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Maçonnerie, musique et anarchie (1a/n)

Publié le par J. P. Bouyer

Jean Baptiste Clément

1/2 : le Temps des Cerises

Dans ma précédente série de 5 compositeurs Grands Maîtres, je m'étais retrouvé avec trois chefs d'Etat et un général. La maçonnerie serait-elle toujours du côté des institutions ?

La série que je commence aujourd'hui - sans encore pouvoir prédire quel en sera le nombre de pages - prouvera le contraire, puisqu'elle traitera des rapports entre maçonnerie, musique et anarchie.

Je la commencerai par l'évocation d'un personnage bien connu des maçons, et dont l'oeuvre évoque, pour beaucoup d'entre eux, un tragique événement traditionnellement commémoré chaque 1er mai : voilà qui  explique la date de mise en ligne de cette page.

Jean Baptiste Clément (1836-1903) fut initié en 1898, 5 ans seulement avant sa mort, à la Loge Les Rénovateurs de Clichy et fut également membre de La Raison et de L'Evolution Sociale.

C'est un républicain, un socialiste et un libertaire, ami de Jules Vallès, militant syndicaliste, opposant à Napoléon III, combattant de la Commune de Paris, plusieurs fois condamné (à la prison et à mort), emprisonné et exilé, ...

Je citerai ces quelques vers d'une de ses chansons, qui me semblent bien d'actualité :

Ouvre tes flancs aux exilés
Qui, pour patrie, ont vu le monde !
Christs accusés par les tyrans
D'avoir rêvé l'indépendance,
Mais dignes d'être tes enfants,
O ma France !....

Jean Baptiste Clément, Deux Chansons politiques, 1868

Parmi ses nombreux textes de chansons, les plus connus sont :

  • le célèbre Temps des Cerises, qui est mon sujet d'aujourd'hui
  • la Semaine sanglante, qu'il sera temps d'évoquer ce lundi 1er mai
  • et Dansons la Capucine, surtout connue par sa version édulcorée devenue chanson enfantine, mais dont il faut lire le texte original de Clément, nettement plus contestataire. Je me contenterai d'en citer le premier et le dernier couplets :

Dansons la capucine !
Le pain manque chez nous.
Le curé fait grasse cuisine,
Mais il mange sans vous.
Dansons la capucine !
Et gare au loup,
You !…

...

Dansons la capucine !
La colère est chez nous.
Dame Vengeance est sa voisine,
Courez et vengez-vous !
Dansons la capucine !
Et gare au loup,
You !…

89 !... Les Souris. Dansons la capucine, par J.-B. Clément. 1868

Le temps des Cerises

C'est en 1866 que Clément écrit le texte de la chanson Le temps des Cerises, qu'Antoine Renard met en musique deux ans plus tard.

C'est l'évocation mélancolique d'un chagrin d'amour :

1

Quand nous chanterons le temps des cerises,
Et gai rossignol et merle moqueur,
Seront tous en fête.
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au coeur !
Quand nous chanterons le temps des cerises,
Sifflera bien mieux le merle moqueur.

2

Mais il est bien court le temps des cerises
Où l’on s’en va à deux, cueillir en rêvant,
Des pendants d’oreilles ...
Cerises d’amour aux robes pareilles,
Tombant sous la feuille en gouttes de sang.
Mais il est bien court le temps des cerises,
Pendants de corail qu’on cueille en rêvant.

3

Quand vous en serez au temps des cerises
Si vous avez peur des chagrins d’amour,
Evitez les belles.
Moi qui ne crains pas les peines cruelles,
Je ne vivrai point sans souffrir un jour ...
Quand vous en serez au temps des cerises,
Vous aurez aussi des peines d’amour.

4

J’aimerai toujours le temps des cerises
C’est de ce temps-là que je garde au coeur
Une plaie ouverte...
Et dame fortune m’étant offerte
Ne pourra jamais fermer ma douleur ...
J’aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au coeur.

Le temps des Cerises et la Commune

La chanson est maintenant traditionnellement associée à l'évocation de la Commune de Paris et, plus généralement, de tous les combats libertaires.

Mais cette association ne s'est faite qu'a postériori, et il n'y a aucun témoignage que la chanson ait été entendue en 1871 sur les barricades.

C'est Clément lui-même qui, bien plus tard (en 1882, après son retour d’exil), a créé ce lien en ajoutant une dédicace :

A la vaillante citoyenne Louise, l’ambulancière de la rue Fontaine-au-Roi, le dimanche 28 mai 1871

Nul n'a pu identifier cette citoyenne Louise ni donc dire si elle eut comme Clément la chance d'échapper à la répression après l'explosion de cette dernière barricade.

Il est en tout cas certain qu'il ne s'agissait pas de Louise Michel, contrairement à ce que prétendent certains sites.

Le cinquième couplet

Un cinquième couplet, vengeur, fut ajouté bien plus tard à la chanson. Il n'est pas de Clément, et est beaucoup moins connu :

Quand il reviendra, le temps des cerises,
Pandore idiot, magistrats moqueurs
Seront tout en fête !
Gendarmes auront la folie en tête
A l'ombre seront poètes chanteurs
Quand il reviendra le temps des cerises,
Siffleront bien haut les chassepots vengeurs !

A la page 12 du n° 34 (2e trimestre 2008) du bulletin de l'Association des Amis de la Commune de Paris, Marcel Cerf raconte la genèse de ce couplet supplémentaire :

L'origine du fameux couplet remonte au 1er mai 1891. J-B Clément, alors délégué du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire dans les Ardennes, est arrêté pour provocation, rébellion et outrage contre la maréchaussée. Il est condamné à deux ans de prison et cinq ans d'interdiction de séjour. Le 21 mai 1891, en appel, la peine est ramenée à deux mois de prison (qu'il ne fera jamais).

Pour stigmatiser la juridiction répressive, le dessinateur Adolphe Willette, ami de J-B Clément, va représenter la liberté enchaînée, symbolisée par deux farouches gendarmes encadrant une jolie fille sans défense dont ils ont confisqué le panier de cerises. Pour souligner son indignation, l'artiste, qui à l'occasion taquine la muse, a joint quelques vers pour accompagner son dessin.

Ce dessin, dédié à Clément, a paru dans le Courrier français du 17 mai 1891. Le voici :

Le temps des Cerises et la maçonnerie

Le temps des Cerises n'est évidemment pas une chanson maçonnique, même si pour de nombreux maçons elle représente une chanson-culte et si elle s'entend encore souvent dans les Loges.

Un nombre non négligeable de Loges ont d'ailleurs choisi pour titre distinctif "le Temps des Cerises" : on peut citer

  • une bruxelloise (Grand Orient de Belgique, 1982 ; sa fille s'appelle La Butte aux Cailles, autre référence à la Commune),
  • une parisienne (Droit Humain)
  • et une arpajonnaise (Grand Orient de France : sa bannière ci-dessous a été photographiée au cours d'une des cérémonies du 1er mai au Père Lachaise mentionnées plus bas) -

Une autre au moins (à Noiseau, du Grand Orient de France) porte le nom du Frère Jean-Baptiste Clément.

Le Frère Paul Louka a lui aussi rendu hommage au Temps des Cerises dans le dernier couplet de sa superbe chanson Un, deux, trois :

Va ! petit frère
Bonjour "Cerises"
Jean-Baptiste Clément
N'a pas perdu son "Temps"
Va ! petit frère
Bonjour "Cerises"
Jean-Baptiste Clément
Chante encore au printemps.

Le rassemblement du 1er mai

Le 1er mai de chaque année, les Obédiences libérales françaises organisent au cimetière du Père Lachaise, devant le Mur des Fédérés, un rassemblement pour la République, pour la Laïcité, pour rendre hommage aux Martyrs de la Commune de Paris.

Il arrive qu'on y entende le Temps des Cerises, comme ici avec comme interprète Bernard Muracciole (qui l'a enregistré sur son dernier livre-CD-DVD) :

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