurtrière ;
Malgré la mort, et sa triste moisson,
Il vit dans le cœur de son frère.

Celui qu’ici vous n’apercevez plus,
Au milieu de vous est encore ;
Le souvenir de toutes ses vertus
Vit dans ce temple et le décore.

Du haut des cieux il entend vos travaux
Et sourit à votre mémoire ;
Quand des humains vous soulagez les maux,
Il partage encor votre gloire.

Dès le XVIIIe siècle, les maçons ont ritualisé à leur manière le moment du dernier adieu à un Frère.

Un rituel très élaboré semble dater des années 1780. On trouve des extraits de ce texte :

  • en 1788 dans les Oracles de la Vérité, aux pp. 116-120
  • en 1807 aux pp. 151-7 du recueil de Nogaret Le Retour à la sagesse
  • aux pp. 154-158 du recueil de Vuillaume (1823) intitulé L'orateur franc-maçon, ou choix de discours prononcés à l'occasion des solennités de la maçonnerie.

Sous le titre le Déluge, ce rituel a été mis en musique en 1784 par Giroust. Je vous invite à l'écouter, dans l'enregistrement (déjà ancien) réalisé en son temps par Roger Cotte à l'occasion de la Tenue funèbre solennelle organisée le 20 juin 1970 par la Grande Loge de France pour le 25e anniversaire de la libération des camps de déportés.

Ultérieurement, ce texte a également été mis en musique par Bianchi :

Le 7 mars 1785, la Loge des Neuf Sœurs évoquait la mémoire de trois de ses membres, décédés dans le courant de l'année 1784, dont Court de Gebelin et son ancien Vénérable le comte de Milly.

Un hymne funèbre, sur des paroles de Roucher et une musique de Piccinni, fut chanté à cette occasion. En voici les paroles :

Qu'êtes-vous devenus, enfants de la Lumière, 
Qui faisiez de ce temple & l'amour & l'orgueil ?

Au milieu de votre carrière, 
Tombés sous la faux meurtrière, 
Vous voilà descendus dans la nuit du cercueil : 
Nous n'embrassons qu'une poussière 
Sourde & muette à notre deuil.

Qu'êtes-vous devenus, enfants de la lumière, 
Qui faisiez de ce Temple & l'amour & l'orgueil ? 

Vous vivez à jamais, vous vivez pour la gloire ; 
Les œuvres du génie ont désarmé le temps : 
Le jour de votre mort fut un jour de victoire ; 
Il a conquis à vos talents
Une éternité de mémoire. 
Vous vivez à jamais, vous vivez pour la gloire.

Jean-Antoine Roucher (1745-1794)

L'éternité promise à ces maçons par Roucher n'a donc rien à voir avec l'éternité céleste promise par la religion : c'est l'éternité dans la mémoire des hommes et des maçons.

Le XIXe va voir se multiplier les publications de comptes-rendus de cérémonies funèbres, particulièrement sous l'Empire où il est de bon ton de glorifier l'héroïsme des maçons tombés dans les campagnes napoléoniennes - et ils sont particulièrement nombreux.

Elles sont souvent caractérisées par le faste d'une spectaculaire mise en scène, dont donne une idée la gravure ci-dessous :

cliquez sur l'image pour l'agrandir

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(le détail à gauche de l'image représente l'une des pyramides qu'on voit à droite)

Il s'agit d'une pompe funèbre célébrée à Douai le 12 janvier 1846 par la Loge de la Parfaite-Union. Il vaut la peine de lire les quelques pages de la description des décors installés et du rituel très solennel élaboré pour la circonstance.

Vu d'aujourd'hui, tout cela peut certes paraître très formel et même ampoulé. On ne peut cependant qu'être frappé par la conscience du devoir de mémoire et par le profond sentiment de fraternité et d'attachement viscéral à la Loge, qui ressortent de ces textes.

Je citerai pour en témoigner ces deux extraits des nombreux discours :

(p. 47) Mes Frères, le minuit solennel de l'éternité a sonné pour nos excellents et respectables Frères. Ils ont vécu.... Mais leur souvenir restera au milieu de nous ; au jour de nos réunions nous verrons apparaître leurs ombres chéries sur nos colonnes, pour nous rappeler leurs qualités, leurs vertus qui devront toujours nous servir de guides et d'exemple dans la carrière civile et dans le monde maçonnique.
Vivant, vivant, semper vivant !

...

(p. 48) Préparer dans ce temple une pieuse et imposante cérémonie ; payer avec empressement la dette de l'amitié, de la fraternité ; rendre maçonniquement les honneurs funèbres à un de nos plus anciens Frères ; c'est non-seulement accomplir un devoir, mais encore c'est honorer la Loge de la Parfaite-Union, c'est raviver l'éclat dont elle a brillé, c'est augmenter la réputation qu'elle s'est acquise et qu'elle a si justement méritée.

Honneurs funèbres rendus par la Loge de la Parfaite-Union

gémir (Larousse) : exprimer sa peine, sa douleur par des sons inarticulés ; geindre.

geindre (Larousse) : se plaindre d'une voix faible, sans articuler ; se lamenter à tout propos ; pleurnicher.

Je me suis toujours demandé pourquoi la batterie de deuil nous incitait à gémir. A mes yeux, il est légitime de pleurer une disparition, mais il ne l'est pas d'adopter une attitude aussi prostrée et passive que celle du gémissement.

C'est d'ailleurs bien pleurons et non gémissons qu'on entend dans Le Déluge de Giroust : Pleurons l'ami de la sagesse ... Pleurons tous ; Pleurons sans cesse.

Plus étrange encore : après le sextuple Gémissons par 1-2-3, on entend souvent Mais espérons.

Espérons quoi ? Qu'y a-t-il donc à espérer après un deuil ? Retrouver le disparu au Paradis ? Espérer à un tel moment ne serait-il pas indissociable de la croyance en l'immortalité de l'âme ?

La réponse est sans doute sous-jacente à l'indication que nous donne Boucher (p. 335) dans la Symbolique maçonnique :

A noter que les deux mots mais Espérons ne sont utilisés qu'au Rite Ecossais.

Je ne suis pas certain que de nos jours cette différence de principe entre Rite Français et Rite Écossais soit encore partout respectée.

Mais elle me semble en tout état de cause bien marquer l'opposition entre un Rite foncièrement laïque et un Rite d'inspiration religieuse.

Beau sujet de méditation en ce 2 novembre ...

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