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[ceci est une fiction]

Publié le par Jean-Pierre Bouyer

L'opinion belge francophone se trouve en ébullition : la diffusion par le FOREM (Service public wallon de l'Emploi et de la Formation professionnelle) de l'affiche Osez réaliser vos rêves, devenez auxiliaire de ménage considérée (à juste titre d'ailleurs) comme odieusement sexiste, a déclenché un véritable tsunami médiatique :

Il nous revient que la Grande Loge Féminine de Belgique s'est jointe à cette levée de boucliers. Mais, avec une lucidité qui mérite d'être saluée, elle généralise le propos en dénonçant le caractère sexiste, non seulement de cette affiche dans la mesure où elle évoque des métiers réservés aux femmes, mais également d'une autre affiche de la même série, qui évoque le métier de maçon comme s'il était lui réservé aux hommes :

Dans un monde où, comme le dit justement cette affiche, on aura toujours besoin de maçons, il doit y avoir place, commente le communiqué publié par la GLFB, non seulement pour des maçons, mais tout autant, et sur un total pied d'égalité, pour des maçonnes.

NDLR : il faut savoir en effet que, dans les loges exclusivement féminines comme celles de  la GLFB et de sa soeur aînée la GLFF, et contrairement à ce qui se pratique en général dans les loges mixtes, les initiées sont appelées des maçonnes et qu'en outre les noms des fonctions sont féminisés : le Vénérable Maître y devient la Vénérable Maîtresse, pratique évidemment exclue dans une loge mixte soucieuse d'éviter tout risque de confusion avec une secte sado-masochiste.

Mais trêve d'imaginations : la fiction ci-dessus est d'ailleurs d'autant plus invraisemblable que, contrairement aux Obédiences françaises, les Obédiences belges ne publient que très rarement des communiqués, et de toute façon ce n'est alors que pour s'exprimer sur des points fondamentaux concernant le respect de valeurs communes à tous les maçons.

Venons-en plutôt à une question toujours d'actualité (et à ses implications musicales, puisqu'après tout c'est l'objet principal du présent blog) : les femmes initiées en Franc-maçonnerie sont-elles des maçons ou des maçonnes ?

Au XVIIIe siècle, la question ne se posait pas : initiées, non pas aux mystères de la Franc-maçonnerie, qui restaient jalousement réservés aux hommes, mais bien à ceux de la maçonnerie d'adoption, qui n'avaient rien à voir, ni par la thématique des rituels, ni par les symboles, avec les métiers de l'architecture, les Soeurs membres des Loges d'Adoption (ainsi d'ailleurs que les épouses de maçons simplement invitées à des banquets) étaient uniformément appelées des maçonnes : c'est la même logique que celle qui faisait naguère appeler pharmacienne l'épouse du pharmacien et générale celle du général.

D'ailleurs dès la première moitié du XVIIIe siècle, le Frère Naudot, auteur du premier chansonnier maçonnique publié en France, double sa Marche des Francs-maçons d'une Marche des Franches-maçonnes. Et, dans cette chanson, il célèbre conjointement la santé des maçons et des maçonnes :

A la Santé de nos maçonnes
A la santé de nos maçons
Vidons les flacons et les tonnes,
Et tous à l'envi répétons

Maudit celui qui ne boira
Et qui ne maçonne, çonne, çonne
Maudit celui qui ne boira
Et qui ne maçonnera

En 1754, Poinsinet produit une pièce entièrement chantée, qui est une parodie d'après Rameau et qui se conclut par l'acceptation du fait que les femmes désormais soient admises à nos mystères. Il l'intitule Les Fra-Maçonnes.

Le plus important des chansonniers maçonniques du XVIIIe, La Lire maçonne, publié aux Pays-Bas à partir de 1763, contient - mais seulement dans son édition 1787 - une chanson intitulée Hommage aux Soeurs maçonnes, chanson qui avait été créée lors du Banquet ayant suivi une Tenue de la célèbre Loge d'Adoption parisienne de la Candeur, le 5 février 1778 :

Dans les années 1780, un ouvrage intitulé Le Manuel des franches-maçonnes ou la vraie maçonnerie d'Adoption (il s'agit du troisième volume d'un ensemble constituant le Recueil précieux de la Maçonnerie Adonhiramite) contient tout un recueil de chansons.

Un autre chansonnier, de 1779, publie une Chanson pour la Loge des Dames dont voici le premier couplet :

Nous goûtons dans cette Loge,
Des plaisirs purs & parfaits,
Nos cœurs en sont satisfaits,
Nos Maçonnes en font l'éloge,
Jouissons donc jouissons
Du sort heureux des Maçons.

Au XIXe, dans la mesure (de plus en plus faible après la chute de l'Empire) où la maçonnerie d'adoption se maintiendra, on continuera à parler de maçonnes.

En 1806 par exemple, Eleusine, Recueil de chansons à l'usage des Loges d'Adoption, publié à Paris, recopie une chanson de La Lire maçonne en y remplaçant Des Francs-Maçons font le bonheur par Maçonne, font notre bonheur :

Ah ! qu'il est doux, ah ! qu'il est délectable,
De soulager les malheureux !
De voir leur sort par nos soins supportable,
En partageant tout avec eux.
La bienfaisance et la candeur,
Maçonne, font notre bonheur.

Et quand Taxil crachera son venin contre la maçonnerie en décrivant les réunions mixtes comme des lieux de stupre, c'est, en 1886, Les soeurs maçonnes qu'il choisira comme titre pour son nouveau pamphlet, dont voici deux extraits très exemplatifs :

Il faudra attendre la création en 1893 de la première Obédience mixte, le Droit Humain, pour que, de même que le mot homme peut signifier aussi bien un être humain sans considération de sexe qu'un être humain de sexe masculin, le mot maçon puisse concerner aussi bien un membre de la maçonnerie en général qu'un membre de la maçonnerie de sexe masculin, et pour que le sexe, de même que la couleur de la peau ou d'autres caractéristiques physiologiques, soit considéré comme un métal à déposer à la porte de la Loge en vue d'une rencontre entre individus égaux dans leur qualité d'êtres humains probes et libres.

La création, dans la deuxième moitié du XXe siècle, d'Obédiences exclusivement féminines fera par contre remonter à la surface le mot de maçonne.

Mais qu'importe après tout, pourvu que la Fraternité (ou la Sororité ?) règne entre ces Obédiences, mais surtout entre leurs membres ...

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