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Chansons antimaçonniques (1/n)

Publié le par J. P. Bouyer

La plus grande part des chansons maçonniques est consacrée à faire l'éloge de la maçonnerie, de ses agréments, de ses valeurs, et parfois de ses grands et petits personnages.

Il arrive cependant que la chanson maçonnique se fasse polémique et croise le fer avec les ennemis de la maçonnerie. Parfois avec humour, parfois aussi avec agressivité, mais généralement sans haine.

Au cours de mes recherches, j'ai eu l'occasion de mettre aussi la main sur quelques chansons antimaçonniques.

Il en est de franchement haineuses, dans le droit fil - souvent mêlé d'antisémitisme - de la latomophagie la plus primaire.

Mais il n'est pas mauvais de les connaître car ces pièces d'anthologie (de la mauvaise foi) font partie de l'histoire de la maçonnerie ... et peuvent être (rétrospectivement) l'occasion de se payer une pinte de bon sang tant elles peuvent se montrer grotesques.

C'est bien le cas de celle-ci, la première de celles que je compte vous présenter de temps à autre.

De toutes les calembredaines antimaçonniques que l'ineffable Léo Taxil est arrivé à faire gober pendant de longues années à un public (comprenant les plus hautes autorités de l'Eglise catholique) de dizaines de milliers de naïfs, l'une des plus imaginatives est l'invention du personnage de Diana Vaughan, prêtresse palladiste miraculeusement convertie au catholicisme grâce à l'aide de Jeanne d'Arc, et dès lors décidée à consacrer sa vie à l'expiation de ses erreurs, ce qui en faisait une précieuse alliée pour Taxil dans son combat anti-maçonnique.

Cela passait par des publications à très grand et très profitable (pour Taxil) succès de librairie, telles que celle-ci :

L'héroïne devait cependant veiller à rester dans une clandestinité  que les menaces de mort proférées par ses anciens coreligionnaires avaient paraît-il rendue nécessaire.

Son existence ayant à la longue été mise en doute par quelques personnes un peu moins dépourvues de sens critique que la majorité, Diana Vaughan finit par annoncer sa prochaine apparition publique :

Mais ce jour-là, le lundi de Pâques 1897, c'est Taxil lui-même qui se présenta et qui vendit la mèche de toute sa supercherie.

... les associés riaient entre eux à gorges chaudes de la crédulité sans limites du public et s'amusaient à rivaliser d'extravagance dans leurs inventions. Ils comprenaient le Spiritisme parmi les pratiques de la Franc-Maçonnerie : si l'un d'eux rapportait qu'à une séance de tables tournantes la table s'était soudain dressée sur deux pieds, pendant que les deux autres pieds saisissaient le malheureux médium à la gorge et l'étranglaient, un des confrères reprenait l'histoire en l'agrémentant d'une scène dans laquelle la table s'envolait au plafond et redescendait sous la forme d'un crocodile qui s'asseyait au piano et ravissait par son jeu toute l'assistance.

Il n'y avait rien de si absurde qu'ils n'osassent imprimer ; les plus extraordinaires mensonges était dévotement acceptés comme des vérités.

Henry-Charles Lea : Léo Taxil, Diana Vaughan et l'Eglise Romaine - Histoire d'une Mystification, 1901, pp. 14-15

le crocodile pianiste

Pieux hymne

Redevable à Jeanne d'Arc de sa conversion, Diana Vaughan allait lui témoigner sa reconnaissance par l'Hymne suivant :

1.

Sublime enfant de la Lorraine,
Nous t’implorons à deux genoux ;
Reviens, sois notre capitaine.
Tu réponds : « Français, levez-vous !
Dans la ville et dans la bourgade,
Mettez vos cœurs à l’unisson ;
L’heure a sonné de la croisade
Contre l’ennemi franc-maçon ! »

Refrain

Gloire à Jeanne ! gloire ! (bis)
Par Dieu, la victoire
Est aux nobles cœurs.
Élevons nos cœurs !
Nous serons vainqueurs !
Gloire à Jeanne ! gloire ! (bis)

2.

Noms de Jésus et de Marie,
Par vous, nous serons les vainqueurs.
L’infernale maçonnerie
A mis le comble à nos malheurs ;
Hardi ! car voilà trop d’outrages !
De Jeanne écoutons la leçon.
Hardi ! réveillons nos courages ;
L’ennemi, c’est le franc-maçon !

3

Des sombres hordes maçonniques
Sachons déjouer les complots.
Pour Dieu, marchons, francs catholiques,
Contre Satan et ses suppôts !
L’espoir est rentré dans nos âmes ;
Point ne faut subir la rançon.
Jeanne a parlé : sus aux infâmes !
L’ennemi, c’est le franc-maçon !

4.

L’ennemi, dans son noir repaire,
Se dit maître de notre sort.
Ô Jeanne d’Arc, en cette guerre,
L’enjeu, c’est la vie ou la mort.
Bataille ! et suivons ton exemple,
Ou lentement nous périssons.
De Satan détruisons le temple !
Dieu le veut ! Plus de franc-maçons !

la partie chantée commence à 1' 40"

L'Hymne à Jeanne d'Arc, composé censément par Miss Diana, paroles et musique, a été exécuté aux fêtes antimaçonniques du Comité romain ; cette musique, devenue presque une musique sacrée, on l'a entendue en grande solennité dans les basiliques de la Ville Sainte. C'est l'air de la Seringue Philharmonique, gaudriole musicale qu'un compositeur de mes amis, chef d'orchestre du Sultan Abdul-Aziz, composa pour les divertissements du sérail.

extrait du discours prononcé par Léo Taxil à la Société de Géographie le 19 avril 1897

Voici comment Diana Vaughan raconte elle-même (ou plutôt comment Taxil imagine qu'elle raconte) la genèse de ce cantique :

... Mais voici que je songe à Jeanne, à sa mission qui n'est pas finie, aux invocations qui lui sont adressées de toutes parts par les catholiques, pour lui demander aide et secours, en particulier contre la Franc-Maçonnerie.

La secte redoute, avec terreur, que Jeanne d'Arc soit placée sur les autels. Il y a là un signe attestant les prévisions de Lucifer. Cette sourde colère des loges et arrière-loges est un écho des rages du royaume infernal, on ne saurait s'y méprendre : Satan sait que l'archange Michel le terrassera encore et toujours, et cette fois par le bras de la sublime héroïne.

A cette pensée, un transport me gagne. Je me recueille un moment. Mon coeur vibre dans un élan d'enthousiasme, où la supplication se mêle au cri de guerre. "Jeanne ! Jeanne ! descends du ciel, à notre prière. Jeanne ! Jeanne ! sois notre chef. L'ennemi,
aujourd'hui, c'est le franc-maçon ; Dieu l'a dit par la bouche de son auguste Vicaire. Jeanne ! Jeanne ! mène-nous au combat contre la secte impie, satanique. Avec toi à notre tête, comment ne vaincrions-nous pas ? »

D'elles-mêmes, les paroles rythmées jaillissent de mes lèvres, dans l'harmonie du chant. Sans aucun effort, voilà le premier couplet composé ...

Dans le n° 22 (octobre 1895) de la Revue mensuelle religieuse, politique, scientifique (nouveau nom de la revue Le diable au XIXe siècle), on trouve (pp. 626-8) un article signé Juvénal Moquiram et intitulé "La Marseillaise catholique". C'est de cet article qu'est extraite la page des Mémoires de Diana citée plus haut. Ci-dessous, d'autres extraits du même article.

Par une délicate attention. Miss Vaughan a dédié son hymne à notre vénérable ami M. le chanoine Mustel "en témoignage d'inaltérable reconnaissance". M. le chanoine Mustel est en effet de ceux qui ont eu le pressentiment de la conversion de cette noble femme ; on n'a pas oublié avec quels égards il a toujours parlé d'elle, alors même qu'elle était dans le camp de nos adversaires. Il la plaignait de son erreur ; mais il disait bien haut sa loyauté, il lui témoignait publiquement sa profonde estime à raison de sa vertu, de son caractère si franc, de son courage à affronter les rageuses
colères de l'ignoble Lemmi. Il savait, par intuition, qu'une âme aussi droite s'arracherait, au jour voulu par Dieu, au royaume des ténèbres, et viendrait, instrument de la grâce divine, prendre une part ardente à la lutte pour la défense de l'Eglise.
...
Pour cela, nous la félicitons encore. Catholique avec toute son ardeur de néophyte, elle va bravement dans la seule voie qui conduira au triomphe. Connaissant bien tous les exécrables projets de la secte, elle sait que la plus grande faute est de s'aplatir devant de tels adversaires ; elle sait que ceux-ci n'ont de l'audace qu'en proportion de nos craintes.
L'héroïne d'Orléans nous parle par sa bouche. L'ennemi, c'est le franc-maçon ! Or donc, sus à l'ennemi ! Bataillons, et Dieu nous donnera la victoire.
Oui, puisse l'Hymne à Jeanne d'Arc, puisse " la Marseillaise catholique " de Jeanne
Vaughan nous conduire à la victoire !

Juvénal Moquiram.

On y apprend aussi (p. 640) que la partition a été éditée (avec en frontispice un beau dessin au fusain, représentant Jeanne d'Arc à cheval, renversant les colonnes J et B et terrassant l'hydre de la franc-maçonnerie) et est en vente (des réductions de prix sont accordées à tout lecteur de journal catholique).

Thérèse de Lisieux et Diana Vaughan

L'image ci-dessous provient d'une page du site Archives du Carmel de Lisieux.

Selon cette page, il s'agit d'un exemplaire retouché d'une photo prise par la soeur de Thérèse de Lisieux, Céline, photo où Thérèse (à droite, avec Sainte Catherine à gauche) est costumée en Jeanne d'Arc pour une représentation au Carmel, le 21 janvier 1895, de sa pièce Jeanne d'Arc comprend sa mission.

Thérèse envoya cette photo, en gage d'admiration, à Diana Vaughan, ce qui permit à Taxil de l'exhiber lors de sa fameuse conférence du 19 avril 1897. Quand Thérèse apprit cela, elle déchira la lettre de remerciement que Diana Vaughan lui avait envoyée.

Survie de Diana Vaughan ?

Après le dévoilement de la supercherie, il y eut, selon Henry-Charles Lea en 1901, pourtant encore quelques personnes, d'une crédulité tenace, qui refusaient de croire à l'irréalité de Diana, qui insinuaient sous le manteau que Taxil s'était débarrassé d'elle ou l'avait vendue pour une somme énorme aux Palladistes ; mais ceux-là même finirent par se taire.

Hé non ! Ils ne se sont pas tous tus ! En 2002 encore, paraissait l'ouvrage L'affaire Diana Vaughan - Léo Taxil au scanner, qui se présente comme l'oeuvre d’un collectif de chercheurs indépendants, membres de l’Observatoire de la Haute-Maçonnerie (sic) et où, selon Wikipedia, un ou plusieurs auteur(s) anonyme(s) renoue(nt) avec ces thèses antimaçonniques (défendues par « une poignée d'irréductibles dont nous sommes les héritiers », dixit) en affirmant que c'est l'« aveu » de Léo Taxil du 19 avril 1897 qui est faux et que le Palladisme tout comme Diana Vaughan auraient bien existé.

Et, si ahurissant que cela puisse paraître, il se trouve encore des sites bien-pensants pour diffuser pieusement cet hymne, si symptomatique des délires antimaçonniques entretenus à l'époque par le clergé !

Sainte Jeanne d'Arc ?

Jeanne est grossièrement vilipendée par Voltaire dans la Pucelle d'Orléans, mais au XIXe, comme on peut le lire ici, la gauche s'approprie sa figure romantique de fille du peuple trahie par le roi et brûlée par l'Église, tandis que la droite loue la ferveur catholique et monarchiste de la Pucelle ; Michelet, en 1841, en fait une héroïne du peuple, image cristallisant le sentiment national français.

Mais en 1869, l'évêque d'Orléans Mgr Dupanloup lance l'idée d'une canonisation de Jeanne, ce qui est ressenti comme une tentative de récupération par l'Eglise de celle qui est devenue une héroïne nationale.

Le fossé va dès lors se creuser entre les deux fractions de l'opinion, qui à cette époque deviennent progressivement des factions s'opposant d'une manière de plus en plus irréconciliable sur tous les sujets, notamment sur l'instauration de la République, sa laïcisation, et aussi sur l'affaire Dreyfus.

Jeanne sera même le prétexte d'un duel entre Jaurès et Déroulède !

Jeanne va devenir ainsi une sainte figure emblématique de la droite nationaliste et anti-républicaine, cependant que la gauche laïque ne veut voir en elle qu'une héroïne nationale victime de l'obscurantisme, fille du peuple brûlée par l'Église et abandonnée par le roi.

Jeanne d'Arc et la maçonnerie

Il y eut paraît-il une Loge Jeanne d'Arc dès le XVIIIe siècle à Orléans.

Mais à l'époque des luttes laïques de la maçonnerie, les maçons n'entendent évidemment pas laisser à l'Eglise le monopole de l'admiration pour Jeanne d'Arc. Une anecdote va l'illustrer.

La loge orléanaise Etienne Dolet la rappelle sur son site : en 1907 (soit peu de temps après la séparation de l'Eglise et de l'Etat), elle entendit protester contre la forme religieuse donnée à la fête commémorative de la libération d'Orléans par Jeanne d'Arc : « Fille du peuple, brûlée avec la complicité de l'Eglise ».

Pour plus de détails, laissons la parole à Romain Vaissermann :

En 1907, la loge orléanaise « Étienne Dolet » demande à participer en corps aux traditionnelles cérémonies fêtant la libération d’Orléans par Jeanne. L’évêque annonce qu’il retirera des fêtes son clergé, si l’accord est donné aux francs-maçons. Aussitôt les antimaçons ... dénoncent une manœuvre visant à exclure le clergé des festivités. Le préfet lui-même refuse de prendre part au cortège pour des raisons protocolaires : la loi de Séparation ayant privé le clergé du titre de fonctionnaire, le préfet ne peut plus défiler comme auparavant derrière l’évêque ! Clemenceau, consulté par les deux députés du Loiret Henri Roy et Fernand Rabier, eux-mêmes maçons, interdit aux fonctionnaires de participer aux cérémonies religieuses. Mgr Touchet négocie avec le Maire d’Orléans un accord : les corps de l’État auront le pas sur le clergé dans le défilé, mais les maçons en seront exclus.

Ce, avant un retournement de situation : le Conseil municipal, cédant aux pressions d’« Étienne Dolet », accepte de la voir participer au défilé. Mgr Touchet ne peut faire autrement que d’ignorer le défilé et de célébrer la fête religieuse à part. L’Association antimaçonnique de France confectionne alors des affiches qu’elle placarde sur les murs de la ville à la veille des fêtes, elle y dénonce l’hostilité foncière des francs-maçons envers Jeanne et invite la population à donner « à la mascarade maçonnique l’accueil qu’elle mérite ». Une affiche placardée sur les murs d’Orléans avant les fêtes johanniques donne le ton :

"Regardez-les donc défiler […] tous ces grotesques qui n’ont pas assez d’ironie pour les principes du Culte Catholique et qui vont sortir pour vous, de leurs Temples fermés, leurs oripeaux hébraïques."

Romain Vaissermann, La Jehanne Darc de Clovis Hugues dans son contexte idéologique : une Jeanne maçonnique

On notera l'allusion aux oripeaux hébraïques, caractéristique de l'antisémitisme visant le prétendu complot judéo-maçonnique.

Jeanne et la politique

C'est finalement en 1920 que la canonisation, qui semble répondre à des raisons plus politiques que religieuses, sera obtenue ; elle sera l'occasion de détendre les relations entre Rome et Paris, mises à mal par la séparation de l'Église et de l'État en 1905. En 1922, Jeanne sera proclamée patronne secondaire de la France comme le sera en 1944 ... sa grande admiratrice Thérèse de Lisieux.

L'étendard de la bandera Jeanne d'Arc (Bandera Juana de Arco), sous lequel des centaines de volontaires, pour la plupart issus des ligues d'extrême-droite ou des Camelots du roi, partirent en Espagne en 1936 pour soutenir l'armée franquiste.

Comme on le voit ici, l'exploitation du personnage de Jeanne d'Arc par l'extrême-droite est toujours d'actualité.

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