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Chatelain

Publié le par J. P. Bouyer

Chatelain

Voici encore un franc-maçon totalement oublié de nos jours : le Chevalier Jean Baptiste François Ernest de CHATELAIN (1801-1881) est l'auteur de nombreux ouvrages publiés en France puis en Angleterre, où il s'était établi définitivement en 1842 (il fut d'ailleurs naturalisé anglais en 1848) ; bon nombre sont consultables via la BNF ou Google

Nous n'en avons trouvé de biographie qu'en langue anglaise, jointe à celle de son épouse Clara de Pontigny (1807–1876), auteur et compositrice. 

Mais, dans son poème-préface à son recueil (1874) Les dernières lueurs d'un flambeau qui s'éteint, il trace lui-même quelques éléments de cette biographie : élève successivement du Collège des Écossais et du Lycée Charlemagne (où il eut des prix de poésie), il fut ensuite placé par son père successivement chez un marchand de draps, un notaire et un avoué ; dépourvu d'enthousiasme pour ces métiers, il préfère, à la mort du père, se lancer dans le journalisme, puis dans la chanson.

Il entre fort jeune en franc-maçonnerie : en 1823, il écrit déjà le cantique Le bon Samaritain, qui est chanté le 30 décembre lors de la Fête d'Ordre de la Loge des Artistes et dédié à son Vénérable, le célèbre Cuvelier de Trye (qui mourra quelques mois plus tard). Il y reprend le thème de la célèbre parabole évangélique éponyme et manifeste déjà ce qui deviendra une de ses caractéristiques : la détestation pour l'hypocrisie et le pharisaïsme. A cette époque, on verra souvent les maçons exprimer une profonde religiosité tout en soutenant que la maçonnerie est plus fidèle que l’Église au message évangélique : cette idée est déjà ici en filigrane.

Voici ce texte :

En passant, un prêtre, un lévite, 
S'éloignent d'un pauvre mourant ; 
De Samarie un prosélyte 
Le ranime en le secourant. 
Seul, dans les trois, de la souffrance 
Il se montre le vrai prochain. 
Gloire au mortel que bénit l'indigence ! 
Honneur au bon Samaritain !

Du bon pasteur de l'Évangile 
Telle est l'admirable leçon ; 
Chaque jour, la suivre, docile, 
Est le devoir du franc-maçon. 
Jésus louait la bienfaisance ; 
Du maçon le cœur est humain. 
Gloire au mortel que bénit l'indigence ! 
Honneur au bon Samaritain !

Certain lévite recommande 
Le précepte d'un ton divin ; 
Mais il refuse son offrande 
Au moribond sur un chemin. 
Sa redoutable intolérance 
Damne sans pitié le prochain. 
Gloire au mortel que bénit l'indigence ! 
Honneur au bon Samaritain !

Le culte de la tolérance 
Est le principe de tout bien,
Et celui de la bienfaisance 
Des maçons forme le lien. 
Si le Pharisien s'en offense, 
Répétons-lui notre refrain : 
Gloire au mortel que bénit l'indigence ! 
Honneur au bon Samaritain !

La musique est d'un compositeur dont on ne parle maintenant plus guère, mais qui à l'époque allait connaître une certaine célébrité : Albert Guillion (qui a été oublié dans les dictionnaires de compositeurs maçons). La partition a même été imprimée.

Mais les activités de chansonnier de Chatelain vont s'interrompre brusquement : en 1824, il publie (sur une musique du même Guillion, dont il était un ami) une chansonnette intitulée La Confession où il compare les trois grâces aux trois vertus théologales et dont le frontispice représente un Amour conduisant une dame au confessionnal. La phrase J'irais tous les jours à confesse si vous étiez mon confesseur fait scandale, la chanson est saisie et Chatelain est importuné par la police.

Il s'exile donc en Belgique en 1824, puis en Angleterre. Il publie en 1825 à Londres l'hebdomadaire Le Petit Mercure ; celui-ci devient en 1826 le Mercure de Londres, auquel il donne pour devise il vaut mieux exciter du scandale que taire la vérité. Il y annonce la prochaine édition d'un journal exclusivement consacré à la politique : le Flambeau.

Nous n'avons trouvé aucune indication que ce projet se soit réalisé : effectivement, la bougeotte le reprend et dans son recueil de poèmes (1867) A travers champs - Flâneries, il raconte qu'en 1827 il fit à pied le voyage de Rome.

Revenu en France à la faveur d'une amnistie octroyée par Charles X, il s'installe à Bordeaux, où en 1831 il est condamné à 6 mois de prison pour délit de presse (il a dénié la légitimité de l'accession au trône de Louis-Philippe) :

Le 5 Mai 1831 la Cour d'Assises de la Gironde séant à Bordeaux, nous condamnait Nous, Ernest de Chatelain, à six mois de prison, et 1320 francs d'amende pour avoir soutenu - Horresco referens ! - dans notre Journal, Le Propagateur de la Gironde :
1° Qu'au 9 Août 1830, les Chambres, nommées sous Charles X, sans mandat de changer la dynastie, n'avaient pas eu le pouvoir de faire, de bâcler . . . un Roi ! - et de déléguer à une Altesse - fût-elle devenue Royale depuis trois semaines, un droit, qu'elles n'avaient pas faculté de conférer.
2° Et que la liste civile de l'Elu du 9 Août était beaucoup trop considérable ; Louis Philippe, n'ayant pas comme son devancier une maison militaire, et une troupe de gardes-du-corps à entretenir.

Ronces et chardons

On peut voir ici (bas de la p. 207) qu'une grâce lui fut cependant accordée en juillet.

Il remonte alors à Paris, où il a une activité politique et journalistique : dans les colonnes du journal Le Constitutionnel, il combat Louis-Philippe ; en collaboration avec Félix Auvray, il publie aussi, en 1833, Les Prométhéïdes, revue en vers du Salon de Peinture.

C'est à Paris que nous retrouvons trace de son activité maçonnique. Il est alors membre de la Loge de la Trinité, où, le 21 décembre 1836, il est mentionné comme 30e et Ex-Vénérable.

Le 14 janvier 1835, cette Loge avait entendu son cantique Le bon Samaritain, dans un texte inchangé, mais cette fois dans une nouvelle version musicale, que nous ne connaissons pas, mais dont le compositeur est, selon les sources, soit le Frère Delsarte, soit le Frère Gambaro.

Chatelain semble donc avoir attaché beaucoup d'importance à ce cantique, pour lequel, à 12 ans d'intervalle, il a trouvé deux fois un compositeur, et qui connut d'ailleurs encore en 1839 l'honneur de  l'impression (dans le périodique maçonnique Le Globe). Mieux encore, le texte - en français ! - a été republié (p. 170) dans la rubrique Poetry du n° du 30 juin 1842 (1842 est précisément l'année où Chatelain s'installe en Angleterre) du Freemason's Quarterly Review de Londres ainsi que (p. 329) dans le n° de septembre 1842 du Freemason's Monthly Magazine de Boston, sous la signature Le Chevalier Chatelain 30e ex-Vénérable de la loge de la Trinité Orient de Paris.

Le 21 décembre 1836, c'est encore lui qui chante, toujours dans cette Loge de la Trinité, une série de couplets festifs totalement débridés, où il interpelle quelques-uns des membres de la Loge.

Ces couplets ont été mis en ligne par la BNF ; en voici la première page :

Le Frère Brévière (sans doute Vénérable à ce moment) est un personnage et un maçon bien connu,

Parmi les nombreux membres cités, j'ai pu identifier deux personnages connus : Delsarte (déjà cité plus haut) et le facteur de pianos Soufleto.

Chatelain polémiste

Esprit particulièrement indépendant et contestataire, Chatelain, qui fut un ami de Victor Hugo, était aussi un fervent républicain.

Il exerça sa verve - qui était féroce et qui ne reculait pas devant l'exploitation de racontars d'alcôve - contre le système, et contre quelques personnalités bien représentatives de ce système.

En témoigne le très provocateur frontispice de son recueil Ronces et Chardons :

Voyons donc quelques-unes des cibles qu'un tel programme l'a amené à pourfendre préférentiellement.

Louis XVIII

Il s'en prend à son sujet - assez mesquinement - à la comtesse du Cayla.

Louis dix huit, certes était de l'étoffe
Dont on fait un Roi Philosophe,
Il avait conservé l'esprit Voltairien,
Et loin de croire à tout, il ne croyait à rien ;
A rien . . . qu'à son Omnipotence,
Et de son grand savoir à la valeur immense.
Jusques au dernier jour, friand de bons morceaux,
Il était très friand tout aussi de bons mots ;
Il avait eu de nombreuses maîtresses,
Ignobles, toutes, les drôlesses,
Depuis certaine Davila,
Jusqu'à Zoé, qui fut, Comtesse Du Cayla.

Ronces et chardons

Charles X

Vert galant très au grand complet,
Non gros comme son frère, au contraire fluet,
Faisant de l’œil partout, mêmement de la jambe,
Et l'élevant parfois jusques au dithyrambe,
Dans ses beaux jours, le futur Charles dix
De Versailles était le phénix !
Mais quand il monta sur le trône
Tout détraqué par l'abus des plaisirs,
Et veuf de tous mondains désirs,
Bien mieux que le boudoir, il cajolait le prône !
Aussi son pauvre esprit par les ans mis à sac,
Se donna corps et âme au Duc de Polignac,

Ronces et chardons

Louis-Philippe

C'était un bon Bourgeois, Monsieur Louis Philippe !
Tout agripper, tel était son principe.
Adroit, ayant toujours des atouts dans son jeu,
Il avait le grand art de retirer du feu
De bons marrons, bien cuits, mais sans se compromettre,
Et sans au grand jamais permettre
Qu'on usât de son nom pour propos factieux !
Avec le Charles X, il savait être au mieux,
Et ce roi débonnaire, au sortir de la messe,
Venait de lui donner le beau titre d'Altesse
Royale,—au moment où Monsieur de Polignac
De par son coup d'état, un vrai coup de jarnac,
Dans Lutèce venait d'enfanter du micmac.
...
Sachons gré à cette ignoble contrefaçon de roi d'avoir rendu à jamais impossible en France ... le retour des Rois !

Ronces et chardons

Napoléon III

Une de ses cibles préférées est Napoléon III, qu'il qualifie ici de plus grand criminel des temps anciens et des temps modernes. Sa détestation s'étend à l'impératrice, puisqu'il dénonce :

... le règne infâme de feu Chenapan III, où l'ignoble Crinoline Eugénie, s'essayait par tous les moyens possibles, par la corruption la plus hideuse, à démoraliser la France, à en faire une Prostituée, une fille publique. Elle a presque réussi la Gredine ! Quel affreux spectacle ont donné, non seulement à la France, mais à l'Univers entier ce couple infâme !...l'Eugénie et Chenapan III. Le caro sposo assaisonnant de millions, volés à la France, ses amours crapuleux, au vis à vis des plus viles Gourgandines de L’Époque ! Honte éternelle à l'Empire ! Honte à feu l'Empire !

En 1852, il avait publié (à Londres) une chanson burlesque, La Mi-Août, ou les Miaous de Napoléon-le-Petit.

Pie IX

Le pape Pie IX (que Chatelain désigne comme imposteur s'intitulant vicaire de Dieu) n'est guère mieux loti :

En 1862 les Ecuries d'Augias existent toujours, plus sales mille fois que du temps d'Hercule. Leur siège principal est à Rome, au Vatican. Leurs succursales sont nombreuses, et sont disséminées sur toute la terre. Elles pullulent sous forme de couvents en Espagne, en Belgique, en France, en Italie, en Angleterre, et dans la verte Irlande. En dépit du sens commun, et du droit international, la France depuis plus de dix ans, par ses baïonnettes inintelligentes, soutient cette hydre de la superstition — qui a nom le Pape Pie IX — lequel Pape, avant sa papauté, fut, dit la chronique scandaleuse, capitaine de dragons, et libertin de première classe.

L'hostellerie des sept péchés capitaux

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