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Une chanson maçonnique dans un manuel scolaire !

Publié le par J. P. Bouyer

C'était au temps où la Nouvelle-Orléans, ville francophone qui ne s'appelait pas encore New Orleans, était majoritairement peuplée de réfugiés français de Saint-Domingue.

Il y avait parmi eux pas mal de maçons ; comme l'écrit ici Jacques Brengues, les événements de Saint-Domingue ... jetèrent sur le littoral américain des centaines de francs-maçons français qui reconstituèrent plus ou moins leurs loges d'origine, aidés en cela par certains de leurs frères français déjà installés sur le continent et par des francs-maçons américains francophiles, avec le probable espoir secret d'une reconnaissance ultérieure par le Grand Orient de France reconstitué.

Plusieurs Loges francophones coexistaient ainsi à la Nouvelle-Orléans, dont la Réunion désirée, arrivée en 1806 de Port-au-Prince (devenu provisoirement Port-Républicain lors de la Révolution) où elle avait été fondée en 1783.

Pierre Cherbonnier (sans doute né à Saintes en 1781), français d'origine, était un des habitants de cette ville.

Il y publia, en 1829, un ouvrage pédagogique intitulé Alphabet ou méthode simple et facile de montrer promptement à lire aux enfants ainsi qu'aux étrangers qui veulent apprendre le français.

L'ouvrage se termine par un ensemble d'une bonne cinquantaine de pages, intitulée Des différents genres de poésie. Ces différents genres (idylle, élégie, hymne, ode, sonnet, épigramme, satire, rondeau, épithalame, épitaphe, fable, cantate, madrigal, ...) sont successivement traités, avec pour chacun un mot d'explication et un ou plusieurs exemples tirés des meilleurs auteurs (Boileau, Laujon, Le Brun, Scaron, Voltaire, Voiture, Guichard, La Fontaine, ...).

Chose curieuse, pour le chapitre intitulé De la chanson, l'auteur de l'exemple, un certain Le Clerc, est moins célèbre. Mais examinons cet exemple, qui nous réserve des surprises :

Remarquons tout d'abord que la chanson traite de trois personnages mythologiques, et trouve une justification à les présenter comme des maçons. Ce sont Amphion, Apollon et Ducalion.

Amphion, docte maçon

Chantons Amphion,
Ce docte maçon,
Et sa verve féconde;
A peine il chanta
Que Thébe exista,
Pour embellir le monde,

La légende rapporte que quand Amphion, roi de Thèbes, fit construire des murailles autour de la cité, les pierres se mirent en place d'elles-mêmes au son de sa lyre.

Un constructeur capable de tels prodiges ne pouvait évidemment qu'attirer, dès le XVIIIe siècle, l'attention des francs-maçons.

En Angleterre, c'est dès l'édition 1738 des Constitutions d'Anderson qu'on trouvait, dans une Ode à la Maçonnerie :

As when Amphion tuned his song, 
Even rugged rocks the music knew; 

[lorsqu'Amphion chanta, même les rocs rugueux reconnurent la musique]

Amphion trouve sa place également dans le chansonnier francophone : en 1763, ne chante-t-on pas, dans des Conseils aux maçons :

Truelle, qui m'enchante, 
Tu vaux, pour un Maçon,
Cette lyre touchante,
La gloire d'Amphion

Et en 1786 le Frère Cherubini composa pour la Loge Olympique la cantate intitulée L'Alliance de la musique à la maçonnerie : Amphion élevant les murs de Thèbes au son de la lyre.

Apollon, maçon divin

Qui bâtit pour Laomédon
Cette cité puissante ?
Admirez du grand Appolon
La fabrique savante ;

Un autre personnage mythologique constructeur de murailles (mais ici, celles de Troie plutôt que celles de Thèbes), c'est Apollon, qualifié de maçon divin : Laomédon, roi de Troie, fit en effet bâtir les murailles de la ville par Poséidon et par Apollon, alors exilés de l'Olympe.

De cette légende aussi, le chansonnier maçonnique s'est emparé. Dans un Cantique à Apollon datant de la première décennie du XIXe, un Frère gantois nommé Liégeard chantait :

Jupiter le chassa des Cieux ;
Et dans ce moment très critique, 
On vit le plus savant des Dieux
Obligé de chercher pratique (*).
L'exilé chez Laomédon
Désirant prouver sa science,
Ce fut au bel art du Maçon
Qu'il accorda la préférence.

(*) chercher du travail

les cailloux de D[e]ucalion

Croyons bien que Ducalion
Fut un maçon lui-même,
Car de cette profession
Ses cailloux sont l'emblème.

Une (supposée) affiliation maçonnique un peu plus tirée par les cheveux est celle de Deucalion.

Selon les Métamorphoses d'Ovide, les humains se sont depuis la création montrés tellement criminels que Jupiter décide de les anéantir par le déluge. Seuls deux justes, Deucalion et Pyrrha, survivent après s'être réfugiés sur le mont Parnasse. Une fois les eaux retirées, selon cette page, ils consultent l'oracle du temple de Thémis pour savoir ce qu'il faut faire. La déesse leur demande de jeter derrière eux les os de leur grande mère. Indignés, ils refusent, mais Deucalion comprend finalement le sens des propos de la déesse : la terre est leur grande mère et les pierres sont ses os. Ils jettent donc des cailloux. Ceux lancés par Deucalion se transforment en hommes, ceux par Pyrrha en femmes.

Faire de Deucalion un maçon sur la seule base du fait que les cailloux sont l'emblème de cette profession semble un peu hasardeux (et incomplet, puisque cela devrait logiquement faire aussi de Pyrrha une maçonne ?).

Mais qu'importe, si cela permet de faire comprendre que c'est parce qu'il est maçon qu'il est le régénérateur de l'humanité, celui qui sort le monde du chaos ?

Voilà en tout cas de quoi nous faire penser que le choix fait par Cherbonnier dans son manuel scolaire, pour illustrer un sujet aussi vaste que Chanson, d'un texte aussi particulier n'est pas un hasard, mais qu'il ressemble fort à un clin d'oeil maçonnique.

Et si nous en doutions encore, les premiers vers seraient là pour nous convaincre :

Laissons de prophanes mortels,
Gloser sur nos mystères,
Toujours ils auront des autels
Dans les deux hémisphères.

car ils sont tout-à-fait symétriques aux réflexions sur les profanes qui sont une constante du chansonnier maçonnique du XVIIIe : les seuls mystères qui en ce temps-là ont des autels dans les deux hémisphères tout en intriguant les profanes ... ne peuvent être que les mystères maçonniques !

Comme le dit, par exemple, le 4e couplet d'une chanson très répandue au XVIIIe :

Profanes curieux 
De savoir notre ouvrage, 
Jamais vos faibles yeux 
N'auront cet avantage. 
Vous tâchez follement 
De pénétrer nos plus profonds mystères.

Innombrables sont par ailleurs, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe, les poèmes et chansons qui mêlent, à des scènes maçonniques, des personnages mythologiques.

Quant à l'air, Mon père était pot, il était à l'époque celui de très nombreuses chansons ... dont beaucoup de chansons maçonniques !

Cette chanson fait également l'objet d'une page du site.

Arthur Honegger (1892-1955) - Amphion, balletto-melodramma H. 71 (1929) Libretto: Paul Valéry

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