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Lafayette

Publié le par J. P. Bouyer

Le héros des deux mondes

Le personnage de Gilbert du Motier, marquis de La Fayette (1757-1834), est suffisamment connu pour que je n'entreprenne pas ici de retracer sa biographie, qui a fait l'objet de nombreux ouvrages, dont celui-ci, oeuvre d'un éminent maçon, André Lebey :

C'est donc seulement d'un des multiples aspects de sa carrière (celui sur lequel j'ai trouvé une référence musicale) que je vais parler ici : son activité à la fin de la Restauration

Après son triomphal voyage aux Etats-Unis en 1824-1825, Lafayette est élu député de Meaux en juin 1827.

Buste de Lafayette en 1828 par David d'Angers - qui était lui aussi maçon (à la Loge du Tendre Accueil à Angers).

L'avènement du ministère Polignac en août 1829 marque le raidissement autoritariste de Charles X : dès lors Lafayette va dynamiser, lors de ses voyages en province, l'opposition libérale.

Parmi ces voyages, la visite à Lyon en septembre 1929 fut particulièrement étincelante.

Kauffmann et Cherpin s'en font l'écho dans leur ouvrage (Lyon, 1850) Histoire philosophique de la franc-maçonnerie, et rapportent ces paroles qu'il prononça lors d'un banquet de 500 couverts organisé en son honneur le 7 septembre par le parti libéral :

Je suis fier et heureux que mon passage dans cette grande et patriotique cité ait été pour elle une occasion de plus pour manifester sa constante haine de l'oppression, son amour de la véritable liberté, sa détermination de résister à toutes les tentatives de l'incorrigibilité contre-révolutionnaire.

Plus de concessions ! ont dit récemment les journaux officiels de ce parti ; étrange contre-sens sur la nature des pouvoirs sociaux ! Plus de concessions ! dit à son tour et à plus juste titre le peuple français, lorsqu'il demande ces institutions si longtemps attendues, qui seules peuvent garantir la jouissance de ceux du moins de nos imprescriptibles droits que la charte a reconnus. (NDLR : il s'agit de la Charte constitutionnelle de 1814).

La veille, c'est à un banquet maçonnique, organisé par la Loge du Parfait Silence, que Lafayette, dont c'était précisément ce jour-là l'anniversaire, avait été convié, avec son fils Georges-Washington, dans le local de la loge les Enfants d'Hiram, au pavillon de Flore, aux Brotteaux. Y étaient représentées les loges lyonnaisses la Sincère Amitié, la Candeur, Equerre et Compas, Union et Confiance, les Enfants d'Hiram, l'Etoile Polaire, l'Asile du Sage, ainsi que la Parfaite Union de Villefranche, la Franche Amitié de Saint-Étienne, Isis de Paris, la Fidélité de Lille et l'Amitié de Genève.

Le Frère César Berthelon de Union et Confiance récita un poème se terminant par :

Aussi dans tous ses voeux la France vous rassemble,
Et redit avec nous, dans ce jour d'équité :
« Puisqu'à nos droits enfin les lois sont enchaînées,
» Conserve-nous, dieu de nos destinées,
» Lafayette et la liberté. »

Et le même chanta au banquet ces couplets que Kauffmann et Cherpin, tout en  précisant que tous les assistants en répétèrent le refrain avec enthousiasme, qualifient à juste titre de témoignage de l'esprit des loges a cette époque :

Il a paru... lève-toi, jeune France ;
De tes accents le ciel doit retentir,
Accueille en lui, toi riche d'espérance,
Le reste pur d'un noble souvenir.
L'arbre qui croît sur les rives fécondes,
En d'autres temps, c'est lui qui l'a planté ;
Salut, salut à l'homme des deux mondes,
Au père de la liberté.

De l'univers assoupi sous sa chaîne,
Bien jeune encore, il hâta le réveil,
Et de Boston aux rives de la Seine,
D'une autre époque alluma le soleil.
Si, dégagés de ténèbres immondes,
Nous grandissons à sa douce clarté,
Rendons-en grâce à l'homme des deux mondes,
Au père de la liberté.

Entendez-vous sur un autre rivage
D'un peuple entier les tumultueux flots,
Heureux, puissants, libres par son courage.
D'un cri d'amour poursuivre le héros ?
Ce cri sublime a traversé les ondes,
Et sur nos bords il sera répété :
Salut, salut à l'homme des deux mondes,
Au père de la liberté.

Détail sans doute significatif : l'air choisi par le Frère Berthelon était celui de la chanson de Béranger, J'ai pris goût à la république, qui commence par :

J’ai pris goût à la république
Depuis que j’ai vu tant de rois.
Je m’en fais gloire, et je m’applique
À lui donner de bonnes lois.

L'année suivante, l'opposition libérale va l'emporter sur Charles X : lors des 3 Glorieuses (qui seront à leur tour célébrées en chanson dans une Loge de Caen), il sera renversé et remplacé par Louis-Philippe, avec l'appui que, en dépit de ses propres convictions républicaines, lui apportera Lafayette.

sur la place de la Bastille, la Colonne de juillet fut inaugurée en 1840, au son de la Grande symphonie funèbre et triomphale de Berlioz, pour commémorer les 3 Glorieuses.

Après quoi Lafayette sera de nouveau fêté comme un héros. La Revue de la franc-maçonnerie rapporte que, le 10 octobre, Vingt-trois loges de Paris ... se sont réunies et ont célébré, dans les salles de l'Hôtel-de-Ville, une fête maçonique en l'honneur du général Lafayette.

Dans son discours, Lafayette fit entendre les vœux suivants, dont l'expression fut couverte des plus vifs applaudissements :

— A l'union générale de tous les maçons, quels que soient leurs rites et leurs opinions ! Puissions-nous bientôt les voir réunis sous la voûte d'un seul temple, dont les colonnes reposeront sur les deux hémisphères ! Hâtons, mes frères, de tous nos moyens l'accomplissement de ce vœu.

— A la prospérité de l'ordre maçonnique, et à son active influence sur les progrès de la civilisation ! Ils y sont essentiellement attachés.

— Que tous les ouvriers appelés à la construction du grand édifice moral se gardent de le changer, par leurs discordes, en une oeuvre de confusion, tandis qu'il est de leur devoir de le transmettre à la postérité, achevé et consolidé !

On trouve dans un recueil d'Odes, hymmes, dithyrambes, chants guerriers et civiques inspirés par la révolution de 1830, un hommage (effectivement dithyrambique) du Grand Orient de France, signée de Bouilly, dont voici le début :

LE GRAND ORIENT DE FRANCE
AU GENERAL LAFAYETTE.

Salut, Nestor de la maçonnerie !
Salut au fondateur de notre liberté !
Salut homme de bien, dont le nom respecté
Devient l’appui, l'honneur, la foi de la patrie !
A l'aspect de tes cheveux blancs
Chacun de nous se dit avec ivresse !
« Oh qu'il est bien !... La faux du temps
« N'a point encor fané les fleurs de sa jeunesse.
« Son œil est plein de feu ; son geste, noble et prompt :
« A s'élancer au bien son âme est toujours prête ;
« Et les nombreux lauriers qui couronnent sa tête
« Ont empêché les ans de sillonner son front. »

Viens embellir notre vallée !
Ressaisis avec nous l’équerre, le compas,
Et ce niveau sacré qu'en de lointains climats
Ta jeunesse bouillante et des cours exilée
Sut fonder, avec Washington,
Dans les champs de Monmouth, aux plaines de Boston ;
De concert avec nous propage dans la France
La charité, la foi... la douce tolérance !
Partage les travaux actifs et bienfaisants
De cinq cents ateliers dont les représentants
Composent le sénat qu'un grand guerrier préside,
Et qu'il couvrit de son égide
Dans tous les lieux, dans tous les temps.

Aide-nous à bâtir pour le bonheur du monde,
Toi, dont la sagesse profonde
Du peuple et du monarque a formé le lien ;
Toi, dont la fière indépendance
Prouve qu'on peut garder son rang de citoyen,
Tout en reconnaissant la suprême puissance.
...

La Lyre Nationale, 1831

On ne sait ni où ni quand fut initié La Fayette, mais il est certain que ce fut avant le 25 décembre 1775, puisque ce jour-là c'est en visiteur qu'il assista à l'allumage des feux de la Candeur.

Il semble qu'on n'ait pas trace d'autre activité maçonnique précédant son premier départ pour l'Amérique en 1777.

Beaucoup de sources considèrent que c'est l'abbé Guillaume-Thomas François Raynal (1713-1796) qui fut un des inspirateurs de cet engagement du marquis dans la guerre d'indépendance américaine.

On lit par exemple à une page de la biographie de La Fayette sur le site du Groupe Lafayette (qui, sans le citer, recopie textuellement Wikipedia, à moins que ce ne soit le contraire) :

De retour à Paris à l’automne [1775], La Fayette participe à des sociétés de pensée qui débattent de l'engagement de la France dans la Révolution américaine. Lors de ces réunions, un conférencier, l'abbé Raynal, insiste sur les « Droits de l'homme » et la fin des colonies, critique le clergé comme la noblesse.

Mais cette page ajoute :

Censuré, il exprime dès lors secrètement ses vues auprès de loges maçonniques, entre autres celle dont La Fayette est membre.

C'est ici que me vient un doute : cette information est-elle documentée ? Et, si oui, par quoi ? Si son auteur connaît le nom de cette Loge, pourquoi ne l'écrit-il pas ? Et sinon, comment sait-il que Raynal y a parlé ? Ne s'agirait-il pas plutôt d'une de ces légendes qui finissent par passer pour vérité, simplement parce qu'elles ont été recopiées à de multiples reprises par des auteurs qui l'ont prise pour argent comptant ?

Sur une page de la BNF concernant sa récente exposition sur la franc-maçonnerie, on peut lire ceci :

Dans le sillage de son maître à penser, l'abbé Raynal, illustre franc-maçon de la célèbre Loge Les Neuf Sœurs, La Fayette devient l'un des champions français de la cause de l'indépendance américaine.

Et dans la 4e de couverture de l'ouvrage de Robert Kalbach, Les porteurs de lumière : La Fayette Art royal et indépendance américaine, on lit

l'abbé Raynal, auteur à succès, membre de la loge "Les Neuf Soeurs"

Et là, ce n'est plus un doute qui me vient, c'est un profond scepticisme. Dans l'ouvrage d'Amiable, Une loge maçonnique d'avant 1789, la loge des Neuf Soeurs, le nom de l'abbé Raynal n'est pas mentionné une seule fois, non plus d'ailleurs que dans les commentaires et notes critiques de Charles Porset qui l'ont complété en 1989.

Raynal fut-il seulement maçon ? Je n'ai vu aucune référence à une trace documentaire qui puisse l'attester. Dans son célèbre répertoire Francs-maçons parisiens du Grand Orient de France (fin du XVIIIe siècle), Le Bihan ne cite qu'un Raynal : Antoine-Godefroy, prêtre et vicaire à l'Hôtel-Dieu, qui fut membre de l'Age d'Or de 1783 à 1786 : ce n'est évidemment pas le nôtre, qui à cette période était interdit de séjour à Paris.

Comme disait ma grand'mère : ce n'est pas parce que c'est imprimé que c'est vrai. A quoi l'on peut ajouter :  ce n'est pas parce que c'est sur Internet (même cinquante fois) que c'est vrai. Mais quand même, la BNF ...

Alors, je pose la question : y a-t-il des preuves que Raynal ait été maçon ? Si oui, je retirerai volontiers ce qui précède !

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