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La fête des bonnes gens (2/2)

Publié le par Jean-Pierre Bouyer

La semaine dernière, j'avais évoqué la Fête des bonnes gens créée en 1775 par M. et Mme Elie de Beaumont, ainsi que l'air (dont l'incipit est l'Amitié vive et pure), composé par Grétry en 1782, qui est devenu le symbole musical de cet événement et dont le premier couplet est :

L'amitié vive & pure
Donne ici des plaisirs vrais :
C'est la simple nature,
Qui pour nous en fait les frais :
Gaîté franche, amour honnête,
Ramènent le bon vieux tems :
Chez nous c'est encor la fête,
La fête des bonnes gens.

Au XVIIIe (et ce sera encore le cas au XIXe), la plupart des chansons maçonniques sont écrites sur un air connu : chanson populaire, vaudeville du théâtre de foire, air d’opéra à la mode, ..., tout fait farine au moulin. Et souvent, on fait en sorte qu'une réminiscence du texte d'origine facilite son identification.

Ce sera bien le cas pour cette version maçonnique en 6 couplets, dont le premier se termine également par La fête des bonnes gens. En voici le premier couplet, suivi de tout le texte :

Nous n'avons tous qu'une âme,
Qu'un esprit, qu'un sentiment ;
Même but nous enflamme,
Et nous aimons bonnement.
Sans nous fatiguer la tête
Par de vains raisonnements,
Chez nous le cœur fait la fête,
La fête des bonnes gens.

Le funeste égoïsme
N'a sur nous aucun pouvoir ;
Au travers de son prisme
Nous voyons tout peint en noir.
Qui fait des heureux lui-même,
S'assure un droit au bonheur :
De ce bon grain que l'on sème,
Le fruit n'attend pas la fleur.

Une sagesse austère
Souvent cause du souci ;
Jamais un front sévère
Ne nous en impose ici.
Amitié, douceur affable,
Veillent à nos réglements :
Jugés par le vénérable
Nous sommes tous ses enfants.

Que le profane fronde
Tout à son aise nos goûts,
Qu'importe qu'il en gronde ;
Le bonheur est parmi nous.
Dans ce petit coin du monde,
L'univers semble être à nous ;
Ailleurs, si la richesse abonde,
Plaisirs ne sont pas si doux.

On ne voit point un frère
Chez nous briguer les honneurs,
En silence, il préfère
Attendre le cri des cœurs.
Avoir le commun suffrage,
Voilà notre vanité ;
Notre plus bel apanage
Est la douce égalité.

Que chacun me seconde,
Dans ces moments enchanteurs ;
Chargeons tous à la ronde,
Tirons pour nos visiteurs ;
De fleurs couronnons leurs têtes :
Heureux s'ils s'en vont contents !
Ils reviendront à nos fêtes,
Rire avec de bonnes gens.

Il figure (pages 137-8) à l'édition 1787 du Recueil de Cantiques du Manuel des franches-maçonnes ou la vraie maçonnerie d'Adoption,

Cette édition mentionne : air du vaudeville de la foible épreuve ; il s'agit évidemment d'une faute de transcription, puisqu'il s'agit bien d'un air de l'opéra La double épreuve.

La chanson sera reprise en 1807 aux pages 213 à 215 du Code récréatif de Grenier.

Le Recueil de chansons maçonniques du XVIIIe Siècle édité en 1918 par la Loge Ernest Renan du Grand Orient de France a republié cette chanson (moins un couplet) avec une partition harmonisée par Francis Casadesus.

On trouve (pp. 129-30) en 1803 au Recueil précieux de la Charbonnerie des premiers tems une chanson qui est manifestement une transposition de celle-ci : les seules différences sont le remplacement de :

  • vénérable par respectable,
  • profane par guépier,
  • On ne voit point un frère chez nous briguer les honneurs par le charbonnier sincère ne brigue point les honneurs
  • Chargeons tous à la ronde, Tirons pour nos visiteurs par Que nos vans à la ronde se vident à nos visiteurs (NB : les vans en charbonnerie sont comme les canons en maçonnerie : les verres).

Le 31 juillet 1809 eut lieu l'installation de la Loge parisienne des Tributaires d'Hiram.

Au cours du banquet qui suivit cette cérémonie, le Frère Nezot, Secrétaire adjoint, a chanté le cantique suivant, où il s'est visiblement inspiré du cantique précédent, dont il a repris certains éléments (trois des six couplets originaux ont été réutilisés, avec quelques aménagements de circonstance, et les deux derniers sont nouveaux) :

Nous n'avons tous qu'une âme,
Qu'un esprit, qu'un sentiment ;
Même but nous enflamme,
Et nous aimons franchement.
Sans nous fatiguer la tête
Des propos d'un médisant,
Chez nous le cœur fait la fête,
La fête de la St.-Jean.

Jamais sagesse austère,
Ne nous cause de souci,
Jamais un front sévère,
Ne nous en impose ici.
Amitié, douceur affable ,
Veillent à nos réglemens :
Jugez par le vénérable,
Nous sommes tous ses enfans.
 
Que chacun me seconde,
Dans ces moments enchanteurs !
Bénissons à la ronde,
Nos illustres installateurs !
De fleurs couronnons leurs têtes,
Heureux s'ils s'en vont contents !
Qu'ils se rappellent la fête
La fête de la St.-Jean.
 
Quels plaisirs agréables
Nous éprouvons en ce jour !
Des visiteurs aimables
Embellissent ce séjour.
Doués d'une rare prudence,
Vertueux et dignes Maçons,
Veuillez avec indulgence,
Nous continuer vos leçons.
 
Que parmi vous, mes frères,
Que ce jour a rassemblés,
Le nom de tributaires,
A jamais soit honoré
Que nul de nous ne dérobe
A nos sages réglements.
Prenons pour exemple en loge
Nos lumières d'occident.

Détail pittoresque : au moment (voir le 3e couplet, qui s'est inspiré du 6e de la chanson maçonnique d'origine) où le Frère Nezot chantait De fleurs couronnons leurs têtes, des couronnes de fleurs ont été déposées sur les têtes des trois Frères Installateurs, au grand enthousiasme de l'assemblée.

Ah ! les charmants usages d'antan...

Il existe encore d'autres chansons maçonniques utilisant l'air dit de la Fête des bonnes gens ou l'Amitié vive et pure.

L'une est même antérieure à toutes les précédentes, puisqu'elle remonte à 1785 (soit 3 ans seulement après la composition de Grétry). Elle a été publiée dans un chansonnier profane et, dans un texte qui n'est pas explicitement maçonnique (mais l'éditeur mentionne qu'elle a été chantée à la Loge de la Douce Union), elle exalte l'amitié.

Les autres sont de la première moitié du XIXe siècle.

La première est tirée du recueil de Desveux en 1804 et le leitmotiv de la Fête des bonnes gens y devient celui de la Fête des Francs-Maçons.

Une autre, trouvée dans les Bluettes maçonniques, est intitulée Saint-Jean et est manifestement destinée à une fête solsticiale.

Désaugiers lui aussi a utilisé l'air dans des couplets pour la fête de son Vénérable ; il y célèbre successivement la fête d'un bon ami, d'un bon mari, d'un bon papa, d'un bon garçon, d'un bon vivant et d'un bon Maçon.

Un peu plus tard, le Frère Acrin chante La fête des bons amis (incipit : l'Amitié nous rassemble) au Banquet de la Loge Saint-Jean de Jérusalem à l'occasion de la Fête de l'Ordre, et la Lyre maçonnique de 1812 en reproduit le texte.

Une dernière a été publiée par Bazot dans ses Chansons maçonniques en 1838, et tous ses couplets se terminent par la Fête des Francs-Maçons.

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