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Maçonnerie, musique et anarchie (1b/n)

Publié le par J. P. Bouyer

Jean Baptiste Clément (2/2) :
la semaine sanglante

Il y a deux jours, j'évoquais Jean Baptiste Clément, son célèbre Temps des Cerises et les multiples liens entre cette chanson, la Commune de Paris et la maçonnerie.

Car il est vrai que de nombreux maçons furent fortement impliqués dans l'histoire de la Commune.

Je ne vais évidemment pas ici rappeler les détails de cette implication, que des historiens (et en particulier André Combes) ont retracée bien mieux et plus complètement que je ne pourrais le faire.

Je me contenterai plutôt de mettre en évidence quelques documents iconographiques et littéraires qui me semblent mériter d'être mieux connus.

La lithographie de Moloch

La lithographie La franc-maçonnerie et la Commune est certes, elle, bien connue, à tel point qu'elle  est souvent présentée comme un symbole ; c'est d'ailleurs elle (stylisée) qui figurait à l'invitation pour le 1er mai, que j'ai reproduite samedi dernier.

Mais je crois intéressant d'en montrer deux détails :

l'inscription sur la bannière (qui est celle de la Loge le Globe de Vincennes) se lit : Aimons-nous les uns les autres.

le cordon porte l'équerre et le compas

Les gravures de presse

Diverses gravures ont été publiées dans les journaux de l'époque pour illustrer un épisode spectaculaire de ces événements, la plantation de bannières maçonniques sur les barricades.

O Commune splendide, ô toi, qu'on injurie,
Tu vis sur tes remparts,
Insignes rayonnants, la Franc-Maçonnerie
Planter ses étendards.

Pottier, la Commune de Paris, 1876

En voici une peu connue, parue dans l'édition du 13 mai 1871 de The illustrated London news, sous le titre The french siege of Paris : masonic deputation to Versailles going out at the Porte Maillot :

En voici trois détails intéressants :

Les maçons de la délégation (ils ont été désignés par tirage au sort), ayant franchi la barricade de la Porte Maillot, s'éloignent dans l'avenue de Neuilly, bannière en tête et cordons bien en vue ...

... salués par ceux restés sur la barricade.

Les maçons portent cordon (on remarquera que les cordons sont portés à l'envers) ou sautoir. Certains sont en haut-de-forme, d'autres en tenue de travail ou même en uniforme militaire de fédéré.

Il s'agit évidemment de la journée du 29 avril 1871, à propos de laquelle le Grand Orient de France écrivait ceci sur l'ancien site de son Musée :

A deux reprises, la franc-maçonnerie parisienne a tenté d'obtenir du gouvernement de Versailles l'ouverture de négociations avec la Commune. Après l'échec de ces tentatives, elle décida, le 26 avril, d'aller planter les bannières des loges sur les remparts et de courir aux armes si elles étaient profanées. Plusieurs milliers de francs-maçons, le dimanche 29 avril, partis du Châtelet, se rendirent à l'Hôtel-de-Ville où ils furent reçus par la Commune. Ils allèrent ensuite planter les bannières sur les remparts. Une troisième délégation, partie à Versailles, échoua. La franc-maçonnerie parisienne décida alors de se fédérer avec les Compagnons et de se battre avec ses insignes dans les rangs de la Commune.

Une lithographie rappelle cette journée :

Les médailles

Une médaille fut même frappée pour la commémorer :

La première tentative de conciliation avec Thiers, le 12 avril, avait également fait l'objet d'une médaille, avec le texte suivant :

les délégués / des différentes loges / m. de paris / sont partis pour versailles / afin d'empêcher l'effusion du sang / qu'ils ont en horreur / le 12 av.l 1871

La semaine sanglante

Toutes ces tentatives de conciliation furent inutiles. En mai, pendant que la Commune travaillait à s'organiser, la pression militaire des Versaillais se renforça, et ils entrèrent dans Paris le 21 mai : c'est le début de la Semaine sanglante qui allait se terminer le 28 avec l'explosion de la dernière barricade (ou se trouvait Clément) et les exécutions sommaires au Mur des Fédérés (maintenant devenu point de rassemblement des maçons français chaque 1er mai).

Clément écrivit alors cette chanson-ci :

Sauf des mouchards et des gendarmes,
On ne voit plus par les chemins,
Que des vieillards tristes en larmes,
Des veuves et des orphelins.
Paris suinte la misère,
Les heureux mêmes sont tremblants.
La mode est aux conseils de guerre,
Et les pavés sont tout sanglants.

Refrain
Oui mais !
Ça branle dans le manche,
Les mauvais jours finiront.
Et gare ! à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront.
Quand tous les pauvres s’y mettront.

Les journaux de l'ex-préfecture
Les flibustiers, les gens tarés,
Les parvenus par l'aventure,
Les complaisants, les décorés
Gens de Bourse et de coin de rues,
Amants de filles au rebut,
Grouillent comme un tas de verrues,
Sur les cadavres des vaincus.

Refrain

On traque, on enchaîne, on fusille
Tous ceux qu’on ramasse au hasard.
La mère à côté de sa fille,
L'enfant dans les bras du vieillard.
Les châtiments du drapeau rouge
Sont remplacés par la terreur
De tous les chenapans de bouges,
Valets de rois et d'empereurs.

Refrain

Nous voilà rendus aux jésuites
Aux Mac-Mahon, aux Dupanloup.
Il va pleuvoir des eaux bénites,
Les troncs vont faire un argent fou.
Dès demain, en réjouissance
Et Saint-Eustache et l’Opéra
Vont se refaire concurrence,
Et le bagne se peuplera.

Refrain

Demain les manons, les lorettes
Et les dames des beaux faubourgs
Porteront sur leurs collerettes
Des chassepots et des tambours
On mettra tout au tricolore,
Les plats du jour et les rubans,
Pendant que le héros Pandore
Fera fusiller nos enfants.

Refrain

Demain les gens de la police
Refleuriront sur le trottoir,
Fiers de leurs états de service,
Et le pistolet en sautoir.
Sans pain, sans travail et sans armes,
Nous allons être gouvernés
Par des mouchards et des gendarmes,
Des sabre-peuple et des curés.

Refrain

Le peuple au collier de misère
Sera-t-il donc toujours rivé ?
Jusques à quand les gens de guerre
Tiendront-ils le haut du pavé ?
Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République
De la Justice et du Travail ?

Refrain

J. B. Clément, La Semaine Sanglante

Ce dessin de Willette (l'auteur du 5e couplet du Temps des Cerises) figure à l'édition maçonnique des Chants révolutionnaires de Pottier (dont le nom figure sur la stèle représentée). Pottier, autre communard célèbre, fut également maçon, mais, comme Clément et Louise Michel, il ne le devint que bien après les événements de 1871.

Le voici, ce mur de Charonne,
Ce charnier des vaincus de Mai ;
Tous les ans, Paris désarmé
Y vient déposer sa couronne.
Là, les travailleurs dépouillés
peuvent énumérer tes crimes,
Devant le trou des anonymes,
Devant le champ des fusillés !

Par Thiers et sa hideuse clique
Ce vieux mur fut tigré de sang.
Le massacre, en l'éclaboussant,
En fit une page historique.
Tu ranges devant ce coin noir
Où rejaillirent les cervelles,
Un rideau de tombes nouvelles ;
Crois-tu masquer ton abattoir ?

Pottier, le Mur voilé, 1886

La muraille

Non, pas un monument, un mur
Un mur de violente mémoire et de silence
La terre depuis le temps a bu le sang
Les ruisseaux de sang au bas des pierres

Un mur de pierres jaunies criblées
Et qui se taisent terriblement
Qui disent le temps qui passe
Et ce qui du temps passé ne passe pas

Monte à la gorge un hurlement
Ici le crime, le massacre sauvage
Dans l’invisible et le silence
Ne reposent pas
Ne reposeront jamais
Ceux qui rêvaient changer l’horreur des jours
En commune clarté
L'aurore fraternelle

Se devinent sur la muraille
Entre les trous noirs des pierres
Des visages de douleur
Cicatrices des fusillades
Des regards de révolte et d'orgueil

Coquelicots églantines bleuets
Non pas un monument un mur
Un silence qu'on pourrait croire attente
Un mur qui refleurit sans cesse
Au mois de mai
Coquelicot églantines bleuets

Jacques Gaucheron (1920-2009)

Commenter cet article

Conradt 01/05/2017 12:53

Très intéressant comme d'habitude: merci.