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Splendeurs et misères du duc de Chartres (3/3)

Publié le par J. P. Bouyer

A la santé du Grand Maître !

Les deux premiers épisodes (mis en ligne respectivement le 24 juin et le 8 juillet) de cette série consacrée au duc de Chartres vous ont présenté deux chansons composées à l'occasion de son élection comme Grand Maître.

En voici maintenant une qui parle de lui à la fois en tant que Grand Maître et en tant que militaire de haut rang.

Dès les débuts de la maçonnerie spéculative, il a été d'usage d'accompagner par des chansons les diverses Santés portées à l'occasion des Banquets.

La Chanson du Maître d'Anderson (imprimée dans les Constitutions de 1723) s'interrompt ainsi entre sa première et sa 2e parties pour qu'on boive à la santé du Grand Maître, entre la 2e et la 3e pour celle du Maître et des Surveillants, entre la 3e et la 4e pour boire à la glorieuse mémoire des empereurs, rois, princes, nobles, membres de la Gentry, du clergé et disciples érudits qui ont sans cesse propagé l'Art, et entre la 4e et la 5e pour boire à l'heureuse mémoire de tous ceux qui ont fait revivre l'ancien style d'Auguste.

Le chansonnier maçonnique francophone du XVIIIe, plus porté à honorer des Frères proches que de lointains personnages historiques, comporte de nombreuses chansons destinées à accompagner l'une ou l'autre Santé : du Roi, de la Loge, du Grand Maître, du Vénérable, des Surveillants, des Visiteurs, de l'Orateur, ...

C'est au cours de ce siècle que se formalise le Rituel des Santés d'obligation, qui seront souvent au nombre de 7. La première est toujours celle du Souverain, et la deuxième celle du Grand Maître.

La première fois, à ma connaissance, que seront rassemblées en une seule chanson ces diverses Santés d'obligation, date de 1782 : en tête de son  Recueil de couplets, romances, hymnes et cantiques maçonniques nouveaux, de la composition de différents Frères, tous membres actuels de Loges respectables, offert à ceux qui ne savent pas lire mais épeler, le Frère André Honoré publie en effet, sur l'air célèbre de Mon père était pot, ce Cantique des Santés :

En voici le texte, avec les notes de bas de page qui précisent, pour chaque couplet, quelle est la Santé qui doit être tirée après qu'il ait été chanté :

1

Tandis que je vois la gaieté
Briller à cette table,
Frères, donnons d'une santé
Le signal agréable.

(1) : on ordonne ici la première santé d'obligation, celle du Roi, de la Reine, de la Famille Royale. On y joint celle de la Reine de Naples, etc.

2

Souhaitons victoire et repos
A notre illustre guide,
Qui brave la guerre et les flots
D'un courage intrépide.

(2) : on ordonne ici la deuxième santé d'obligation, celle du Très Sérénissime Grand Maître, celle du Grand Administrateur, du Grand Conservateur et des autres Officiers d'honneur du Grand Orient.   

3

N'oublions pas dans nos concerts
Les maîtres vénérables,
Qui, des Loges de l'univers
Rendent les noeuds durables.

(3) : on ordonne ici la troisième santé d'obligation, celle de tous les Respectables Maîtres des Loges Respectables

4

Aux lumières de l'Occident
Rendons de même hommage ;
Leur zèle, actif, intelligent
Eclaire notre ouvrage.

(4) : on ordonne ici la santé des deux Frères Surveillants   

5

On dit que notre Reine enfin,
Comble notre espérance,
Que ce soit Princesse ou Dauphin,
Buvons à sa naissance.

(5) : on ordonne ici une santé qui dans tous les temps ne peut qu'être bien précieuse, mais qui, pour le moment, nous offre le même intérêt des jours où ce Cantique fut composé, etc.

6

A célébrer son fondateur
La Loge est obligée,
C'est par ses soins pleins de ferveur
Qu'elle fut érigée.

(6) : on ordonne ici la santé du Fondateur de la Loge etc.

7

Chantons les Maçons répandus
Sur les deux hémisphères,
Rendons les honneurs qui sont dus
A ce peuple de frères.

(7) : on ordonne ici la dernière santé d'obligation, celle de tous les Maçons et Maçonnes etc.

Le refrain est le suivant :

Frères alignons :
La main aux Canons;
En joue, allons mes frères,
Feu, très-brillant feu,
Faisons triple feu,
Ces santés nous sont chères.

On remarque deux différences importantes par rapport à la procédure qui sera fixée plus tard, par exemple dans ce document daté de 1801 :

Il y aura sept santés d'obligation.

La première santé sera celle du Gouvernement de la France, on y joindra des vœux pour la prospérité de l'État.

La seconde sera celle du Grand Orient de France, et des Grands Orients étrangers, on y joindra des vœux pour la prospérité de l'Ordre.

La troisième sera celle du Grand-Vénérable.

La quatrième sera celle des Surveillans.

La cinquième sera celle des officiers honoraires et en exercice, ainsi que celle de tous les autres membres du Grand Orient, Vénérables et Chefs de Chapitre.

La sixième santé sera celle des Visiteurs.

La septième sera celle de tous les Maçons, à laquelle les Frères Servans seront admis.

Statuts de l'Ordre de la Franc-Maçonnerie en France, 1801

Ces différences sont les suivantes :

- la 6e santé est celle du Fondateur de la Loge plutôt que celle des Visiteurs ;

- la 5e, plutôt que celle des Officiers dignitaires, est ici tout-à-fait circonstancielle : le couplet 5 fait allusion à l'attente d'un heureux événement chez la Reine Marie-Antoinette.

C'est en 1778 que celle-ci, après huit ans d'un mariage qui n'avait été consommé qu'en août 1777, se trouvait enfin enceinte pour la première fois : l'enfant (une fille, Marie Thérèse Charlotte de France, dite Madame Royale) allait naître le 19 décembre 1778.

C'était une bonne nouvelle, mais elle ne comblait pas les espoirs de la Cour et de la population, qui espéraient un héritier du trône.

En octobre 1781, un second enfant naîtra ; cette fois, ce ne sera plus Princesse mais bien - enfin - Dauphin (NB : il mourra en 1789, et c'est son frère cadet, né en 1785, qui sera le prisonnier du Temple).

C'est manifestement cette seconde naissance qui est attendue avec impatience au moment où Honoré termine son manuscrit pour le remettre à l'imprimeur.

Il fera d'ailleurs, in extremis, des retouches successives à ce manuscrit pour y ajouter des pages supplémentaires et les commentera largement :

- aux pages 77-8, il introduit des couplets  présentés à la Reine plusieurs jours avant son accouchement et y prophétise que ce sera un dauphin ;

- sitôt connue la délivrance de Marie-Antoinette, il ajoute encore la page 79 pour se féliciter du succès de sa prophétie ;

- et il intervient à nouveau pendant l'impression pour à nouveau ajouter un couplet, afin de rendre ce morceau maçonnique.

Mais la note de bas de  page, on ordonne ici une santé qui dans tous les temps ne peut qu'être bien précieuse, mais qui, pour le moment, nous offre le même intérêt des jours où ce Cantique fut composé, nous indique que le cantique est un peu plus ancien, puisqu'il montre que le couplet se réfère à la première prégnance de la reine - c'est-à-dire qu'il date de 1778.

Mais, après cette parenthèse, revenons-en au duc de Chartres qui est notre sujet : c'est donc le 2e couplet qui doit nous intéresser le plus dans le cantique, celui destiné à la Santé du Grand Maître, lequel est ici désigné comme

notre illustre guide,
Qui brave la guerre et les flots
D'un courage intrépide.

La raison de cette flagornerie est claire : en 1778 - qui, comme nous venons de le voir, est précisément la date de la composition du cantique - Chartres est inspecteur général de l'armée navale à Brest et, à ce titre, il vient de participer, le 27 juillet, à la bataille navale d'Ouessant dont il est donc honoré comme le grand vainqueur, même si la réalité est bien différente : son incompétence a en effet transformé en un simple succès mal exploité ce qui aurait dû être une déroute de la flotte anglaise.

Combat d'Ouessant par Théodore Gudin

Comme l'écrit le site A la découverte de l'histoire de France :

Sitôt après la bataille d'Ouessant, le duc de Chartres s'empresse d'aller porter les dernières nouvelles au roi. Dans l'euphorie générale, il est accueilli en héros par les Parisiens. A l'Opéra, une salve d'applaudissements de vingt minutes salue son arrivée, tandis que l'orchestre attaque un air triomphal ; aux Italiens, on déclame des vers chantant sa bravoure ; un feu d'artifice est tiré au Palais Royal... Seuls quelques gazetiers et observateurs sérieux trouvent suspecte sa précipitation à quitter l'armée navale. Mais le roi et son Conseil apprennent bientôt toute la vérité. Sartine, le ministre de la Guerre laisse publier par l'officielle Gazette de France l'authentique récit du combat. Aussitôt, l'opinion versatile raille celui qu'elle a fêté et se régale des moqueries des auteurs de chansons satiriques.

LA BATAILLE NAVALE D'OUESSANT

Mais cela ne pouvait évidement entacher la vénération que les maçons se sentaient sans doute obligés de manifester à un Grand Maître qu'ils ne manquaient pas d'honorer en toute occasion, comme en témoigne cette autre anecdote, datant de 1777 :

Monsieur le duc de Chartres, actuellement grand-maître de toutes les loges de France, est un prince trop cher aux francs-maçons pour qu'ils ne célèbrent pas sa convalescence. Monsieur l'abbé Cordier, frère très-ardent & très-zélé, a fait mettre le projet en délibération dans la loge des Neuf-Soeurs, & le voeu unanime ayant été pour son exécution, il a été arrêté que mercredi prochain, 17 de ce mois, il serait chanté une messe et un Te Deum en musique, dans l'église des cordeliers, en actions de grâces de cet heureux événement. Il y a des billets d'invitation, une marche différente pour les femmes & pour les hommes, & l'on ne pourra entrer qu'avec des signes de reconnaissance.

Mémoires secrets, à la date du 10 Septembre 1777

Dans son Histoire de Saint Jean d'Ecosse du Contrat Social, Mère loge Ecossaise de France (éditions Ivoire Clair, 2002), Pierre Chevallier signale (p. 322) qu'un Te Deum fut chanté le 14 septembre à Saint-Eustache, pour la même raison, à l'initiative de cette Loge, et qu'il fut suivi d'une fête au Vauxhall.

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