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Le réveil de la Nature

Publié le par J. P. Bouyer

C'est le printemps !

Alors que les Solstices, qui coïncident avec les deux Saint-Jean, font souvent dans les Loges l'objet de manifestations fastueuses, les équinoxes - pourtant très riches également en possibilités d'interprétations symboliques - y sont, de nos jours, beaucoup plus rarement célébrés.

La Nature occupe dans la maçonnerie du XVIIIe une place importante, qu'elle perdra par la suite ; rappelons-nous que les trois Temples dont Tamino, dans la Flûte Enchantée, essaiera successivement de forcer les portes, sont ceux de la Raison, de la Nature (Raison et Nature pouvant être mis en correspondance avec respectivement le Soleil et la Lune comme le seront Force et Beauté) et de la Sagesse.

décor de Schinkel pour une représentation à Berlin en 1816

Au début romantique du XIXe, l'imagination rituélique sur le sujet du Réveil de la Nature sera sans frein ; pour les amateurs, en voici quelques exemples, plutôt délirants :

  • la Fête du Réveil de la Nature en 1807 à Milan décrite ici.
  • le très verbeux cérémonial de la Fête du réveil de la nature à l'équinoxe de printemps figurant au Rituel maçonnique pour tous les rites de Riebesthal.
  • la Fête du Réveil de la nature proposée par Dubreuil  en 1838, au cours de laquelle on consomme un agneau comme dans la Cène des Rose-Croix (mais ici il est en pâtisserie).

Tout cela me semble tenir plus de la religion de substitution que de la maçonnerie ...

Tombée en léthargie presque complète à la Révolution, la maçonnerie se redresse ensuite et va connaître un développement éclatant pendant le Consulat et l'Empire. Tous les gens en vue en sont, et dès lors tout le monde veut en être. On voit donc fleurir, non seulement les Loges, mais aussi des organisations maçonniques ou para-maçonniques surfant sur la mode du temps.

Intéressons-nous à l'une d'entre elles, cette curieuse Société para-maçonnique qui fonctionna à Paris pendant quelques années à partir de 1804, la Société des Amis du Réveil de la Nature, créée en vue de célébrer le retour de la Lumière, premier désir du Maçon, et de rendre hommage à son dispensateur, le Grand. Architecte de l'Univers.

Voici comment elle se présente elle-même :

Nous avons adopté pour emblème le Réveil de la Nature ; le moment où l'astre majestueux de l'univers, rapproché de notre horizon, y ranime tout, y vivifie tout, et exerce sa puissance divine sur tous les êtres et sur toutes les productions de la nature. Mais ne perdons pas de vue que la Divinité consolatrice à laquelle nous érigeons des autels, a des droits imprescriptibles à notre encens. Que le dieu joufflu de la treille et du plaisir soit son fidèle ministre ; que la Gaîté, charme de tout ce qui respire, vienne animer nos banquets ; et que la Décence, qui embellit tout, soit aussi la digne compagne de l'amitié.
Ne cessons d'offrir des sacrifices solennels à ces divinités ; et que notre devise soit pour toujours :
Amitié, Gaîté, Décence.

Frontispice

On ne s'y retrouvait qu'entre gens du beau monde : elle était seulement composée de 33 membres, tous membres du Grand Orient (parmi lesquels de nombreux dignitaires).

On trouve sur Google un recueil de deux fascicules, l'un de 75 pages contenant ses statuts et son histoire jusqu'en 1812 (avec les tableaux successifs des membres) et l'autre de (56 + 3) pages étant un recueil d'écorces (i. e. poèmes et cantiques : la société avait comme il se doit son vocabulaire particulier) composées pour les différentes séances.

Les séances se tenaient (annuellement) A la gloire du Grand Architecte de l'Univers, sous les auspices de l'Amitié de la Confiance et de l'Union et sous le devise Amitié, Gaîté, Décence. Elles étaient précédées de réunions préparatoires des principaux membres, au cours desquelles on comblait les vides survenus dans l'effectif, désignait le président pour l'année, et préparait le banquet.

Il y eut même en 1810 une tentative (non renouvelée) d'instituer aussi, en décembre, une fête du Repos de la Nature.

L'acclamation était Mars ! Avril ! Mai ! et les cotisations étaient des minéraux.

La bienfaisance maçonnique n'était pas oubliée : au banquet annuel, il était fait une quête, dont le produit était destiné à secourir une femme indigente, accouchée, dans le mois de Mai, d'un enfant mâle.

Parmi les membres et convives, on note Mercadier (qui est secrétaire général perpétuel et que j'ai déjà présenté ici), Roettiers de Montaleau et son fils, Thory, Dumolard, Lansel, Grenier, Godefroy de Beaumont, Dupaty, Muraire, Alissan de Chazet, Hargé père et fils, Bailleul, Caignart de Mailly, Lafon, Chevallier, Merché-Marchand et les chanteurs Bertin, Laforêt et Lefèvre ainsi que Pierre Adolphe Capelle, le célèbre auteur de la Clé du Caveau.

Le recueil d'écorces contient nombre de chansons, cantiques et poèmes. Beaucoup de ces pièces sont dépourvues de toute connotation maçonnique, mais quelques-unes font explicitement référence au caractère maçonnique de la Société, et c'est à l'une ou l'autre de telles chansons que nous allons maintenant nous intéresser.

Voyons d'abord cette Hymne à l'Équinoxe du Printemps :

O doux réveil de la Nature !
Salut, rayons naissans du jour !
Soleil ! quelle volupté pure
Signale ton brillant retour !
Tu reprends ta noble carrière
Sous les auspices de l'agneau ;
C'est pour le fils de la Lumière
Que tu rallumes ton flambeau.

Aux yeux du stupide Vulgaire,
Tu n'es qu'un globe radieux ;
Pour ceux que la sagesse éclaire,
Ton char est le berceau des Dieux :
Qu'ai-je dit ? tu fus Dieu toi-même,
Chez nos pères reconnaissants ;
Assis dans ta gloire suprême,
Tu recueillis leur pur encens.

Chantons dans une sainte ivresse,
Celui qui, vainqueur des hivers,
Répand la vie et l'allégresse.
Sur tout cet immense Univers.
Nos cœurs, sous tes rayons prospères,
S'ouvrent aux transports les plus doux ;
Mortels, devenez tous nos frères,
Et soyez heureux comme nous.

CHŒUR.

Saluons par trois fois la Lumière ;
Aux plaisirs les plus doux, livrons nos cœurs.
Le soleil rentre dans la carrière,
Chantons ses rayons bienfaiteurs.
O Soleil ! vois notre allégresse,
Applaudis à nos divins transports ;
Plaines, vallons, coteaux, partagez notre ivresse,
Écho, répète nos accords.

Mais on trouve ailleurs d'autres échos de la Société. En 1807, le Tome 2 des Annales maçonniques en reproduit quelques cantiques, non sans avoir signalé que 

Ces réunions sont sur-tout remarquables par la grande régularité des travaux, le choix le plus épuré des Maçons, et de plus, par un caractère de gaîté et d'hilarité que le but de l'institution communique à tous les membres

Et Delorme, dans son fascicule Les faux-maçons, satire, suivie de poésies et chansons maçonniques, publie des couplets de Laforêt sur le réveil de la nature qui se terminent ainsi :

Et voici encore deux des Couplets sur le réveil de la nature figurant dans les Écorces :

Quand la nature est renaissante,
Au dieu d'amour j'offre mes vers ;
Peut-on me blâmer quand je chante
L'Architecte de l'univers ?
Tout Maçon doit, sur ma parole,
Aimer ce Dieu vivifiant.
Il n'est qu'un point sur sa boussole,
Et ce point-là est l'Orient.

 Notre premier temple, on l'assure,
Le roi Salomon le bâtit ;
Des propres mains de la nature
Celui de l'Amour est construit.
A notre temple respectable,
Deux colonnes servent d'appui ;
Du dieu d'amour le temple aimable
Sur deux colonnes porte aussi.

C'est aujourd'hui, à l'équinoxe de printemps (qui tombe cette année le 20 mars plutôt que le 21, et ce sera, sauf erreur, encore le cas jusqu'en 2027) que devrait normalement être évoqué le thème du Réveil de la nature.

Cependant, de même qu'une hirondelle ne fait pas le printemps, le 20 ou le 21 mars ne le fait pas non plus. C'est ce que je me disais ce matin en contemplant ma campagne ardennaise à nouveau enneigée et mon étang gelé.

En un temps où le réchauffement climatique n'avait pas encore adouci les hivers parisiens, les fondateurs de la Société avaient à cet égard pris leurs précautions, et c'est seulement à fin mai (soit, paradoxalement, peu de temps seulement avant le solstice d'été !) qu'ils avaient fixé la date de leur festivité annuelle, comme le chantait, sur l'air L'Hymen est un lien charmant, Godefroy de Beaumont :

Dans le mois de mai, tous les ans,
Les vrais amis de notre secte,
Humblement au Grand Architecte,
Viennent présenter leur encens.
Écarte de nous le parjure,
Dieu des Maçons, Dieu de bonté !....
Heureux celui dont l’âme pure
Peut savourer la volupté
Au doux réveil de la Nature.

Je vous souhaite un équinoxe lumineux ...

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