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Ragon et la mixité

Publié le par J. P. Bouyer

Très active au XVIIIe et sous l'Empire, la maçonnerie d'Adoption s'est progressivement éteinte au cours du XIXe.

Cela n'empêcha pas le célèbre écrivain maçonnique Ragon d'éditer en 1860 un Manuel complet de la Maçonnerie d'Adoption ou Maçonnerie des Dames, consacré essentiellement à la description des différents rituels de cette maçonnerie, complétée par quelques données historiques.

La décennie 1860 est précisément celle où, en France, commence à venir en débat la question de la participation féminine à la maçonnerie, non plus seulement sous la forme paternaliste de l'Adoption, mais sur un pied égalitaire.

Voyez à ce sujet cette citation d'un article paru en 2008 dans la revue d'histoire politique Parlement[s] :

... Certains militent aussi pour une plus grande ouverture de la franc-maçonnerie aux femmes. C’est le cas pour la loge « l’Alliance » (Suprême Conseil du Rite Écossais Ancien et Accepté) qui considère que « l’exclusion des femmes de la maçonnerie est injustifiable » et qu’elle est le « résultat des préjugés qu’elle a pour mission de défendre » et la « négation même de l’égalité des sexes qu’elle proclame ». Au sein de la loge « le Travail », le vénérable Colfavru annonce au Grand Orient en 1868 que « la loge considérant que rien dans la constitution ni les statuts n’excluant les dames du droit de participer à la vie maçonnique a décidé que toute femme qui réunirait les conditions de liberté et de moralité exigibles pourrait être admise aux épreuves maçonniques ». Cette prise de position vaut à la loge de sévères remontrances de la part du Grand Orient et une condamnation sans appel sur les principes énoncés. La franc-maçonnerie parisienne s’ouvre aussi aux débats sur les droits des femmes et s’intéresse à des réalisations pratiques. Le statut de la femme est souvent abordé dans le cadre familial. Le discours du franc-maçon Marie Alexandre Massol au banquet de la loge les « Élus d’Hiram » en juillet 1868 est, par contre, plus engagé. Il y précise que « …la femme est digne et apte à remplir les charges, les emplois au même titre que l’homme et réclame pour elle la part qui lui revient dans les luttes de la vie et les progrès de la civilisation. »

Laurence Grégoire, La franc-maçonnerie parisienne (1852-1870)

A noter : on remarque dans ce texte l'utilisation dès 1868 d'un argument (l'absence de toute mention, dans les textes législatifs du Grand Orient, d'une possibilité de discrimination sexuée) qui finira par entraîner, un peu moins d'un siècle et demi plus tard, sa transformation en Obédience pluraliste.

Mais quelle est la position de Ragon lui-même sur cette question ? Eh bien, il la laisse entrevoir en imaginant, dans son introduction, un dialogue entre un maçon et une maçonne d'Adoption nommée Adèle.

Celle-ci, après avoir démontré sa connaissance du symbolisme propre aux Loges d'Adoption, mais traité celles-ci de simple effet de la galanterie des maçons modernes, pose d'emblée la question :

Mais, puisque vous ne vous occupez, comme nous devrions le faire nous-mêmes, que de l'étude de l'humanité, de celle de la nature et de la philosophie, afin de travailler à devenir meilleurs, pour quoi ne pas admettre à vos travaux celles d'entre nous qui auraient mérité cet honneur ?
Il eût été simple et concevable d'établir cette sorte d'émulation, qui aurait tourné au profit de la sagesse et des mœurs sociales, plutôt que de créer une maçonnerie dérisoire, dont se moquent la plupart des Maçons, et sans raison, puisqu'ils ne comprennent pas toujours le sens des emblèmes dont ils rient.

Et son interlocuteur de répondre (non sans préciser que le couplet qu'il cite doit se chanter sur l'air Daignez m'épargner le reste, tiré de l'opéra du maçon Devienne, Les Visitandines) :

J'ai, autrefois, chère sœur, répondu ainsi à la proposition d'admission dont tu parles :

Si nous admettions la beauté
A nos travaux, à nos mystères,
L'oubli de la fraternité
Désunirait bientôt les frères :
Dans nos temples, sexe chéri,
L'amour entrant avec tes charmes,
Tous nos cœurs te seraient soumis
Et les noms de frères, d'amis,
Seraient pour nous de faibles armes.

Mais Adèle, fine mouche, ne rate pas l'occasion de montrer l'aspect contradictoire de ce raisonnement :

Ton objection, cher frère, est plus galante que sage ; ou bien vous avez tort de dire que vous vous réunissez pour vaincre vos passions, soumettre vos volontés et faire de nouveaux progrès dans la vertu.

Et plus tard, Adèle conclura la conversation par quelques vérités bien senties :

... mon sexe ... l'emporterait peut-être sur le vôtre, en philosophie et en vertus, si nous recevions une éducation et une instruction dignes de nous et du rôle que nous devons remplir dans la société. Que les hommes, pour la plupart, seraient nuls et brutaux, s'ils ne recevaient que le peu de connaissances que l'on donne aux femmes, et que le monde serait plus heureux et mieux gouverné, si l'esprit des femmes n'était pas dépravé par des idées fausses, superstitieuses qui répugnent à la conscience, à la raison ; par d'absurdes préjugés ; par de vaines terreurs, inculquées dans l'enfance, enracinées avec l'âge et dont elles se servent pour diriger les hommes de toutes les conditions !

La maçonnerie d'adoption devrait chercher à tendre vers ce but estimable, digne d'une école de sagesse. Les maçons actuels, moralistes pour la forme, n'y songent guère. Une loge de femmes n'est pour eux qu'une occasion de plaisir et non un but d'instruction sociale, et la superstition, cette religion sans dignité comme sans vertu, continue d'être la reine du monde.

Ces conclusions seront approuvées sans réserve par son interlocuteur, qui est manifestement un adepte des Lumières et du positivisme :

Oui, chère sœur, les opinions erronées et les fausses doctrines ne cesseront de désoler la terre et de désunir ses malheureux habitants, que lorsque les femmes, mieux instruites, ne seront plus guidées que par des connaissances positives et des notions vraies sur toutes choses.

Quelques commentaires sur ce dialogue imaginé par Ragon :

1. Le couplet cité par le Frère reflète, sous une forme élégante, l'argument classiquement le plus répandu, dès le XVIIIe (mais encore de nos jours !), contre la présence  des femmes en Loge.

C'est, sous une forme aménagée, celui que l'on trouvait déjà en 1737 dans le célèbre Songe intitulé les francs-maçons :

Si le sexe est banni, qu’il n’en ait point d’alarmes :
Ce n’est point un outrage à la fidélité ;
Mais je crains que l’Amour entrant avec ses charmes
Ne produise l’oubli de la fraternité.
Noms de frère et d’ami seraient de faibles armes,
Pour garantir les cœurs de la rivalité ;
Dans le Sexe charmant trop d’amabilité
Exige des soupirs, et quelquefois des larmes ;
Au plaisir d’être ami nuirait la volupté.

Et ce sera un leitmotiv du chansonnier maçonnique au XVIIIe, par exemple dans cette chanson à boire :

Sexe charmant, fait pour l'amour, 
D'être banni de ce séjour, 
Ne prenez point d'alarmes ; 
Tout bon Maçon, au fond du cœur, 
En secret met tout son bonheur
A vous rendre les armes ; 

2. Adèle rappelle avec finesse que, en se déclarant incapables de résister en Loge aux problèmes qu'y pourrait soulever la présence de femmes, les maçons mâles démentent leur prétention d'y vaincre leurs passions, soumettre leurs volontés et faire de nouveaux progrès dans la vertu. Elle met ainsi en évidence la tartufferie d'une telle posture : a-t-on en effet sa place dans n'importe quelle société - et a fortiori en Loge ! - si l'on est capable de s'y laisser obnubiler par ses instincts de séducteur (ou de harceleur) ? Ou bien alors entre-t-on dans la logique ayatollesque selon laquelle les femmes ne sont rien d'autres que des occasions de péché, dont la rencontre doit être évitée pour sauvegarder la pureté de son âme ?

Il faut malheureusement reconnaître que ce genre de logique sévit encore, comme en témoigne le pitoyable argument encore avancé naguère par Alain Pozarnik (qui fut le Grand Maître de la Grande Loge de France de 2004 à 2006) dans son article Pourquoi le REAA ne peut pas être mixte (Journal de la GLDF n° 32) :

L’initiation a pour but le perfectionnement de l’homme afin qu’il puisse vivre son humanitude et non plus automatiquement ses pulsions de mammifère.

3. La réflexion d'Adèle :

mon sexe ... l'emporterait peut-être sur le vôtre, en philosophie et en vertus, si nous recevions une éducation et une instruction dignes de nous et du rôle que nous devons remplir dans la société

est particulièrement progressiste (pour l'époque). Et Ragon lui fait écho (p. 91) :

Nous ne doutons pas que sur mille adultes des deux sexes, de même âge et de même aptitude, qui recevraient les mêmes instructions linguistiques, scientifiques, philosophiques, morales, artistiques (arts libéraux: et autres), les cinq cents filles, après un même nombre d'années d'études, remporteront plus de triomphes que les garçons.

Il se montre là - dans ce domaine tout au moins - tout aussi progressiste, et même prophète, si l'on en juge aujourd'hui par les résultats des enquêtes Pisa :

Les inégalités entre filles et garçons dans le domaine de l’Éducation ont été significativement réduites au cours du vingtième siècle, et ce, particulièrement en matière de formation, de rémunération et d’insertion sur le marché du travail. Pour autant, l’égalité des sexes reste imparfaite. S’il a été constaté que les filles et les garçons disposent des mêmes aptitudes, les performances des garçons à l’École sont moins bonnes que celles des filles ; quant aux filles, elles souffrent d’un manque de confiance en leurs capacités.

Synthèse du rapport OCDE 2012

C'était ma modeste contribution à la célébration du 8 mars :

Journée Internationale des Femmes (selon l'ONU)

ou bien

Journée internationale des droits des femmes (en France) ?

Jean-Marie Ragon de Bettignies (1781-1862) est un des écrivains maçonniques les plus célèbres du XIXe siècle. Ses admirateurs le considéraient comme le Franc-maçon le plus instruit de son siècle et l'ineffable Papus l'appelait un auteur sacré. Ce théoricien doctrinaire est l'auteur de nombreux ouvrages qui, s'ils n'ont plus aujourd'hui qu'un intérêt historique, eurent à l'époque une influence considérable. On comprendrait difficilement, au XXIe siècle, comment des théories telles que celles qu'il expose par exemple dans La maçonnerie occulte et l’initiation hermétique ont pu avoir le moindre crédit, si l'on ne savait qu'en France pratiquement toute la littérature maçonnique du XIXe s'est placée sous le signe du grand n'importe quoi et du zozotérisme le plus fumeux.

Initié en 1804 à Bruges à La Réunion des Amis du Nord, Ragon gravit à une vitesse incroyable tous les degrés de tous les systèmes de hauts grades disponibles pour se retrouver dès 1816 à la tête d'une célèbre Loge parisienne qui se considérait comme l'école normale de la franc-maçonnerie et avait décidé de s'appeler (sans doute par référence à La Très Sainte Trinosophie, ouvrage ésotérique attribué au très fumeux Comte de Saint-Germain) Les Trinosophes.

Trisonophe signifie qui sait ou étudie trois sciences, par allusion aux trois premiers grades qui sont toute la Maçonnerie antique dont le Trinosophe doit être l'observateur et le gardien fidèle, tout en ne dédaignant pas l'instruction renfermée dans les grades supérieurs, dont les trois premiers sont la base.

Ragon, Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes

Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain : quand il ne se prend pas pour le Grand Hiérophante de tous les mystères maçonniques, Ragon, comme on l'a vu plus haut, est très capable de raisonner aussi sainement que n'importe quel profane généreux et de bon sens !

Et notamment d'écrire ceci, que n'aurait pas désavoué l'ami Georges :

Entre deux amants, il n'y a ni maître ni servante ; l'hymen ne doit pas dénaturer les lois égalitaires de l'amour.

Ragon, Rituel de reconnaissances conjugales

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Conradt 08/03/2018 13:03

Article très intéressant et très "bon". Merci.