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Midi, maçons ...

Publié le

Voici Noël ! Les rues, les radios, les supermarchés, les TV bruissent de Jingle Bells, de O Tannenbaum , de Stille Nacht et du Petit Papa Noël de l'irremplaçable crooner ajaccien, Tony Sirop.

Dans les églises, s'il y a encore un organiste convenable, on entendra peut-être ces délicieux Noëls populaires transposés par Dandrieu, Lebègue, Charpentier, Corrette, Daquin, Balbastre, Grigny et autres Delalande, dont les airs ont au XVIIIe été utilisés par tant de chansons maçonniques. Sinon, les fidèles devront bien se contenter de Il est né, le divin enfant ou de Minuit, chrétiens ...

Précisément, parlons-en, de ce célèbre Minuit, chrétiens, et particulièrement de son parolier, Placide Cappeau. Car leur histoire est pittoresque.

Elle se passe entre 1843 et 1847, à Roquemaure dans le Gard. Cette ville marchande, où le commerce du vin est très actif, connaît à ce moment une animation particulière, puisqu'un pont sur le Rhône y est en cours de construction, sous la direction de l'ingénieur Pierre Laurey.

En 1843, le curé de Roquemaure, l’abbé Maurice Gilles, est à la recherche de financements pour les vitraux du choeur de la collégiale Saint-Jean-Baptiste. Quel meilleur moyen que de provoquer en ce lieu un événement susceptible d'attirer l'attention sur elle ?

 

les vitraux financés

par l'événement

seront évidemment

du plus pur style sulpicien.

Or, l'épouse de l'ingénieur Laurey, Emily, qui en 1840 a chanté à Paris dans l'opéra La Rose de Péronne du célèbre Adolphe Adam, a gardé d'excellentes relations avec lui. Pourquoi ne pas lui demander un cantique de Noël ?

Mais, pour un cantique, il faut un texte. A qui s'adresser, qui ait un nom dans la littérature ? Au poète local évidemment : Placide Cappeau (1808-1877), qui, après avoir entamé à Paris une carrière de littérateur, s'est réinstallé à Roquemaure, où il est devenu négociant en vins, ce qui ne l'empêche pas de rester féru de littérature (il continuera à publier, et il sera en relation avec les plus grands noms du Félibrige tels que Mistral, Roumanille, Daudet…).

Ce n'est pas un bon paroissien (bien au contraire), mais l'abbé le connaît bien, et il a la plume facile. Si l'on en croit ses dires, il s'en va donc, vite fait bien fait, pondre un texte dans la diligence qui l'emmène à Paris pour affaires, et il l'apporte à Adam, qui finit par accepter par amitié pour Emily Laurey, et qui compose expressément pour elle le cantique dont elle devra donc être la première interprète.

Cependant, pour des raisons de santé, c'est seulement en 1847 que la cantatrice se trouvera à Roquemaure pour la Noël : c'est donc alors que, en présence de l’abbé Eugène Nicolas Petitjean qui a succédé à l'abbé Gilles (décédé entretemps), elle crée enfin l'oeuvre, qui connaîtra immédiatement un énorme succès.

Succès qui ne sera pas du goût de tout le monde : d'aucuns jugent le style musical plus proche de l'opéra que de la liturgie, et, surtout, le texte insuffisamment pieux (il ne serait pas suffisamment bien-pensant et véhiculerait même des idées impies !). Certains évêques vont même interdire l'exécution, dans les églises de leur diocèse, de ce cantique que certains appellent la Marseillaise des chrétiens.

Ne croyez surtout pas qu'une telle intolérance soit éteinte de nos jours, plus d'un siècle et demi plus tard !

Lisez par exemple le venimeux article (2011) de l'abbé Hervé Belmont sur son pieux blog Quicumque : pour lui, Minuit, chrétiens est le chant de la rébellion fondé sur l’incroyance et inspiré par les fumées de la pensée proudhonienne. C'est une carmagnole. Avis sur lequel surenchérit en 2013 le forum catholique ...

Vous verrez là que le bon esprit de Pie IX (qui condamnait dans le Syllabus de 1865 les monstrueuses erreurs modernes telles que socialisme, communisme, laïcisme, naturalisme et libéralisme) est toujours bien vivant au XXIe siècle !

Bien entendu, selon la technique bien connue, cette offensive s'appuie sur la déconsidération des personnes : Cappeau sera donc dénoncé, non seulement comme franc-maçon (ce qui devrait déjà suffire à prouver sa nuisance), mais, pour faire meilleure mesure encore, comme un franc-maçon alcoolique.

Voyez par exemple cet article de Jean-Yves Bronze dans une revue canadienne : il lui attribue la qualité de maire de Roquemaure (erreur grossière, qui témoigne du manque de rigueur de l'auteur : c'est Benoît Cappeau, et non Placide, qui fut maire en 1876 ... pendant une semaine) et, pour faire bonne mesure, il le qualifie aimablement (sans non plus citer la moindre source) de franc-maçon, de surcroît alcoolique.

Placide Cappeau, un Frère ???

Mais qui était donc Placide Cappeau ? Un avis moins partial que les précédents me semble être celui du riche site Musica et Memoria, qui, dans cette page, estime que ce n’était pas du tout un homme d’église, un fervent catholique, mais au contraire un libre penseur, un voltairien. Au culte d’un Dieu, il préférait celui de l’Humanité.

Wikipedia pour sa part le qualifie de socialiste, républicain et anticlérical.

De tels avis ont en tout cas le mérite d'être conformes à ce qui ressort des écrits de Cappeau, et particulièrement du Château de Roquemaure, poème historique en vingt chants qu'il publie en 1876, l'année précédant sa mort. Citons ces mots :

contre foi aveugle imposée qui fait des fanatiques, le doute raisonné fait des savants

mots dans lesquels le Midi Libre voit avec bon sens la marque d'un chrétien anticlérical.

Dans ce poème, Cappeau reprend le texte de son cantique, mais réaménagé par ses soins. Notamment, les 4 premiers vers

Minuit ! Chrétiens, c'est l'heure solennelle
Où l'homme Dieu descendit jusqu'à nous,
Pour effacer la tache originelle
Et de son père arrêter le courroux

deviennent

Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle
Où, dans l'heureux Bethléem, vint au jour
Le messager de la bonne nouvelle
Qui fit, des lois de sang, la loi d'amour.

et il en explique la raison : Nous avons cru devoir modifier ce qui nous avait échappé au premier moment sur le péché originel, auquel nous ne croyons pas … Nous admettons Jésus comme Rédempteur, mais rédempteur des inégalités, des injustices, de l’esclavage et des oppressions de toutes sortes qui pesaient sur l’ancienne société, non d’un péché impossible qui répugne au plus simple bon sens.

Par ailleurs il rétablit un couplet qui avait été négligé par Adam :

De l'opulence il dédaigne les charmes ;
Toute hauteur s'abaisse devant lui.
De l'infortune il vient sécher les larmes
Et du plus humble il veut être l'appui.
Pauvres souffrants, près de lui dans l'étable
Voyez les rois et le simple pasteur !
Comme eux l'Agneau vous convie à sa table :
Consolez-vous aux pieds du Rédempteur !  

Voilà un langage dont l'abbé Belmont précité ne manquera pas de dénoncer le caractère révolutionnaire, à un moment où selon lui le souffle fétide des relents de 1789 empestait l’air de partout.

Je ne sais pas si Cappeau était effectivement maçon, mais il me semble évident que son expression va dans le droit fil de ce que pensaient beaucoup de maçons à cette époque (époque où rares étaient parmi eux les incroyants), et qui transpire bien (mais cela, j'y reviendrai un autre jour) dans tant de leurs chansons : la conviction que la maçonnerie transmet, mieux que l'Eglise - et, pour sa part, en y ajoutant la tolérance - le message d'amour du Christ.

De Minuit à Midi : adaptations maçonniques

Comment s'étonner qu'un aussi célèbre cantique ait donné lieu à des transpositions maçonniques ?

La plus connue (j'en garde d'autres sous le coude, puisqu'il me faut bien - pour autant qu'un hypothétique Grand Architecte me prête vie jusque là - garder de la matière pour ... Noël 2017) est le cantique d'ouverture Midi, maçons du Frère Perin, datant de 1862 et paru notamment dans le recueil d'Orcel en 1867.

Il traduit bien l'esprit très messianique de l'aile marchante de la maçonnerie de l'époque :

Midi, maçons, c'est l'heure fraternelle
Où nous devons commencer nos travaux ;
Prenons en main le compas, la truelle ;
L'humanité succombe sous ses maux.
Francs ouvriers, travaillons en silence,
Le monde attend bonheur et liberté :
Maçonnerie, ô mère d'espérance,
Répands sur nous ta divine clarté !

Tous à l'abri sous la voûte azurée,
De l'Eternel célébrons la grandeur ;
Que l'encens monte en la plaine éthérée,
Avec nos vœux d'universel bonheur.
Nos ennemis, levant leur tête altière,
Prêchent partout mensonge, obscurité :
Maçonnerie, ô source de lumière,
Répands sur eux ta divine clarté !

Ouvrons, ouvrons les portes de nos temples,
Pour enseigner à chacun la vertu ;
Prêchons, prêchons, surtout par nos exemples ;
Rendons la force à tout faible abattu.
Des opprimés quand les cris de détresse
Montent vers toi, disant : Fraternité !
Maçonnerie, ô fille d'allégresse,
A tes enfants donne la liberté !

Joyeux Noël à vous !

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GOUBAUX 30/12/2016 17:31

Eh bien, j'ai appris plein de choses intéressantes. Je retiens que "le doute raisonné fait des savants", en tout cas il en fait des hommes et femmes de bon sens. En ce moment nous en avons particulièrement besoin. Au plaisir de nouvelles découvertes...