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Le cantique de clôture (1)

Publié le par J. P. Bouyer

Le cantique de clôture

Dans quelles dispositions d'esprit se trouvent les maçons quand ils se préparent à clôturer leurs Tenues pour ensuite rentrer dans le monde profane et, selon certains Rituels, soit y répandre les vérités qu'ils ont acquises, soit (c'est le cas au Rite Français Moderne Rétabli, et la différence est significative) les renfermer dans leur coeur ?

Cet état d'esprit, pendant longtemps - et, même si c'est de plus en plus rare, c'est encore le cas dans certaines Loges - ils l'ont souvent exprimé en chansons.

Très nombreuses sont donc, tant en français qu'en anglais et en allemand, les chansons qui sont désignées, ou peuvent être considérées, comme des cantiques de clôture, chantés en choeur dans les ultimes moments de la Tenue.

J'entreprends ici une série où je compte en présenter quelques-uns.

1. au Rite Emulation

Le premier sera de nature à étonner beaucoup de mes lecteurs francophones.

Le Rite Emulation est en vigueur en Grande-Bretagne depuis le début du XIXe siècle. Il résulte du compromis qui en 1813 a permis de réunifier les Antients et les Moderns, en conflit depuis le milieu du siècle précédent, pour fonder la Grande Loge Unie d'Angleterre. Il est très largement pratiqué dans les maçonneries qui se proclament régulières et imposent à leurs membres des obligations de nature religieuse.

C'est le cas en France dans des Obédiences et des Loges qui se disent telles. En Belgique, où la maçonnerie se disant régulière est pratiquement inexistante, il est presque inconnu.

C'est l'appartenance de ce cantique à ce Rite qui en explique le caractère (tant par le texte que par la mélodie) extrêmement religieux, inimaginable dans la plupart des Loges francophones, pour qui l'absence de lien entre religion et maçonnerie est considérée comme un landmark.

Ci-dessous, le texte anglais original (certains recueils inversent les 2e et 3e couplets) et une traduction utilisée en France.

Now the evening shadows closing,
Warm from toil to peaceful rest,
Mystic arts and rights reposing,
Sacred in each faithful breast.

God of Light! whose love unceasing,
Doth to all Thy works extend,
Crown our Order with Thy blessing,
Build; sustain us to the end.

Humbly now we bow before Thee
Grateful for Thy aid Divine;
Everlasting power and glory,
Mighty Architect! be Thine.
SO MOTE IT BE.

Alors qu’au soir l’ombre descend,
Indiquant pour nous la pause,
Art mystique et rites ardents,
Dans tout coeur loyal reposent.

Toujours veillant sur nos travaux,
Dieu d’Amour et de Lumière,
Viens bénir les frères dévots,
Jusqu’à leur heure dernière.

Humbles, courbés tous devant Toi,
Nous implorons assistance,
Chantons Ta Gloire et notre Foi,
Architecte en Ta Puissance.
Ainsi soit-il !

Il existe plusieurs partitions pour ce texte. En voici deux :

 

Tenue maçonnique ou office religieux ?

A partir d'un point de départ identique, les premières Constitutions d'Anderson, les maçonneries anglo-saxonnes et les maçonneries continentales (en tout cas pour la plus grande part de leur composante francophone) ont évolué d'une manière totalement différente en matière de position vis-à-vis des religions.

La maçonnerie opérative, et les Constitutions d'Anderson qui se considèrent comme leur continuation, sont évidemment d'inspiration religieuse (elles proclament que le Grand Architecte de l'Univers est Dieu - mais qui à l'époque en Angleterre eût pu penser autrement, et surtout le dire ?) et chrétienne, et elles excluent dès lors - en tout cas en principe - l’accès de la maçonnerie aux athées stupides et aux libertins irréligieux (l'interprétation de cette consigne a fait depuis longtemps, et fait encore, l'objet de vifs débats dans le milieu maçonnique, particulièrement francophone).

Elles se caractérisent cependant par une grande tolérance. Née dans une Angleterre qui se remet à peine de terribles guerres de religion, et avec l’objectif sous-jacent de créer des liens d’amitié entre des personnes de communautés et convictions diverses - et c’est une des raisons pour lesquelles les débats religieux, comme les débats politiques, y seront interdits -, la maçonnerie andersonienne entend accueillir tous les croyants sans se mêler de leur religion : elle leur demande d’avoir une religion, mais ne veut pas savoir laquelle. La seule religion qu’elle impose aux maçons - tout en les laissant libres de leurs opinions particulières - est cette Religion sur laquelle tous les Hommes sont d'accord, c'est-à-dire, être des hommes bons et loyaux. L'intention des auteurs est-elle de désigner par là toute religion chrétienne, ou rien d'autre que la simple religion naturelle ? Les opinions divergent.

Toujours est-il qu'en Angleterre, des traditionalistes, mécontents qu’on ne prie plus en loge comme on le faisait dans les loges opératives, choisiront une interprétation restrictive ; après un long conflit (dit des Antients et des Moderns), ils finiront par faire pencher la balance de leur côté en 1813, lors de la signature, in the name of God (au nom de Dieu), du traité d'union constitutif de la Grande Loge Unie d'Angleterre :

Ce n'est alors plus une forme plus ou moins déiste de religion naturelle qui est exigée, mais une religion révélée. Même si elle admet de longue date des membres d'autres religions que chrétiennes, cette Grande Loge unie d'Angleterre rappellera en 1878 que

le premier et le plus important Landmark est la croyance au Grand Architecte de l'Univers

et elle durcira encore sa position en 1929 en publiant dans ses huit Principes de base pour la reconnaissance par elle d'une grande loge étrangère que

la croyance dans le Grand Architecte de L'Univers et en Sa volonté révélée sont une condition essentielle de l'admission des membres  

(en 1989, une nouvelle version n'exigera plus que la croyance en un Être Suprême, ce qui montre bien à quel point est hypocrite le discours sur l'immuabilité des Landmarks).

Il ne faut donc pas s'étonner, dans les maçonneries anglo-saxonnes et apparentées, de voir les réunions de Loges prendre parfois le caractère de cérémonies religieuses.

Particulièrement à partir du XIXe siècle, la maçonnerie francophone, pour sa part, se montrera en général plus fidèle à une interprétation large des principes initiaux d’Anderson et même, évoluant en sens contraire des anglo-saxons, elle s'ouvrira progressivement aux options philosophiques areligieuses.

La manière la plus naturelle de respecter en cette matière le landmark "ni politique ni religion" ne serait-elle pas finalement de s'abstenir d'évoquer en loge quelque dieu que ce soit, et a fortiori de l'invoquer ?

Mais tout ceci n'est évidemment qu'une opinion personnelle ...

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