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Le baron de Tschoudy (2/2)

Publié le par J. P. Bouyer

Tschoudy, la suite

Il y a six mois, je vous ai présenté une première page sur le baron de Tschoudy.

Nous l'avions laissé en Hollande, où il passa quelque temps après s'être échappé d'Italie et où il publia en 1752 sa Muse maçonne, chansonnier contenant sa Chanson sur la Bulle d'excommunication du Pape Benoît XIV.

Mais il ne s'éternise pas aux Pays-Bas : en 1753, il part pour la Russie, où il fait du théâtre, puis devient sous le nom de comte de Puttelange (Puttelange est une commune de Moselle, à une soixantaine de kilomètres à l'est de Metz dont Tschoudy est originaire) le secrétaire particulier d'un favori de l'impératrice, Chouvalov ; en 1755, il édite un journal francophone, le Caméléon littéraire, mais se fait des ennemis, ce qui l'amène à rentrer en France, où il passe quelque temps à la Bastille en 1756 pour avoir été mêlé à une affaire d'espionnage. Libéré après quelques semaines sur intervention russe, il retourne à Saint-Pétersbourg en 1757 où devient colonel d'artillerie et gouverneur des pages de l'impératrice, et où il fréquente la Loge de Chouvalov, Le Silence.

Mais ses itinérances s'arrêtent en 1760, moment où il se réinstalle à Metz pour ne plus s'occuper que de maçonnerie, entre Metz et Paris, où il mourra en 1769, à 42 ans seulement.

C'est en 1766 qu'il édite à Paris son œuvre maîtresse, l'Etoile Flamboyante, en deux volumes. Outre quelques centaines de pages de dissertations sur la franc-maçonnerie (dans une prochaine page, je vous les présenterai plus en détail), l'ouvrage contient un intéressant cantique (pp. 135-8 du vol. 2) sur le thème midi-minuit.

Le cantique Midi-Minuit de Tschoudy

En voici la première page, suivie du texte complet :

Cantique

Par nos chants, célébrons, mes Frères,
L'aménité de nos mystères,
Il est midi.
Si le profane nous écoute,
D'abord pour le mettre en déroute,
Qu'il soit minuit,
Qu'il soit minuit.

Lorsque pour les travaux du temple,
Un coup de maillet nous rassemble,
Il est midi :
Un seul mot chez nous en usage,
Indique la fin de l'ouvrage :
Il est minuit,
Il est minuit.

Notre origine est respectable,
Ne la chargeons d'aucune fable,
C'est une nuit ;
La raison murmure et s'afflige,
Lorsqu'on masque, par le prestige,
Le jour qui luit,
Le jour qui luit.

  La vertu n'est point un problème,
N'y jetons par aucun emblème
La moindre nuit :
Tout homme a droit de la connaître.
Le Maçon seul la fait paraitre
En plein midi,
En plein midi.

Servir son roi, chérir son frère,
Profanes, sans ce caractère,
Il est minuit :
Joignez-y pour L’Être suprême,
Le culte d'un cœur qui l'aime,
Il est midi,
Il est midi.

Amitié, charme de la vie,
Ailleurs serais-tu mieux servie
Qu'en ce réduit ?
Des titres la froide chimère
Ici le cède au nom de frère,
Qui nous unit,
Qui nous unit.

Secourons-les, ce terme est vaste,
Mais pour le bien faire & sans faste,
Qu'il soit minuit :
  Un bienfait pur veut du silence,
Le cri de la reconnaissance,
Sonne midi,
Sonne midi.

Entre nous si quelqu'un fait brèche,
Aux bonnes mœurs, qu'on se dépêche
De faire nuit :
Toujours à la vertu sublime,
Aux traits qui sont dignes d'estime,
Qu'il soit midi,
Qu'il soit midi.

Beau sexe qu'une loi sévère,
Écarte de ce sanctuaire,
Il est minuit :
Le temps viendra pour votre éloge,
A notre cœur, c'est votre horloge,
Il est midi,
Il est midi.

 Amour, ton flambeau se renverse,
Dans la liqueur que Bacchus verse
En plein midi :
Bientôt par les soins de Morphée,
Ta gloire sera décidée,
Mais à minuit,
Mais à minuit.

Seconde-moi, charmante troupe,
Et ne quittons plus notre coupe,
Jusqu'à minuit.
Des nœuds d'un tissu agréable,
Doivent se resserrer à table,
Il est midi,
Il est midi.

Tschoudy ne donne malheureusement aucune indication sur l'air utilisé.

Il fait précéder son texte du commentaire suivant :

Un peu de trêve au sérieux de la morale y ramène avec plus de plaisir : celui que l'ordre permet, & qui d'ordinaire succède à nos travaux, m'autorise à prendre pour texte du discours que le vénérable maître m'ordonne de faire à ce banquet, un cantique qui me paraît exprimer assez bien le genre de nos amusements, & dont la nouveauté pourra vous plaire.

Mais il prend une précaution oratoire classique :

L'indulgence est la vertu favorite des Maçons, & le talent d'un frère, quelque faible qu'il soit, a des droits sûrs à cet égard.

De midi à minuit ?

Ce dessin avait en son temps été publié par le blog Humour des parvis, qui semble malheureusement avoir disparu depuis.

Pour la plupart des maçons francophones, c'est midi qui est l'heure d'ouverture des travaux, lesquels durent symboliquement de midi à minuit et sont donc placés sous les signes conjoints du soleil et de la lune figurés à l'Orient, en alternant le jour et la nuit comme le blanc et le noir dans le pavé mosaïque.

Il n'en a cependant pas toujours été ainsi : contrairement à ce que croient certains naïfs, les rituels que nous connaissons sont le résultat d'une longue évolution, et de choix effectués à divers moments entre plusieurs possibilités successivement ou simultanément essayées. Un coup d’œil sur quelques textes du XVIIIe nous en convainc.

C'est ainsi par exemple qu'on lit, dans le Catéchisme des francs-maçons de Gabanon (Travenol) en 1744, le dialogue suivant (faisant partie du tuilage d'un visiteur, et sans aucune allusion à midi) :

D. Quelle heure est-il ?
R. Minuit plein.

Tandis que dans l'Ordre des francs-maçons trahi en 1745, on trouve :

D. Quelle heure est-il ?
R. Si c'est le matin, on dit Midi ; l'après - midi, Midi plein ; le soir, Minuit ; après minuit, Minuit plein.

Plus curieux encore, ce dialogue tiré d'un ouvrage de 1751, Le maçon démasqué, ou Le vrai secret des francs maçons, mis au jour dans toutes ses parties :

Le V. : quelle heure est-il ?
Le S. : il est sept heures, & plus.
Le V. : puisqu'il est sept heures & plus, mon cher frère, il est temps de commencer nos travaux

Mais il est vrai qu'il s'agit ici d'un ouvrage publié (censément) à Londres et qui reflète donc sans doute les usages de la maçonnerie anglaise. Et l'on sait que, encore de nos jours, la maçonnerie anglo-saxonne ignore notre symbolisme de midi-minuit : comme on le voit par exemple ici, midi (High twelve) y est au contraire l'heure de la pause dans les travaux, qui sont censés durer de 6 à 18 heures.

C'est seulement dans la seconde moitié du XVIIIe que l'usage actuel semble s'être stabilisé en France.

Dans le Recueil précieux de la maçonnerie adonhiramite en 1786, on lit en effet, p. 11 :

D. Combien de temps devons-nous travailler ?
R. Depuis midi jusqu'à minuit

et plus loin, p. 12 :

D. Quelle heure est- il ?
R. Près de midi
Le vénérable : En considération de l'heure et de l'âge, avertissez tous nos chers frères que la loge d'apprenti maçon est ouverte ...

et, encore plus loin (p. 25) :

D. Quelle heure est-il?
R. Minuit.
...
Le vénérable : En vertu de l'heure et de l'âge, avertissez tous nos chers frères, tant du côté du Midi, que du Nord, que nous allons fermer cette loge ...

enregistré en 2005 au Liceu de Barcelone

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