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Splendeurs et misères du duc de Chartres (1/3)

Publié le par J. P. Bouyer

Les renégats sont toujours honnis, en maçonnerie aussi bien qu'ailleurs ; au XXe siècle, ce fut par exemple le cas de Bidegain ou de Marquès-Rivière.

A la fin du XVIIIe, un maçon particulièrement abominé pour cette raison fut le premier Grand Maître, non pas de la maçonnerie en France, mais du Grand Orient (qui ne fut fondé qu'en 1773, suite aux problèmes de la première Grande Loge de France).

Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, prince du sang, naît en 1747 et devient duc de Chartres en 1752. Il sera duc d'Orléans en 1785 puis se fera désigner en 1792 comme Philippe-Égalité, ce qui ne l'empêchera pas, après avoir joué en tant que député à la Convention un rôle décisif dans la décision de guillotiner Louis XVI, de périr comme lui sur l'échafaud en 1793. Mais l'objet de cette page n'est pas de commenter son activité politique - que beaucoup jugent sévèrement.

A l'époque, c'est seulement un rôle décoratif qui était attendu du Grand Maître. Celui-ci, prince intelligent mais sans caractère selon le mot de Pierre Chevalier, n'a pas fait exception, même si, comme on le voit ici, il porte avec élégance ses bijoux maçonniques.

Au XVIIIe (et l'usage s'en est maintenu dans certains pays), l'opportunité d'assurer à la maçonnerie protection et prestige conduisait en effet souvent à choisir pour Grand Maître un très haut personnage, idéalement familier et parent du souverain - étant entendu qu'il régnerait sur l'Ordre mais ne le gouvernerait pas, ce rôle étant confié à un substitut désigné par lui ou avec son accord.

L'élu faisait alors l'objet des marques les plus appuyées - et le cas échéant les plus imméritées - de respect, d'affection et même de soumission et de vénération.

En témoigne cet hommage au rejeton des Césars, héritier des Titus, présenté en 1777 par un membre de la Loge parisienne de Thalie, le Chevalier de Bérainville (par ailleurs coutumier de telles flagorneries) :

Les dignitaires de l'Obédience y sont représentés par des personnages mythologiques ... féminins :

La Grande Maîtrise n'était rien moins qu'une sinécure : inamovible, le Grand Maître présidait toutes les assemblées et en paraphait les comptes rendus. En réalité, Chartres ne manifesta guère de zèle et ne présida sa première assemblée du Grand Orient que le 3 juillet 1777. Il signa ce qu'on lui demanda de signer et entérina toutes les décisions que le duc de Montmorency-Luxembourg et son conseil de Grands Officiers avaient prises. Cela ne signifie pas pour autant qu'il se soit désintéressé de la francmaçonnerie ...

... son goût personnel lui fait préférer les loges de table, ou celles d'adoption ...

... ce qui intéressait le Grand Maître était moins le travail maçonnique que la pratique des civilités aristocratiques ...

Charles Porset, dans l'Encyclopédie de la Franc-maçonnerie (Pochothèque, 2000)

Triste fin.

Mais ce qui le distingue, c'est sa sortie de charge. L'épisode est connu : le 22 février 1793, au début de la Terreur, cherchant à se dédouaner des soupçons dont lui-même - et la franc-maçonnerie - sont l'objet, il fait publier ceci par le Journal de Paris :

Dans un temps où personne, assurément, ne prévoyait notre Révolution, je m'étais attaché à la franc-maçonnerie qui offrait une image d'égalité, comme je m'étais attaché au parlement qui offrait une image de la liberté. J'ai, depuis, quitté ce fantôme pour la réalité.

Au mois de décembre dernier, le secrétaire du Grand Orient s'étant adressé à la personne qui remplissait auprès de moi les fonctions de secrétaire du Grand Maître, pour me faire parvenir une demande relative aux travaux de cette société, je répondis à celui-ci, sous la date du 5 janvier :

« Comme je ne connais pas la manière dont le Grand Orient est composé, et que, d'ailleurs, je pense qu'il ne doit y avoir aucun mystère ni aucune assemblée secrète dans une République, surtout au commencement de son établissement, je ne veux me mêler en rien du Grand-Orient ni des assemblées de francs-maçons ».

Il ne restait au Grand Orient - ou à ce qu'il en restait - qu'à prendre acte. Dans une circulaire datée du 8 août 1793, on peut lire :

Nous nous faisons un devoir de vous informer ... que par une délibération extraordinaire du G. O. du 13 mai dernier rendue sur le vu de celle de la Grande-Loge du Conseil du 11 avril dernier, et des pièces qui lui servent d'appui, on a accepté la démission du Grand-Maître de la Maçonnerie et il a été sursis à la nomination d'un nouveau G. M., jusqu'à ce qu'on ait examiné s'il convient aux circonstances de conserver cette dignité et son inamovibilité.

La tradition rapporte qu'après cela, l'épée du Grand-Maître aurait été brisée entre les Colonnes. Mais mais ce n'est peut-être qu'une légende : Thory d'ailleurs, dans son Histoire de la fondation du Grand Orient, ne rapporte un tel fait que comme un ouï-dire :

... le duc d'Orléans avait été déclaré démissionnaire par le Grand Orient assemblé le 13 mai 1793, non-seulement de son titre de grand maître, mais de celui de député. L'épée de l'Ordre fut, dit-on, cassée par le président, et jetée au milieu de la salle d'assemblée.

Maçonnerie d'apparat.

L'Installation du duc de Chartres comme Grand Maître du nouveau Grand Orient avait eu lieu le 22 octobre 1773. Le Tracé en a été publié.

Il s'est agi d'une cérémonie (très longue et très coûteuse : Thory écrit, dans son Histoire de la fondation du Grand Orient de France, que cette fête, donnée par le Grand Orient au duc de Chartres, dans sa propre maison, a coûté à l'Ordre 3348 liv. 10 sous, outre une contribution de 30 liv. par chaque assistant), organisée, devant un public trié sur le volet, dans sa petite maison de la Folie-Titon, et où, tout au long de nombreux discours, l'encensoir fut abondamment manié. Elle se termina par un prestigieux banquet.

Un pamphlet aussi perfide que méchant, publié en 1790 et intitulé La Vie privée du Duc de Chartres, aujourd'hui Duc d'Orléans, décrit cette séance en évoquant les adulations & les fadaises ordinaires & extraordinaires en pareilles cérémonies. A la lecture du Tracé, on peut difficilement lui donner tort ...

Mais venons-en à la musique ...

A ce banquet, selon ce tracé, la musique était assurée par un ensemble de 19 Frères Amateurs, membres de la Loge parisienne de la Triple Harmonie, qui ont exécuté en musique un divertissement en trois actes. Il y eut également des cantiques, l'un du Frère le Vasseur sur des paroles du Frère abbé Rozier, et deux composés et chantés respectivement par les Frères Cochet (de la Triple Harmonie) et Pontet. Le Tracé ne donne pas d'autres détails sur ces chansons.

L'une d'entre elles serait-elle celle-ci, que nous n'avons trouvée (pp. 174-6) que dans un chansonnier de 1776 ? On peut en douter, si l'on remarque que cette chanson (dont on verra ci-dessous la première page et le texte complet) se termine par un couplet adressé à un Frère nouvellement initié et si l'on se rappelle que la cérémonie du 22 octobre 1773 ne comportait aucune initiation. Le titre est d'ailleurs l'élection et non l'Installation, et le texte donne à penser que la Santé finale sera celle du Grand Maître.

L'ELECTION

DE SON ALTESSE sérénissime

LE DUC DE CHARTRES,

A la place de grand-maître des Maçons de France.

Vaudeville du Maréchal.

Frères Maçons, dans ce beau jour,
Donnons l'essor à notre amour,
Travaillons d'une ardeur rapide,
Chérissons, bénissons nos loix,
C'est le noble sang de nos rois,
C'est Orléans qui nous préside.

Tôt, tôt, tôt,
Battez chaud ;
Tôt, tôt, tôt,
Bon courage ;
L'amour donne coeur à l'ouvrage.

L'architecte de l'univers ,
Dans tous ses ouvrages divers,
Du monde entier n'a fait qu'un temple ;
 Un fils des dieux, par ses leçons,
Invite tous les Franc-Maçons
A travailler à son exemple.

Tôt, tôt, tôt, &c.

De tous les riches ornements,
Dont est revêtu d'Orléans,
Le plus glorieux c'est l'équerre :
A la jarretière, à la Toison,
A toute espèce de cordon,
En bon Maçon il la préfère.

Tôt, tôt, tôt, &c.

Notre art est donc vraiment royal :
Sur la terre il n'a point d'égal,
Quoiqu'un sot vulgaire en décide ;
Quel honneur d'être Franc-Maçon,
Quand nous voyons, après Clermont,
Un Orléans qui nous préside.

Tôt, tôt, tôt, &c.

Je le répète en ce beau jour,
Mes frères, redoublons d'amour
Pour notre art et notre grand-maître :
C'est en les aimant tous les deux,
Que nous serons sages, heureux,
Tels que des Maçons doivent être.

Tôt, tôt, tôt, &c.

Plus que jamais unissons-nous,
Chargeons, alignons aux deux bouts ;
D'un grand-maître, si chérissable,
Quand je propose la santé,
C'est l'accord le mieux concerté,
Qui doit régner à cette table.

Tôt, tôt, tôt,
Battez chaud ;
Tôt, tôt, tôt,
Bon courage ;
Le vin donne coeur à l'ouvrage.

A un Frère nouvellement initié.

Vous que l'estime et l'amitié
Ont dans ce jour initié
A nos secrets, à nos mystères,
Partagez nos plaisirs, nos feux :
Observez, d'un oeil curieux,
Comment vont boire tous les frères.

Tôt, tôt, tôt,
Battez chaud ;
Tôt, tôt, tôt,
Bon courage ;
Le vin donne coeur à l'ouvrage.

Ce texte est marqué d'autant de banalité que de flagornerie (Chartres est même qualifié de fils des dieux).

On remarquera dans ce dernier couplet  la formulation Observez, d'un oeil curieux, comment vont boire tous les frères, adressée à celui qui assiste pour la première fois au rituel des Santés, et qui fait écho à deux vers d'une chanson particulièrement célèbre, moquant les profanes qui ne sauront pas seulement comment boivent les Frères.

L'air mentionné comme celui du Vaudeville du Maréchal est celui du vaudeville final de l'opéra comique de Philidor Le Maréchal Ferrant (1761), dont le refrain est

Tôt, tôt, tôt,
Battez chaud,
Tôt, tôt, tôt,
Bon courage ;
Il faut avoir cœur à l'ouvrage.

Ce refrain illustre, dans cette estampe de la BNF (qui doit avoir eu beaucoup de succès à l'époque, puisqu'on en trouve d'autres versions, par exemple ici ou ici), le thème de la collaboration des 3 Ordres pour le forgeage de Nouvelles Constitutions :

La Clé du Caveau donne cet air sous le n° 873.

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