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Tout salaire mérite travail

Publié le par J. P. Bouyer

Réciproque d'un principe bien connu, une phrase fait florès actuellement, tant en France (cfr Pénélopegate) qu'en Belgique (cfr Publifin - pour mes lecteurs français, je précise qu'il s'agit d'une affaire de très copieux jetons de présence généreusement distribués ... même en cas d'absence ... à des politiciens administrateurs de sociétés publiques intercommunales ) :

Tout salaire mérite travail.

En maçonnerie aussi, on parle beaucoup de travail et de salaire.

Comme l'explique Roger Dachez sur son précieux blog Pierres vivantes :

Quand un maçon a été intéressé par les travaux auxquels il vient de prendre part, que la soirée s’est bien déroulée, que les débats lui ont plu, il se sent obligé de le témoigner en disant avec effusion : « J’ai bien reçu mon salaire ! ».

Roger Dachez

On parle d'ailleurs aussi d'augmentation de salaire pour qualifier l'accession à un nouveau grade, comme le souligne Roger Dachez dans la suite de son texte :

On chercherait vainement au XVIIIème siècle, et encore pendant une bonne partie du XIXème, la moindre allusion à des questions de salaire – de même qu’on ne disait comme aujourd’hui, pour désigner le passage d‘un grade à un autre, que l’on recevait à cette occasion « une augmentation de salaire ». La raison en est simple : les aristocrates puis surtout les bons bourgeois et les dignes notables qui composaient alors l’essentiel des loges, ignoraient absolument le salaire, rémunération réservées aux ouvriers du monde industriel, absents de la franc-maçonnerie jusqu’à une époque tardive dans le XIXème siècle.

L'explication est logique. Et je dirais même plus : à l'époque, les ouvriers n'étaient pas seulement absents, ils étaient bel et bien exclus. C'est dans un ouvrage de 1827, oeuvre d'un écrivain maçonnique aussi connu que respecté en son temps (Bazot) qu'on trouve, avec la référence de date 1801 (il s'agit sans doute du Régulateur), cette citation :

Nul profane ne peut être admis s'il ne professe un état indépendant, et s'il n'est libre
de sa personne. Jamais on n'admettra les ouvriers dits compagnons dans les arts.

Morale de la Franche-maçonnerie

La condition nécessaire pour être considéré comme libre n'est donc pas seulement de n'être (comme disait Anderson) ni femme ni esclave, elle est aussi de ne pas être sous la dépendance d'un patron.

Mais reprenons notre lecture :

... ce vocabulaire ... doit, pour l'essentiel, être considéré surtout comme un héritage récent de l’ouvriérisme qui, avec une orientation philosophiquement progressiste et politiquement socialisante, a peu à peu établi ses assises dans la franc-maçonnerie française à partir de la IIIème République.

Même s'il est exprimé d'une manière peut-être un peu trop condescendante, voilà un avis dont on ne peut contester la logique ...

Eh bien, pour ma part j'ai cherché dans l'ancien chansonnier maçonnique une référence à une augmentation de salaire au sens d'un passage de grade.

Et je n'ai pas "cherché vainement" puisque j'ai trouvé. Et - surprise ! - c'est même dans les hauts grades (pourtant a priori peu suspects d'ouvriérisme) que j'ai trouvé ... en 1806 !

Louis Dubois (1773-1855), professeur d'histoire littéraire et de bibliographie à l'École centrale de l'Orne, Sous-Préfet de Bernai et de Vitré, membre de plusieurs Académies et sociétés savantes, littéraires et agronomiques de Paris, des départements et de l'étranger, animateur de la théophilanthropie, est un véritable touche-à-tout et polygraphe. Dans la très longue liste de ses publications, on trouve en effet, outre des poèmes, des titres aussi variés que :

  • Recherches sur le jeu des échecs ;
  • De Mlle Le Normand, et de ses deux biographies, récemment publiées ;
  • Histoire de Lisieux ; Notice sur les bains de Bagnoles (1813) ;
  • Notice sur le chevalier de Clieu, et bibliographie du café ;
  • Notice sur la Marseillaise (à la rédaction de laquelle il dit avoir collaboré) ;
  • L'Ecole du jardin potager.

Sa verve s'est également étendue à la chanson maçonnique : quelques cantiques composés par lui pour sa Loge la Fidélité ont été imprimés à Alençon, et certains ont même été reproduits dans des recueils largement diffusés comme la Lyre maçonnique de 1812.

Fondée en 1764, la Loge alençonnaise de Saint-Christophe de la Forte Union s'est rebaptisée la Fidélité (qualité symbolisée ci-dessus par un chien) lors de sa réouverture en 1803 après l'interruption révolutionnaire. Elle est toujours en activité.

L'un de ceux-ci, le charmant pot-pourri intitulé Cupidon corrigé, ou l'amour devenu franc-maçon, a été reproduit notamment en 1807 dans un recueil profane, le Tome 6 de L'Esprit des journaux français et étrangers (pp. 240-249).

Mais le fascicule original, publié en 1806 à Alençon, et qui est visible notamment au Fonds normand de la Bibliothèque municipale de Lisieux, contient non seulement cette charmante bluette, qui en couvre les 14 premières pages, mais encore, aux pages 15 et 16, un poème (sans mention d'air : il n'était peut-être pas destiné à être chanté) intitulé La Fierté bien placée, Motion d'un élu des 15 qui demande une augmentation de Salaires. (NB : Illustre Elu des 15 est le 10e degré du REAA)

Voici cette page 15 :

et le texte intégral :

Or écoutez la motion,
Qu'avec un peu d'émotion
Dont je ne suis tout-à-fait maître,
Je vous présente avec raison :
Je suis fier de me voir Maçon ;
Oui, j'en suis fier, et je dois l'être,
Car depuis mon élection,
D'Apprenti créé Compagnon,
Assez bon Compagnon peut-être,
Grâce à vous, je suis passé Maître.
Dans ce moment je suis Elu,
Et j'en ai tout l'esprit sans doute.
Mais enfin, si j'ai bien conclu,
Et si mon travail vous a plu,
Ne me laissez pas sur la route
Qui vers Sagesse donne accès.
Je demande que l'on m'écoute ;
Frères, augmentez désormais
Et mon Salaire et mon succès :
Que je puisse, coûte que coûte,
(Sans cesser d'être bon Français),
Sous cette vénérable Voûte
Etre fier comme un Ecossais.

On trouve à la même époque une autre occurrence intéressante - cependant moins significative - du mot salaire : c'est en 1809, dans la Lyre maçonnique. Le cantique La Rose et la Croix s'y termine en effet par les vers suivants :

Et sachons enfin, pour salaire,
Mériter la Rose et la Croix.

Chose curieuse, ce cantique est encore un texte de hauts grades.

Pourtant, selon Ligou, c'est précisément là qu'il ne conviendrait pas de parler de salaire :

Augmentation de salaire : ce terme s'emploie en Maçonnerie symbolique pour désigner la promotion des Frères du grade d'Apprenti à celui de Compagnon et celui de Compagnon à celui de Maître. Il ne doit pas être employé aux grades supérieurs, surtout dans la mesure où ceux-ci cessent d'être opératifs et où la plénitude des droits maçonniques est acquise par et dans la Maîtrise.

Daniel Ligou, Dictionnaire de la franc-maçonnerie

Mais après tout, quoi d'étonnant à parler de salaire en maçonnerie, si l'on se rappelle qu'en 1844 déjà Clavel écrivait :

Hiram-Abi, célèbre architecte, avait été envoyé à Salomon par Hiram, roi de Tyr, pour diriger les travaux de construction du temple de Jérusalem. Le nombre des ouvriers était immense. Hiram-Abi les distribua en trois classes, qui recevaient chacune un salaire proportionné au degré d'habileté qui les distinguait. Ces trois classes étaient celles d'apprenti, de compagnon et de maître. Les apprentis, les compagnons et les maîtres avaient leurs mystères particuliers, et se reconnaissaient entre eux à l'aide de mots, de signes et d'attouchements qui leur étaient propres. Les apprentis touchaient leur salaire à la colonne B ; les compagnons, à la colonne J ; les maîtres, dans la chambre du milieu ; et le salaire n'était délivré par les payeurs du temple à l'ouvrier qui se présentait pour le recevoir, que lorsqu'il avait été scrupuleusement tuilé dans son grade.

Histoire pittoresque de la franc-maçonnerie et des sociétés secrètes

En 1823, l'Orateur franc-maçon donnait d'ailleurs également ceci :

La première chose que l'on vous a fait remarquer, à votre entrée dans ce Temple, est la colonne J, près de laquelle vous receviez votre Salaire, comme apprenti

Discours de l'Orateur pour la réception au second degré

Au XVIIIe, on trouvait déjà dans divers Rituels des phrases telles que celle-ci :

Très Vénérable la colonne J servait pour assembler les apprentis qui moyennant un mot, une passe et un signe y venaient pour recevoir le salaire de leurs travaux et déposer leurs outils, et la colonne B, servait pour assembler les compagnons qui aussi moyennant un mot, une passe, un signe et un attouchement y venaient déposer leurs outils et recevoir le salaire de leurs travaux.

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