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Maestro et Grand Maître ? (1/4)

Publié le par Jean-Pierre Bouyer

Une Obédience se mènerait-elle à la baguette (de chef d'orchestre) ? (certains n'en rêvent-ils pas ?)

Et les qualités qui font un bon Grand Maître seraient-elles par hasard les mêmes que celles qui font un bon musicien ?

Les liens entre musique, architecture et géométrie ne sont-ils pas insondables ?

La musique est l'âme de la géométrie.

Paul Claudel

On finirait par se poser la question, si l'on constate que, parmi les compositeurs maçons présentés sur le site du musée virtuel, 4 ont été, à un moment de leur vie, appelés à cette (si éminente) fonction.

Mais trêve de plaisanteries, voyons plutôt le premier (dans l'ordre chronologique) :

Né d'un père ayant connu la prison pour avoir soutenu les Jacobites lors de la révolte de 1745 et de la fille du célèbre physicien et poète jacobite Archibald Pitcairn, Thomas Alexander Erskine (1732-1781) porta les titres de Lord Pittenweem (de 1739 à 1756), Vicomte Fenton et, à partir de 1756, sixième comte de Kellie (Kelly).

Mais il décida de vouer sa vie à la musique plutôt qu'aux obligations de ce titre ou à la gestion de son patrimoine (en 1769, il vendit d'ailleurs toutes les propriétés familiales, à l'exception du château).

Il était un tel virtuose du violon qu'il fut surnommé Fiddler Tam (Tom le violoneux).

Il se trouvait en Europe depuis quelques années (prenant notamment des leçons de violon chez Stamitz) quand, en 1756, il apprit la mort de son père ; héritier du titre de comte de Kellie, il rentra alors en Écosse.

Il partagea ensuite sa vie entre Londres et Edimbourg.

Actif de longue date à la Edinburgh Musical Society, il en devient gouverneur adjoint en 1767, et comme violoniste soliste dirigea les concerts du Saint Cécilia Hall.

Célibataire (c'est un de ses frères qui héritera du titre) et bon vivant, il mena une vie de bâton de chaise et de buveur impénitent (le dramaturge Samuel Foote lui suggéra même un jour de mettre son nez rouge dans sa serre afin de faire mûrir ses concombres). Il fonda même un club (évidemment masculin !) de joyeux buveurs.

Sa santé s'en ressentit ; au cours de son voyage de retour après une cure à Spa, il se trouva paralysé ; obligé de s'arrêter à Bruxelles, il y décéda de ce qu'on appelait à l'époque une fièvre putride (c'est-à-dire, si mes renseignements sont exacts, du typhus à poux).

Comme compositeur, il fut internationalement célèbre de son temps - on le joua notamment à New York, à Saint-Pétersbourg et à la Jamaïque -, puis totalement oublié, et ce n'est que récemment qu'on a commencé à rendre justice à sa place importante parmi les compositeurs britanniques du XVIIIe.

Mais beaucoup de ses oeuvres sont perdues : parfait dilettante, après les avoir écrites (avec une étonnante rapidité) pour tel ou tel interprète, il lui en faisait cadeau sans plus s'en préoccuper.

Erskine fut de 1760 à 1766 le Grand Maître de la Grande Loge des Antients (pourtant très peu aristocratique, mais qui avait rapidement - dès 1756, alors qu'elle avait été fondée en 1751 - compris qu'elle avait intérêt à porter un aristocrate à sa tête), tout en étant de 1763 à 1765 celui de la Grande Loge d’Écosse.

Il faut remarquer qu'un tel cumul - sans doute destiné à marquer la solidarité des deux institutions contre l'ennemi commun, les Moderns - n'était pas exceptionnel à l'époque : ce fut aussi le cas de John Murray, 3e duc d'Atholl (Grand Maître des Ancients de 1771 à 1774 et de la Grande Loge d'Ecosse en 1773–4) et de son fils John Murray, 4e duc d'Atholl (Grand Maître des Ancients de 1775 à 1781 et de 1791 à 1813 et de la Grande Loge d'Ecosse de 1778 à 1780).

La mort est maintenant mon seul trésor

C'est à Bruxelles qu'Erskine, à l'article de la mort, composa le magnifique air de concert Death is now my only Treasure.

Certains commentateurs considèrent cette oeuvre comme d’inspiration maçonnique et même comme une interprétation personnelle du rituel du troisième degré.

Je suis enclin pour ma part à considérer de telles interprétations - ou faut-il dire récupérations ? - comme abusives : à mes yeux, le texte n'est rien de plus que celui d'un grand malade qui sait que ses jours sont comptés et qu'il sera bientôt mis un terme aux souffrances qu'il endure, et qui l'exprime avec beaucoup de dignité humaine. 

En voici le texte :

Death is now my only treasure
Death is all the Gods can give
Fate can’t rob me of this pleasure
None can force the wretch to live

Fear no more to pine and languish
Fear no more the rack of life
Pain and torture, toil and anguish
Death shall end the feverish strife
    

et la traduction :

La mort est maintenant mon seul trésor
La mort est tout ce que les Dieux peuvent donner
Le sort ne peut me priver de ce plaisir
Personne ne peut obliger le malheureux à vivre.

Ne crains plus de dépérir et languir
Ne crains plus les tourments de la vie
La peine et la torture, la douleur et l'angoisse
La mort mettra un terme aux fiévreux conflits.

La rencontre avec notre prochain Grand Maître compositeur nous mènera sur un autre continent ... A suivre donc !

 

C'est quoi, un Grand Maître ?

Traditionnellement, l'expression Grand Maître désigne la personne occupant le rang le plus élevé dans la hiérarchie d'une Obédience. On la trouve souvent agrémentée d'adjectifs (typiques de l'inflation langagière qui caractérise trop souvent la maçonnerie), tels que Sérénissime ou Sublime.

Sérénissime Grand Maître

Certaines Obédiences (généralement traditionalistes ou même ésotérisantes) utilisent encore le titre de Sérénissime Grand Maître ; c'est le cas par exemple au Grand Prieuré des Gaules.

De manière plus inattendue, ce titre reste usité au Grand Orient de Belgique.

Roger Dachez en explique l'origine :

l’origine de cette appellation est simplement liée à la personnalité du premier Grand Maître qui fut ainsi qualifié : le comte de Clermont, prince du sang lors de son accession en 1743. Or, dans le protocole de la noblesse et de la famille royale alors en vigueur, un prince du sang avait droit, en France, « au rang et appellation » d’Altesse sérénissime. Le comte de Clermont portait ce titre en toutes circonstances. Il se fit donc aussi appeler le « Sérénissime Grand Maître, comte de Clermont ». Il se trouve qu’après son long règne maçonnique – il mourut en 1771 – son successeur, le duc de Chartres, puis duc d’Orléans – le futur Philippe-Egalité –, premier prince du sang, avait droit à la même appellation… On finit par considérer, après plusieurs décennies, que le Grand Maître était « sérénissime » par nature. On voit pourtant que la tradition maçonnique proprement dite n’y était absolument pour rien.

Roger Dachez

Sublime Grand Maître

Dans le Dictionnaire de la franc-maçonnerie de Ligou (PUF), Jean Khebian nous informe que Sublime (ou Suprême) désigne le grade le plus élevé d'un système, celui qui donne l'initiation définitive et complète (mais oui, il paraît que cela existe, l'initiation définitive et complète). Il donne ensuite, en 3 pages, la définition de 57 grades ou fonctions commençant par cet adjectif.

Par exemple, un Sublime Grand Maître est un maître de Loge au 12e degré du REAA.

Mais ce titre de Sublime Grand Maître est plus généralement utilisé pour qualifier le Grand Maître d'une Obédience.

Au XVIIIe, le marquis de Gages, Grand Maître Provincial pour les loges dans les Pays-Bas autrichiens, est régulièrement qualifié de Sublime par ses thuriféraires.

Anciennement, le Grand Maître du Grand Orient de France pouvait être désigné comme Sublime Grand Maître, comme on le voit par exemple à Gand en 1807.

Cependant, si l'on en croit le savant Frère Enoch dans sa (délirante) divulgation de 1773, le tout premier Sublime Grand Maître est encore bien plus ancien ... et plus haut placé :

Plus fort encore : en Prusse, ce n'est pas le Grand Maître qui est sublime, c'est son maillet !

Mais je n'ai (heureusement ?) encore rencontré aucun Sublimissime Grand Maître au cours de mes pérégrinations ni maçonniques ni internautiques ...

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