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La Fayette à Paris

Publié le par J. P. Bouyer

Dans un précédent article, je vous avais parlé de la fête donnée à Lyon en l'honneur de Lafayette en septembre 1829, dans un contexte de résistance aux tendances autocratiques de plus en plus affirmées de Charles X, résistance dont il était le symbole.

Un an plus tard, Charles X - que, dans le discours mentionné plus bas, Berville qualifiera malignement de digne successeur de Charles IX (Charles IX étant le roi qui avait déclenché la Saint-Barthélémy en 1572) - avait été renversé et remplacé par Louis-Philippe.

Lafayette avait largement contribué à orienter ces événements, et sa popularité en était sortie encore renforcée.

Le 10 octobre 1830, soit trois mois et demi après les "Trois Glorieuses", une grande "Fête maçonnique et patriotique" fut donc organisée à Paris pour l'honorer.

L'importance de l'événement justifiait sans doute que, pour une fois, les deux Obédiences qui se disputaient férocement la suprématie maçonnique mettent une sourdine à leur rivalité et laissent leurs loges collaborer pour l'organisation. N'empêche, il semble bien que les Ecossais tenaient la baguette de l'orchestre ainsi constitué. La semaine suivante d'ailleurs, le Grand Orient seul donnait une deuxième fête à Lafayette.

Toute la pompe d'usage fut en tout cas déployée, avec force entrées solennelles, honneurs rendus et pompeux discours d'accueil.

Une place spéciale avait été réservée aux Frères blessés dans les glorieuses journées de juillet, et initiés dans les dernières tenues des Loges de l'Orient de Paris, qui furent introduits avec les honneurs maçonniques et sous la voûte d'acier, célébrés en tant que dignes vengeurs de la patrie et de l'humanité et salués par une triple batterie française et écossaise, au milieu des cris répétés de "Vivent nos Illustres Frères blessés ! vivent les défenseurs de la patrie ! vivent les restaurateurs de notre liberté !

Une députation s'en alla alors accueillir le grand citoyen dont la France s'honore, pour l'introduire maillets battants et sous la voûte d'acier, aux cris répétés de "Vive Lafayette ! vive le héros des deux Mondes !" Celui-ci fut revêtu d'un cordon de maître brodé de l'inscription Les Maçons des deux Rites à leur illustre frère le général Lafayette, 10 octobre 1830.

Les discours ne manquèrent évidemment pas, mettant en évidence quelques-uns des oligarques des Obédiences : prirent ainsi la parole successivement Dupin aîné, Muraire, le Grand Commandeur Choiseul, Lafayette lui-même et Berville qui retraça la carrière de ce dernier, comme le fit également, au banquet, le colonel Texier de la Pommeraye, qui venait de rentrer d'exil et qui répéta le discours qu'il avait prononcé en 1824 à Philadelphie pour accueillir Lafayette.

Le ton général était à la glorification :

- des journées de juillet, la glorieuse révolution qui, vengeant les outrages faits au peuple français, a donné au monde ce grand et utile spectacle d'une punition aussi prompte que terrible de la violation des serments les plus saints, des tentatives aussi coupables qu'infructueuses, dont le but était d'anéantir le pacte fondamental [NDLR : il s'agit bien entendu de la Charte de 1814], et d'y substituer l'antique despotisme ;

- de leurs artisans, l'héroïque population de Paris ;

- de Lafayette, le héros des deux Mondes ;

- de Louis-Philippe, ce Prince le plus digne, ce Prince décoré de toutes les vertus maçonniques ... qui ajoute encore à ses droits à la couronne ... le titre si cher à tous les cœurs de Monarque-Citoyen.

Les Santés du Banquet

Des Santés ont bien entendu été tirées au cours du Banquet :

- la première, comme d’usage, au Roi des Français (ce Roi patriote qui doit être environné sans cesse de notre respect, de notre amour, de notre fidélité) et à son auguste famille. Après tous les éloges dont il avait été couvert dans les discours lors de la Tenue, elle fut évidemment portée avec enthousiasme puisque  la liberté civile et religieuse, dont nous devons le triomphe à notre Monarque citoyen est désormais la garantie de la liberté maçonnique. Le troisième feu de cette Santé fut donc à nos institutions libérales, dont le Monarque des Français est le premier soutien.
 

La liberté d'association

Le fait que la possibilité de l'activité maçonnique soit conditionnée par le bon vouloir du souverain est effectivement resté longtemps un frein à la liberté d'expression en maçonnerie.

Le vent de liberté qu'a fait souffler 1830 en Europe, après l'étau moral imposé par la Sainte-Alliance réactionnaire, a donné en France de grands espoirs relativement au règne commençant. On sait que ces espoirs allaient rapidement être déçus (dès 1832 par exemple, Louis-Philippe était représenté escamotant le Palais Bourbon). Et on sait aussi que bientôt les Obédiences, pour survivre, se verraient obligées de pourchasser, parfois impitoyablement, toute velléité d’implication politique dans les Loges, nécessité qui se maintiendrait jusqu'à la 3e République

La Belgique par contre, nouvellement indépendante depuis 1830, s’est dotée de la constitution la plus libérale du continent, garantissant la liberté d’association.

 
La sympathie du roi pour la maçonnerie est à ce moment-là considérée comme allant de soi, et d'ailleurs Choiseul, dans son discours, avait énoncé l'espoir que son fils Ferdinand, maintenant duc d'Orléans, accepte de devenir le chef de la voûte maçonnique. Mais, comme l'écrira Rebold, les tentatives infructueuses ... dans le but d‘engager le duc d’Orléans à accepter la grande maitrise, prouvèrent suffisamment que le nouveau gouvernement n'était pas favorable à la franc-maçonnerie, bien qu’elle l‘eût acclamé partout avec satisfaction.

- la 2e fut celle du héros de la fête, Lafayette lui-même. Celui-ci répondit par quelques mots où il exalta la fraternité

[Le titre] dont je suis fier est celui dont vous parlez le moins, celui d'être votre frère, de vivre avec vous dans ce monde maçonnique qui n'admet que l'égalité, l'égalité, mes Frères, que, comme citoyens nous commençons à comprendre, en matière politique et religieuse, et qui, à l'exemple de la Maçonnerie, fait de tous nos compatriotes un peuple de frères.

Et Lafayette de porter à son tour un toast à l'union générale de tous les Maçons, quels que soient leur Rit et leurs opinions, toast pour lequel il proposa successivement les 3 feux suivants, dans lesquels pointe déjà la conviction de la vocation messianique de la maçonnerie:

1. Hâtons de tous nos moyens l'accomplissement de ce voeu

2. A la prospérité de l'ordre maçonnique et à son active influence sur les progrès de la civilisation ; ils y sont essentiellement attachés.

3. Que tous les ouvriers appelés à la construction du grand édifice moral se gardent de le changer, par leurs discordes, en une oeuvre de confusion, tandis qu'il est de leur devoir de le transmettre à la postérité, achevé et consolidé.

- la 3e santé fut celle des Frères invités pour avoir bien mérité de la patrie en combattant pour elle, ainsi que celle de tous les Français blessés comme eux dans les grandes journées des 27, 28 et 29 juillet dernier, et qui n'ont pas la faveur d'appartenir à l’association maçonnique.

La Liberté guidant le peuple : le tableau de Delacroix a été inspiré par les Trois Glorieuses.

Après quoi un des Frères blessés demande et obtient la faveur de baiser la main du général Lafayette, qui la lui présente et serre affectueusement la sienne, au milieu de nouveaux applaudissements.

- et enfin furent célébrés les présidents de la fête, Choiseul et Laborde.

Solidarité franco-belge

Un dernier fait marquant est à souligner avant que la manifestation soit  clôturée : la prise de parole, en fin de banquet, du Frère Saunière pour proposer une collecte en faveur des Belges, pour contribuer à soutenir leur courage, à renverser le joug tyrannique de leur odieux oppresseur, et à faire établir enfin, sur les ruines sanglantes d'un despotisme furieux, une liberté sage et féconde en bienfaits pour l'humanité :

Les premiers en France, nous avons brisé les entraves de la liberté qui doit appartenir à tous les peuples ; elle parcourt maintenant l'Univers ; les Belges opprimés la défendent avec autant d'héroïsme que de persévérance.

On sait que c'est le 25 août qu'avait commencé la révolte belge contre le roi des Pays-Bas, aboutissant à une séparation définitive lors des sanglantes journées du 23 au 27 septembre, soit quelques jours seulement avant la fête parisienne, où fut donc ainsi mis en évidence le parallèle entre les Trois Glorieuses parisiennes de juillet et les journées de septembre bruxelloises.

Libéraux de tous les pays, unissez-vous !

Ces événements avaient déjà été évoqués par le Frère Coudret,, jeune médecin qui s'était distingué en juillet en secourant les combattants, dans le long poème (114 vers !) Le présent et le passé qu'il avait récité pendant la Tenue :

O Lisbonne, ô Madrid, Berlin, Naples, Bruxelles,
Que tant de sang versé, que des leçons si belles
Ne soient point, sous vos yeux, perdus pour l'avenir :
Les Français ont enfin vaincu la tyrannie :
Pour triompher comme eux, pour venger la patrie,
Comme eux sachez vaincre ou mourir.,

Mais ici  il ne s'agissait pas seulement de Bruxelles : c'est l'ensemble des mouvements libéraux qui s'étaient dressés contre l'Europe de la Restauration et de la Sainte-Alliance qu'évoque Coudret, pour les mettre sous l'égide de la France, une nouvelle fois promue au titre d'inspiratrice de l'Europe sur la voie du Progrès.

Et la musique ?

Bien entendu, la partie musicale de la manifestation avait été particulièrement soignée, puisque tout un orchestre, dirigé par le Frère Aimond, chef d'orchestre du Théâtre-Français, intervint à de nombreuses reprises, jouant notamment, la Marseillaise, le chant national de la Parisienne (qui venait d'être créé et qui devint l'hymne de la monarchie de juillet), et autres morceaux analogues à la Fête (comme on disait à l'époque, dans le sens d'adéquates), dont une marche guerrière accompagnant le déplacement vers la salle du banquet.

On entendit même, pour accompagner l'entrée des dignitaires et encore la première santé du Banquet, le célèbre Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille de Grétry, véritable tarte à la crème des célébrations maçonniques mais aussi ... air qui avait été considéré sous la Restauration comme un hymne national officieux saluant le souverain ... qui venait précisément d'être détrôné !

Il y eut aussi, au Banquet, deux chansons du Frère Coudret mentionné plus haut ; il présenta son Hymne patriotique dédié au duc d'Orléans (ndlr : titre de Louis-Philippe jusqu'à son accession au trône le 9 août), intitulé le 29 juillet et chanté sur l'air (aimé des nostalgiques de l'Empire) Dis-moi, Soldat, t'en souviens-tu ?

 

Après quoi il fut encore prié de chanter une autre de ses œuvres, le secret du maçon, dédié à Choiseul sur l'air de la Soeur de Charité (il s'agit certainement de l'air de Béranger Les Deux Sœurs de Charité.)

Un maçon oublié.

Le Docteur Jean Florimond Coudret, né en 1810, diplômé en 1830, qui a été chirurgien des hôpitaux et hospices civils de la ville de Paris, a également publié à l'époque un Tribut patriotique, offert aux héroïques défenseurs de nos libertés. Il devint plus tard Orateur de la Loge de l'Espérance, à laquelle il dédia l'Ode Les destins de la Grèce. Il prononça également des strophes à la Loge des Sept Ecossais Réunis.

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