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Louis Ulbach

Publié le par J. P. Bouyer

Louis Ulbach (1822-1889), qui utilisait aussi le pseudonyme de Ferragus, est un de ces maçons qui jouèrent un rôle non négligeable dans la vie sociale, politique et maçonnique du XIXe siècle en France, mais qui sont complètement oubliés aujourd'hui - ce qui m'incite à leur rendre l'hommage qu'ils méritent.

C'est en effet un républicain qui eut le courage de ses opinions et n'hésita pas à en payer le prix.

Né à Troyes, il s'installe comme étudiant à Paris, où Lamartine et Victor Hugo s'intéressent à lui ; il publie ses premiers vers en 1844 et devient journaliste.

Ulbach, journaliste et républicain

En 1848, il rentre à Troyes et y prend la direction d'un journal républicain, le Propagateur de l'Aube, qui avait fait grand bruit en 1847 en dénonçant le scandale de la gestion de la prison de Clairvaux.

Il publie dans ce journal les Lettres à Jacques Souffrant, ouvrier, dont la 16e (portant sur les défenseurs de la religion, et dont extraits ci-dessous) lui vaut un premier procès pour excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres, où il est efficacement défendu par Me Jules Fabre et acquitté.

Je t'ai prouvé, mon ami Jacques, que la société, telle quelle est organisée, telle que les monarchies l'ont faite, repose sur la haine, sur la lutte. Je t'ai démontré que les principes démocratiques apportaient seuls, avec les idées fraternelles, le gage de réconciliation et de salut.
...
Si tu parles d'égalité, de liberté, ils te répondent : Le Christ a dit qu'il fallait rendre à César ce qui est à César; or, je suis César pour toi, rends moi hommage et honneur.

Si tu parles de fraternité, ils te diront que le Christ prêche la patience, la soumission, la douleur. Souffre donc sans rien réclamer !

16e lettre à Jacques Souffrant, ouvrier

Mais ce journal ne survit pas au coup d'Etat napoléonien de 1851, et c'est avec un humour un peu amer qu'Ulbach racontera cet épisode en 1868, dans son journal la Cloche de Ferragus (la date du 2 décembre qu'il mentionne est évidemment celle dudit coup d'Etat).

Il rentre alors à Paris pour se consacrer à des activités littéraires comme auteur (il sera toute sa vie un créateur extrêmement prolifique) et comme chroniqueur, collaborant à la Revue de Paris (dont il deviendra directeur en 1853), au Temps et au Figaro (où il crée une polémique en dénonçant la littérature putride de Zola).

En 1868, il fonde la Cloche de Ferragus, ce qui lui vaut une condamnation à 6 mois de prison.

En 1870, pendant le siège de Paris, il est le secrétaire de section de la Commission des barricades. En 1871, il relance La Cloche et se voit condamné par le Conseil de guerre à trois ans de prison, que la cour de Cassation ramène à trois mois.

D'utiles précisions sur cet épisode seront données, après sa mort, par Henri Fouquier :

[quelques journaux] ... ont dit que M. Ulbach avait été condamné pour avoir participé au gouvernement de la Commune. Il n'en est rien. Républicain très ferme, mais raisonnable et modéré, Ulbach continua pendant la Commune la publication de son journal la Cloche, et y attaqua avec courage le pouvoir né de l'insurrection. Il fut même menacé dans sa personne. Mais, après l'entrée des troupes dans Paris, Ulbach parla avec son indépendance ordinaire de la justice des cours martiales, et c'est à ce propos qu'il fut condamné dans la triste excitation qui naît des guerres civiles et, tout aussitôt, gracié.

Il devient bibliothécaire à la Bibliothèque de l’Arsenal en 1878 et fonde en 1888 avec Jules Simon la Revue de famille, dont il est sous-directeur jusqu’à sa mort.

Ulbach, franc-maçon

En 1850 se fonde à Troyes la Loge de l'Union Fraternelle.

 

Elle initie aussitôt Louis Ulbach.

En 1853, celui-ci édite à Troyes un ouvrage intitulé Philosophie maçonnique, dont la rédaction, commencée à Troyes, a été achevée à Paris :

Il le dédie à ses Frères de Loge :

"Ce livre, écrit-il d'emblée, est le commentaire d'un initié de bonne foi sur une association dans laquelle il est entré sans illusion, mais dont il reste membre par une conviction raisonnée, avec une estime réfléchie."

L'ouvrage lui-même n'est pas d'une grande originalité. Tout en portant un vif intérêt au symbolisme, il développe une conception très pragmatique de la maçonnerie, qu'il définit (p. 17) comme une association d'hommes libres de toutes les classes, de tous les rangs, de toutes les éducations, pour mettre en commun leur dévouement, leur énergie, leurs idées.

Citons ce passage significatif (p. 25) sur la Fraternité maçonnique :

Si jamais j'ai senti quelques craintes pour l'avenir de la franc-maçonnerie ; si j'ai quelquefois regretté de ne pas la trouver aussi sérieuse, aussi méditative que je le souhaitais, j'ai toujours admiré cette invincible fraternité que rien ne brise, que rien n'altère. C'est par là que la maçonnerie s'est soutenue dans les temps d'épreuves ; c'est par là, avant tout, qu'elle se sauvera. L'homme le plus refroidi par les courants du monde, l'homme le plus meurtri de désillusions, trouve sous cette voûte symbolique une tendresse si profonde et si ingénieuse, qu'il reprend courage et qu'il se dit : - Non, l'humanité n'est pas perdue ! Non, je n'abandonnerai pas la tâche puisqu'il y a encore des coeurs généreux ! Non, la Fraternité n'est pas une utopie !

Un chapitre intéressant me semble être celui intitulé La maçonnerie et le monde profane, où il reproduit un discours qu'il a prononcé en 1851 au Banquet de la fête solsticiale d'été de la Loge de la Clémente Amitié. Il y plaide pour une action de progrès de la maçonnerie dans le monde profane : La société s'épuise dans la haine ; c'est à nous à la sauver par la fraternité. Mais il fait preuve de clairvoyance en affirmant (p. 163) que cette action doit se situer au-delà des questions de politique et de partis, qui n'ont pas leur place en loge :

J'oublie, mes frères, dans cette enceinte, la devise politique sous laquelle je combats ailleurs, et je ne veux pas oublier qu'une des premières lois de notre ordre c'est le respect religieux des convictions. Je ne commettrai pas la faute d'évoquer ici les drapeaux que nous avons laissés sur le seuil. Demain, peut-être, et dehors, nous saurons si nous suivons la même route ; ici nous n'avons qu'une foi commune, qu'une pensée. Tous les partis abdiquent devant la solidarité de notre affection, et je me tairais plutôt que de vous outrager par une violation des statuts que la pureté des intentions n'excuserait pas.

En 1858, Ulbach fonde avec François Favre Le Monde maçonnique, revue des loges de tous les rites ; ils la dirigeront à deux jusqu'à ce que Favre en devienne le seul directeur en 1861.

Contrairement à plusieurs autres revues maçonniques francophones du XIXe, celle-ci n'est malheureusement pas (encore) consultable sur le web : qui, de la BNF ou de Google, prendra l'initiative ?

Et comme ici tout se finit par des chansons, c'est effectivement par un cantique que se termine l'ouvrage Philosophie maçonnique d'Ulbach : celui qu'il a écrit pour un concert donné par sa Loge, sans doute en 1851.

Refrain

Amis, chantons cette heure solennelle
Qui dans l'ardeur d'une sainte gaieté
Fait des rayons dont notre âme étincelle ,
Le soleil de la charité !

I.

Nos mystères dont on se raille
Dans ce beau jour sont dévoilés
Et nos secrets sur la muraille
Brillent aux regards dessillés !
Sur les vulgaires calomnies
Nos mains étroitement unies,
Semblent agiter un flambeau.
Reconnaissez, monde profane,
Dans ces fêtes que l'on condamne,
La soif du bien, l'amour du beau !

II.

Cette antique maçonnerie
Dont les généreux artisans,
Ont le monde entier pour patrie
Et les malheureux pour enfants ;
Cet édifice symbolique
Abrite sous son bleu portique
Bien des orphelins grelottants,
Bien des esprits calmes et sages,
Bien des fronts que de durs voyages
Ont creusés ou rendus sanglants !

III.

Sur l'humanité que torture
Son immortelle ambition,
Nous répandons l'eau sainte et pure
D'une immortelle effusion !
Nous soutenons l'âme qui doute,
Et nous aplanissons la route
Des pieds encor mal affermis ;
Tout homme en deuil est notre frère,
Et, priant que Dieu les éclaire,

IV.

Quand nous avons tari des larmes,
Quand nous avons donné du pain,
Quand la mère n'a plus d'alarmes,
Quand les enfants n'ont plus de faim ;
Quand dans les chétives demeures,
Nous avons allégé les heures
Qu'alourdissait la pauvreté ;
Alors, notre tâche est complète ;
Si nul n'appelle, ou ne regrette,
Nous reposons en liberté !

V.

Dans nos plaisirs, dont rien n'altère
Le flot limpide et souriant,
Nous appelons une lumière,
Plus radieuse à l'Orient !
Nous invoquons les harmonies,
Les espérances infinies
Qui fécondent l'Eternité,
Et nous jetons au cœur qui souffre,
Comme des fleurs au fond d'un gouffre,
Dieu, l'amour et la vérité !

VI.

Enviez-nous, âmes flétries
Par une longue inimitié !
Venez à nous, âmes meurtries,
Pour qui le monde est sans pitié !
Nos soins guériront vos blessures,
Et nos gaités franches et pures
Vous adouciront le chemin.
Aimer ! voilà notre mystère ;
Dieu le donne avec la lumière :
C'est le secret du genre humain !

Ce cantique a été reproduit en 1867 au recueil d'Orcel sous le titre Le soleil de la charité, mais sans nom d'auteur.

Il n'y a malheureusement pas de mention d'air.

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