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Louis-Sébastien Mercier

Publié le par J. P. Bouyer

Voilà encore un de ces hommes célèbres en leur temps mais presque totalement (et injustement) oubliés aujourd'hui.

Louis-Sébastien Mercier (1740-1814) est qualifié par Roland Mortier (qui a abondamment cité ses textes dans Le XVIIIe siècle français au quotidien) d'écrivain d'une extraordinaire fécondité, un des plus modernes de son temps.

Son œuvre la plus célèbre est le Tableau de Paris (en 12 volumes) où il se montre si fin observateur de la société française de son siècle qu'il dut aller vivre quelques années en Suisse pour achever sa rédaction en prévenant toute menace d'arrestation.

Voici comment, dans sa préface il définit son projet :

Je vais parler de Paris, non de ses édifices, de ses temples, de ses monuments, de ses curiosités, &c. assez d'autres ont écrit là-dessus. Je parlerai des mœurs publiques & particulières, des idées régnantes, de la situation actuelle des esprits, de tout ce qui m'a frappé dans ces amas bizarres de coutumes folles ou raisonnables, mais toujours changeantes. Je parlerai encore de sa grandeur illimitée, de ses richesses monstrueuses, de son luxe scandaleux. Il pompe, il aspire l'argent & les hommes; il absorbe & dévore les autres villes, quaerens quem devoret.
J'ai fait des recherches dans toutes les classes de citoyens, & n'ai pas dédaigné les objets les plus éloignés de l'orgueilleuse opulence, afin de mieux établir par ces oppositions la physionomie morale de cette gigantesque Capitale.

Mercier, Tableau de Paris, Préface

Homme des Lumières, Mercier figure sous le n° 38 au Tableau de 1778 de la Loge des Neuf Sœurs, comme le signale Amiable dans Une loge maçonnique d'avant 1789, la loge des Neuf Sœurs. Amiable précise que Mercier faisait partie de la commission de neuf membres désignée pour aller recevoir et préparer le candidat lors de l'initiation de Voltaire, et il rappelle que Mercier fit part dans le Tableau de Paris de ses souvenirs à ce sujet :

NOVICIAT DES JÉSUITES

O Changement ! O instabilité des choses humaines ! Qui l'eût dit ! que des loges de francs-maçons s’établiraient rue pot-de-fer, au noviciat des Jésuites, dans les mêmes salles où ils argumentaient en théologie ; que le grand Orient succéderait à la Compagnie de Jésus ; que la loge philosophique des neuf sœurs occuperait la chambre de méditation des enfants de Loyola ; que Mr. de Voltaire y serait reçu franc- maçon en 1778 & que Mr. de la Dixmerie lui adresserait ces vers heureux :

Qu'au seul nom de l’illustre frère,
Tout maçon triomphe aujourd'hui :
S'il reçoit de nous la lumière,
Le monde la reçoit de lui.

Que son éloge funéraire, & son apothéose enfin, se célébreraient avec la plus grande pompe, dans le même endroit où l'on invoquait S. François Xavier.

O renversement ! Le vénérable assis à la place du père Griffet : les mystères maçonniques remplaçant.... ; je n'ose achever. Quand je suis sous ces voutes inaccessibles aux grossiers rayons du soleil, ceint de l'auguste tablier, je crois voir errer toutes ces ombres jésuitiques qui me lancent des regards furieux & désespérés. Et là, j'ai vu entrer frère Voltaire, au son des instruments, dans la même salle où on l’avait tant de fois maudit théologiquement. Ainsi le voulut le grand architecte de l'univers : il fut loué d'avoir combattu pendant soixante années le fanatisme & la superstition. Car c'est lui qui a frappé à mort le monstre que d'autres avoient blessé. Le monstre porte la flèche dans ses flancs ; il pourra tourner sur lui-même encore quelque temps, & exhaler les derniers efforts de sa rage impuissante ; mais il faut qu'il tombe enfin, & qu'il satisfasse à l'univers.

O Jésuites ! auriez- vous deviné tout cela, quand votre père la Chaise enveloppait son auguste pénitent dans les mensonges les plus dangereux ; & que d'autres de la même robe, lui inspiraient leur barbare intolérance, leurs idées basses, rétrécies, attentatoires à la liberté & à la dignité de l'homme ! Vous avez été les ennemis obstinés de la lumière bienfaisante de la philosophie ; & des philosophes se réjouissent dans vos foyers, de votre chute rapide ! Les francs-maçons, appuyés sur la base de la charité, de la tolérance de la bienfaisance universelle, subsisteront encore, lorsque vos noms ne réveilleront plus que l'idée d'un égoïsme persécuteur !

Mercier, Tableau de Paris

On sait que la littérature maçonnique ne manifeste en général guère de tendresse pour les jésuites : en voilà donc un nouvel exemple, où sont cités les pères Griffet (le contempteur de Rousseau) et La Chaise (le célèbre confesseur de Louis XIV).

Mais dans un autre chapitre du Tableau de Paris, Mercier évoque également la maçonnerie, et y parle notamment de sa loge, ainsi que de l'affaire de Naples qui avait fait grand bruit : c'est ce chapitre-ci, qui est beaucoup moins connu :

CHAPITRE DLXXXIV.
Francs-Maçons.

Les francs-maçons ne sont point persécutés à Paris; on leur laisse tenir loge tant qu'ils veulent ; loge d’adoption, ou loge à femmes. Ils n'ont pas rencontré un marquis Tascani, Florentin, qui, sous l'autorité de Sa Majesté Catholique, a poursuivi avec la plus grande rigueur une société qui s'est fait une loi de ne parler jamais, ni de religion ni d'affaires d'état.

Les loges de francs-maçons s’ouvrent, & l'on n'a point emprisonné les frères ; on ne les a point mis au secret de justice comme à Naples. Les francs-maçons mangent, boivent ensemble, font de la musique, lisent des vers ou de la prose, sans qu'aucun ministre soit tenté d'imiter la bizarre administration du Florentin, qui probablement voulant perdre quelques jeunes seigneurs maçons, qui approchaient du roi, enveloppa dans la proscription toute la société. On a dû bien rire de la fougue du Florentin, lorsqu'il fut renvoyé, & que cette grave affaire se fut tournée en plaisanterie ; car c'est ainsi qu'elle devait finir.

Les francs-maçons rigoureux trouvent un si grand relâchement dans les assemblées maçonniques qui se tiennent à Paris, qu'ils regardent tous les francs-maçons de la capitale comme des profanes qui s'occupent d'enfantillages. Ils ont tort.

Les fendeurs, les dévorans, les gavots sont presque inconnus, parce que ces sociétés fondées par la nécessité & le besoin, & qui se rendent, dans les forêts ou dans les lieux déserts, des services importants, ont dû se fondre dans un tourbillon où l'on ne cherche que la distraction, l’amusement, le goût du plaisir. Voilà le seul nœud de ces petites associations qui, n'ayant point l'esprit de parti, sont fort éloignées de tout fanatisme ; & il n'y a que le fanatisme, comme l'on sait, qui fasse les bandes, les sectes & les bonnes confréries.

Aussi la police laisse-t-elle en repos toutes ces assemblées nouvelles, qui, loin de l’inquiéter, ne lui déplaisent pas ; & les hommes qui ont le besoin & le plaisir de se rassembler, s'embarrassent peu du signe qui les réunit, pourvu qu'ils s'assemblent.

La loge des neuf sœurs s'est distinguée par des fêtes brillantes qu'on pouvait regarder encore comme des séances académiques. Le charme de la littérature en faisait le principal agrément. On a vu tous les hommes célèbres & contemporains fraterniser dans cette loge, malgré la différence de leur art. Ce rapprochement unique avait un intérêt qui prêtait à la réflexion. Plusieurs loges joignent à leurs travaux la pratique assidue de la bienfaisance ; & on a honoré publiquement une pauvre fruitière qui, ayant onze enfants, en avait adopté un douzième avec le sentiment de la tendresse, & le courage de la charité. Cette récompense de la vertu sans faste a été imaginée par des francs-maçons ; ils s'amusent, & ils sont charitables.

Mercier, Tableau de Paris

Bien avant le Tableau de Paris, Mercier s'était déjà illustré, en 1770, par L'An 2440, rêve s’il en fut jamais qui est considéré comme le premier ouvrage d'anticipation de l'histoire.

Le narrateur, s'endormant à Paris un soir de 1768, s'y réveille 672 ans plus tard, âgé de 700 ans. Le voici donc en 2440 (qu'il écrit MMIVCXL, à la manière moyenâgeuse, plutôt que MMCDXL).

Il va donc découvrir tous les changements intervenus dans la ville autant que dans les mœurs : Tout était changé. Tous ces quartiers qui m’étaient si connus, se présentaient à moi sous une forme différente & récemment embellie.

Il se trouve effectivement dans un Paris bien évolué (et débarrassé de tous les handicaps qu'il décrira dans le Tableau), propre, avec de larges avenues rectilignes (il se montre haussmaniaque avant la lettre) et une circulation fluide favorisée par la conduite à droite.

Mais les mœurs aussi sont bien différentes : les enfants lisent l'Encyclopédie sitôt qu'ils ont atteint l'âge de raison, les théologiens ont été bannis (puisque c'est l’âme qui sent Dieu, elle n'a pas besoin de secours étrangers pour s'élancer jusqu'à lui), la vaccination est devenue obligatoire. La monarchie a survécu, mais sous une forme qui annonce la monarchie constitutionnelle : La souveraineté absolue fut donc abolie. Le chef conserva le nom de roi ; mais il n'entreprit pas follement de porter tout le fardeau qui accablait ses ancêtres. Les États assemblés du royaume eurent seuls la puissance législatrice.

Et dans ce monde idéal :

  • Toute femme, par nos lois, est absolument maitresse de disposer de sa main.
  • L'Indien & le Chinois seront nos compatriotes dès qu'ils mettront le pied sur notre sol. Nous accoutumons nos enfants à regarder l'univers comme une seule & même famille, rassemblée sous l’œil du père commun. (on croirait entendre le discours de Ramsay : Le monde entier n'est qu'une République dont chaque nation est une famille, chaque particulier un enfant).

Emprisonné en octobre 1793 pour avoir critiqué l'arrestation des Girondins, Mercier ne fut libéré que 10 mois plus tard, après la chute de Robespierre. Il en gardera une certaine aigreur.

Dans le Nouveau Paris en 1798, il critiquera sévèrement les crimes de la Révolution dont il faillit lui-même être victime, tout en se réjouissant de ses acquis comme en témoigne cette épitaphe :

Hommes de tous pays, enviez mon destin :
Né sujet, je suis mort libre et républicain !

Il y touche encore un mot de la franc-maçonnerie, mais dans des termes que n'aurait pas récusés Barruel :

CLUBS
On peut trouver dans l'établissement des journaux, des sociétés littéraires, de ces clubs où l'on parlait avec beaucoup de liberté, et surtout dans les loges de francs-maçons, où l'on s'exerçait à l'art de parler, où l'on obtenait la parole à peu près dans les mêmes formes usitées dans le corps législatif, on peut, dis-je, reconnaître les différents foyers de cet esprit insurrecteur dont l'explosion ne pouvait guère tarder.

Paris pendant la Révolution, T. 1, Ch. 9, Clubs

Et par la suite, il deviendra franchement réactionnaire, s'attaquant pêle-mêle à Descartes, à Racine, à Voltaire, au Titien et à Copernic en prétendant que la terre est plate.

Mais en 1801 il publiera encore Néologie où il inventera ce mot-valise avant la lettre : Mentiloque : qui n'ouvre la bouche que pour mentir.

Quelques citations

Mercier ne manquait ni de bon sens ni d'ironie. Qu'on en juge par ces quelques citations :

  • Malgré les longues et cruelles guerres qui ont si souvent divisé l'empire et le sacerdoce, on a toujours vu la couronne se réunir à la tiare pour esclaver les nations. (Néologie)
  • Les papes qui ont permis que sous leurs yeux on eunuquât de jeunes enfants, étaient-ils chrétiens ? (Néologie)
  • L'honneur d'une fille est à elle : elle y regarde à deux fois. L'honneur d'une femme est à son mari : elle y regarde moins. (Tableau, 324, Légères observations)
  • Comme c'est l'âme qui fait le regard et que les belles âmes sont en petit nombre, les beaux yeux sont assez rares. (Tableau, 418, promenades publiques)
  • Une loi timide est ordinairement une mauvaise loi. (Tableau, 558, Couvents, religieuses)
  • Le ton du mépris est toujours familier aux êtres méprisables. (Tableau, 172, Domestiques, laquais)
  • La distance qui sépare le riche du reste des citoyens, s'accroît chaque jour, & la pauvreté devient plus insupportable par la vue des progrès étonnants du luxe qui fatigue les regards de l'indigent. La haine s'envenime, & l'état est divisé en deux classes, en gens avides & insensibles, & en mécontents qui murmurent. Le législateur qui trouvera le moyen de hacher les propriétés, de diviser & subdiviser les fortunes, servira merveilleusement l'état & la population ... L'origine de tous les maux politiques doit s'attribuer à ces fortunes immenses, accumulées sur quelques têtes. Cette funeste inégalité fait naître d'un côté les attentats de l'opulence, & de l'autre, les crimes obscurs de l'indigence. (Tableau, 15, Au plus pauvre la besace)
  • Les esprits bornés se portent toujours aux extrêmes. (Paris pendant la Révolution (1789-1798) ou le nouveau Paris, p. 293)

L'initiation de Voltaire

L'initiation de Voltaire évoquée par Mercier dans son Tableau de Paris fut un événement dont on parla énormément à la ville, à la cour et dans les gazettes.

Et bien entendu dans les loges !

Les chansonniers maçonniques ont d'ailleurs conservé un cantique qui fut paraît-il chanté au Banquet ce jour-là et qui commence par

Sages que l'Univers contemple,
Philosophes, qui l'éclairez,
Demi-Dieux, entrez dans ce temple,
Dans tous nos secrets pénétrez.

En 1838, Bazot chantait encore avec malice :

Et le culte voltairien resterait vivace dans les Loges, où l'on chantait encore en 1867 :

Les francs-maçons doivent deux fois 
Vénérer sa grande mémoire ; 
Si du peuple il vengea les droits 
Et de la France fut la gloire ; 
Parmi nous il voulut s'asseoir 
Quand il était octogénaire.

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