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Splendeurs et misères du duc de Chartres (2/3)

Publié le par J. P. Bouyer

Voici maintenant, après celle du 24 juin, une deuxième chanson destinée à saluer l'accession du duc de Chartres à la fonction de Grand Maître.

Chose curieuse, nous ne l'avons trouvée dans aucun chansonnier français, mais bien (aux pp. 105-6) dans un recueil hollandais de 1773, la Muse maçonne de Du Bois, qui est un des protagonistes de la célèbre Lire maçonne.

Ce recueil s'intéresse d'ailleurs à d'autres événements extérieurs, en Allemagne ou en Angleterre.

Autre curiosité : la chanson est datée de 1772, alors que, comme nous l'avons vu dans une page précédente, l'installation officielle du Duc de Chartres en tant que Grand Maître du Grand Orient n'eut lieu que le 22 octobre 1773. L'explication est très simple : ce que célèbre cette chanson, ce n'est pas l'installation du Duc, mais son élection. Celle-ci avait eu lieu en 1771, le 24 juin, pour faire pièce à la déconfiture de la Grande Loge de France et suite au décès du comte de Clermont. Si les choses ont traîné en longueur, c'est dû au fait que Chartres était alors en disgrâce à la Cour.

PARODIE de la CHASSE de la GARDE,

A l'occasion de l'Election & Acceptation du
Sérénissime Grand-Maître,
Protecteur de toutes les Loges régulières de France,

En 1772.

Les vices palissent,
Les vertus s'unissent ;
Après la nuit,
Quelle clarté nous luit !
Chartres, nous rend l'Etre,
Cet Auguste Maître,
Le même jour,
Nous donne Luxembourg.
 
Je vois l'envie,
Qui dans sa furie,
De son cœur impie
Repaît ses serpents,
Sa bouche impure,
Vomit l'imposture ;
Mais tous ses accents,
Seront impuissants.
 
Les vices palissent, &c.
(*) Substitut Général.  
De nos Protecteurs,
Chantons la gloire,
Et que leur victoire,
Soit dans tous les Cœurs ;
Consacrons à jamais,
Bénissons leurs bienfaits,
Célébrons la Paix,
Qu’elle a d'attraits !
 
Les vices palissent, &c.
 
Qui pourra désormais mépriser nos leçons,
Et les Mystères
Que nous célébrons ?
Quels titres plus brillants que ceux de nos Maçons ?
Parmi nos Frères
On voit des Bourbons.
 
La Candeur, l’Amitié,
Ne sont plus des chimères.
Le mot Humanité
Chez nous devient réalité.
 
Qui pourra désormais, &c.
 
Les vices palissent, &c.

L'appartenance de Chartres, prince du sang, à la famille royale est ici considérée comme un gage de prospérité pour la maçonnerie : Parmi nos Frères on voit des Bourbons.

La Chasse de la Garde est un air de l'opéra comique Le garde-chasse et le braconnier de Johann Schobert (un compositeur qui mérite d'être redécouvert !).

Même s'il fut un Grand Maître plus décoratif qu'actif, Chartres reçut des maçons les témoignages de considération qu'imposait son statut, comme celui-ci.

Un diplôme maçonnique à l'effigie du Grand Maître

Dans ses collections, la Bibliothèque nationale de France dispose de l’estampe ci-dessous, dont elle a rendu une reproduction accessible aux internautes sur son site Gallica.

Elle y donne comme légende :

    Titre : Portrait de L.-P.-J. d'Orléans, duc de Chartres, en buste, de 3/4 dirigé à droite dans un médaillon ovale soutenu dans les airs par un aigle, au-dessus d'un temple sur lequel on lit : A l'union des sciences et des arts avec la vertu.
    Auteur : Choffard, P. P.. Graveur

Cette légende ne mentionne pas le caractère maçonnique de la pièce. Ce caractère est cependant manifeste si l’on s’en réfère à la description qui en est donnée au Tome I (deuxième partie) de l’ouvrage de Portalis et Béraldi, Les graveurs du dix-huitième siècle (Paris, 1880, Damascène Morgand et Charles Fatout éd.) ; à la p. 433 , elle est en effet mentionnée comme suit, sous le n° 29 dans le catalogue des œuvres de Choffard :

CHARTRES (le Duc de), depuis Philippe-Egalité, dans une grande composition en largeur, destinée à servir de Diplôme de Franc-Maçonnerie. — Dessiné par Monnet, peintre du Roi, Maître de la loge des neuf sœurs, gravé par P. P. Choffard, 1777. in-fol. en largeur.
A gauche, un temple, A l'union des Sciences et des Arts avec la vertu ; à droite, les Muses et Pégase. Dans le haut, à droite, Apollon, et à gauche, un aigle tenant dans ses serres un petit médaillon sur lequel est délicatement gravé le portrait de Louis Philippe Joseph Duc de Chartres, Grand Maître du Grand Orient de France — Un lion, un chien, un pélican, etc. — Présenté par le Frère Abbé Cordier de St Firmin, Instituteur et Orateur de la Loge des Neuf-Sœurs. Le Vénérable De La Lande, de l'Ac. des Sci. Ecl. L'O. L. D. L. V. 5777. — Un cartouche au-dessus de la composition et deux autres sur les côtés.

Examinons-en quelques-uns des nombreux détails intéressants.

Tout d'abord le médaillon de Louis Philippe Joseph Duc de Chartres, Grand Maître du Grand Orient de France, mentionné, sous les banderoles Eloges des Grands Hommes et Loge des Neuf Soeurs, comme ayant

L'Ame de Louis Douze
L'Esprit de Philippe
Le Coeur de son Père.

Les neuf Muses.

Un Temple dédié à l'Union des Sciences et des Arts avec la Vertu (ce qui est bien l'esprit de la Loge), avec en avant-plan un pélican, symbole du grade de Chevalier Rose-Croix.

La présentation de l'initiateur de la gravure, le Frère Abbé Cordier de St Firmin, Instituteur et Orateur de la Loge des Neuf Sœurs, Le Vénérable de La Lande de l'Académie des Sciences éclairant L'Orient, L'an de la Vraie Lumière 5777.

La signature du graveur, le Frère Ch. Monnet, peintre du Roi, Maître de la Loge des Neuf Soeurs. La Correspondance littéraire nous apprend que c'est lui qui a, lors de la réception de Voltaire, dessiné le portrait du frère de Voltaire, qui s'est trouvé plus ressemblant qu'aucun de ceux qui ont été gravés, et que toute la loge a vu avec une extrême satisfaction.

Le sceau de la Loge des Neuf Soeurs à l'Orient de Paris, avec la devise Union - Force - Vertu.

Cette gravure a effectivement été utilisée comme diplôme par les Neuf Soeurs : on trouve (sous le n° 253) au catalogue de la vente publique de la maison Alde, le 29 novembre 2012, la pièce suivante (qui, estimée à 3/4000 Euros, fut adjugée à 11000 Euros, au profit du Musée de la Franc-maçonnerie à Paris) :

présentée dans les termes suivants :

Benjamin FRANKLIN (1706-1790). P.S., cosignée par une trentaine de francs-maçons, dignitaires et membres de la Loge des Neuf Sœurs, Paris 1er jour du 6e mois de l’an 5785 de la Vraie Lumière [1er septembre 1785 - ndlr : c'est plutôt le 1er aoüt] ; in-plano (à vue 31 x 48 cm), fragment de cachet cire rouge ... Rarissime et exceptionnel brevet maçonnique de la célèbre Loge des Neuf Sœurs, signé notamment par Benjamin Franklin qui en fut le Vénérable, et par nombre de ses illustres membres.

Le brevet est rédigé dans les marges d’une grande planche gravée par Pierre-Philippe Choffard d’après un dessin de Charles Monnet, peintre du Roi : elle représente un temple dédié « à l’union des sciences et des arts avec la vertu », neuf sœurs entourées d’emblèmes des arts et sciences, Apollon descendant des cieux, Pégase, un lion couché et un portrait en médaillon du duc de Chartres, Grand-Maître de toutes les Loges régulières de France.

« Nous, Vénérable, Premier et Surveillans, et autres Officiers, et Membres de l:. R:. L:. des IX:. SS:. à l’O:. de Paris Certifions que le T:. C:. F:. Claude Jacques Notté, Peintre, M:., est Maître et Membre de cet Atelier, que, réunissant à un talent distingué le caractère le plus fraternel, il s’est concilié l’estime et l’amitié de tous ses FF:., comme il s’est acquis des droits sur la reconnaissance de l:. R:. L:. pour l’intelligence et le zèle qu’il a montrées dans les divers offices qui lui ont été confiés : Prions tous ll:. MM:. répandus sur les deux hémisphères de faire à ce ch:. F:., dès le premier abord, l’accueil favorable qu’une plus ample connaissance les forcerait de lui accorder : Promettons de notre côté de faire le même accueil aux bons et vrais FF:.:.:. qui nous seront ainsi recommandés. Le présent certificat avait été assûré au T:. C:. F:. Notté, de l’an de l:. v:. L:. 5780, et signé par le V:. M:. Franklin, alors éclairant l’O:. de l:. R:. L:.:.:. des IX SS:.:.:. ; Les progrès que le T:. C :. F:. dans la vertu, l’accroissement de ses talens, la multiplicité de ses services, n’ont fait qu’ajouter aux sentimens de la R:. L:. qui s’empresse de joindre son témoignage général à celui d’un Ex V:. M:. dont la seule signature eut pû suffire pour attester à l’Univers M:. la vérité des faits, et l’unanimité de l’Attelier »...

Claude-Jacques Notté (1752-1837), originaire de la Brie, fut peintre, portraitiste et miniaturiste ; il est notamment l’auteur d’un portrait de John Paul Jones, largement diffusé par la gravure. Il figure comme sous-surveillant dans un document de la Loge des Neuf Sœurs daté de 1780.

Ont signé tout en haut du brevet, outre Benjamin Franklin, le premier maître (et fondateur de la Loge) l’astronome Jérôme de Lalande (1732-1807), et l’avocat Jean-Baptiste Jacques Élie de Beaumont (1732-1786), qui était alors le Vénérable de la Loge. Ont également signé, en bas, à côté du sceau, pour délivrer ce brevet, le premier secrétaire, le poète Jean-Antoine Roucher (1745-1794), le second secrétaire, le naturaliste Bernard-Germain-Étienne de Lacépède (1756-1825), et Claude Guyot Desherbiers (1745-1828, magistrat et législateur, grand-père d’Alfred de Musset). De part et d’autre de la gravure, figurent les signatures des principaux membres de cette loge prestigieuse : Philippe Jouette (peintre), Charles-Étienne Gaucher (1741-1804, graveur), Pierre-Philippe Choffard (1730-1809, dessinateur et graveur), Couasnon, Henri Jabineau (1724-1792, prêtre et avocat), Bastin, Jean-Simon Berthelemy (1743-1811, peintre d’histoire), Abel Claude Marie de Vichy (1740-1793, demi-frère de Julie de Lespinasse), Adrien-Nicolas Piédefer marquis de La Salle (1735-1818, officier et littérateur), Jean-François Cailhava (1731-1813, auteur dramatique), Jean-Baptiste Greuze (1725-1805, peintre), Niccolo Piccinni (1728-1800, compositeur) et son fils Giuseppe, Emmanuel de Pastoret comme surveillant (1755-1840, avocat et homme politique), Jean-Jacques Duval d’Epremesnil comme premier orateur (1745-1794, magistrat), le chevalier de Stapleton, Perrault, Pierre Changeux (1740-1800, journaliste et physicien), l’abbé de Baremont, Armand Élie de Beaumont, Luc Saint-For, Michel chevalier de Cubières (1752-1820, écrivain), Joseph Vernet (1714-1789, peintre).

Quelques-uns de ces signataires figurent, à des titres divers, à des pages de notre musée virtuel : Franklin, Lalande, Elie de Beaumont, Lacépède, Roucher, Piccinni.

On connaît d'autres exemplaires de ce diplôme, tel celui décerné en 1782 à Pastoret.

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